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et les effets de ces diverses passions , on conçoit ai sèment la différence des mœurs auxquelles elles donnent naissance. La colère a ses allures , qui ne sont point celles du désir, et chaque passion porte ceux qui en sont animés à certains actes qui les caractérisent et les distinguent les uns des autres (1).
Les mœurs diffèrent encore suivant les âges , qui sont la jeunesse , la vieillesse et l'âge mûr. Les traits distinctifs de la jeunesse sont surtout d'aimer le plaisir, l'honneur et la victoire , de n'observer aucune mesure soit dans ses désirs soit dans ses affections, de se conduire d'après les notions morales plutôt que par le raisonnement qui va toujours au profit , ou du moins à l'utile, de s'apitoyer facilement, et d'avoir bonne opinion de tout le monde (2). Les vieillards au contraire n'ont plus l'assurance de la jeunesse : ils sont soupçonneux et défiants , bornés dans leurs désirs , froids dans leurs affections , avares et égoïstes, vivant par leurs souvenirs plus que par l'espérance (3). L'âge mûr tient ordinairement le milieu entre ces excès : l'homme fait est exempt d'avarice et de prodigalité ; son courage ne manque point de modération , et sa modération n'est point de la timidité ; il consulte à la fois l'honnête et l'utile , et ne sacrifie ni l'un ni l'autre. Au reste , le corps est dans toute sa vigueur depuis trente ans jusqu'à trente-cinq , l'esprit jusqu'à quarante-neuf (4).
(l) Rhét. , liv. II , pass. Les 1 1 premiers chapitres de ce livre donnent à ce sujet des détails du plus grand intérêt, mais que nous ne pouvons reproduire ici. — (2) RhéL, II, 12, pass. —(3) Ibid., en. 13, pass. —(4) Ibid., eh. 14. rass.
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La différence des fortunes, sous le rapport de la naissance , de la puissance et de la richesse , se traduit aussi par une différence dans les caractères. Autre est le caractère du noble ou de l'homme puissant , autre celui du roturier ou de l'homme qui n'a ni pouvoir ni crédit (1 ). Surtout comment ne pas remarquer l'opposition si tranchée des mœurs du pauvre envieux et mécontent , et du riche dont le caractère insolent et fantasque tient à la fois de la folie et du bonheur (2) ?
Enfin les mœurs sont utiles ou nuisibles , bonnes ou mauvaises , et c'est là leur différence essentielle par rapport à nos habitudes (3).
Les habitudes se contractent , comme nous l'avons vu , par un exercice antérieur, et chaque habitude se rapporte à un certain genre d'actes , dont la coutume nous a rendu l'exécution plus facile (4). Or il faut bien comprendre que cette qualité ne s'acquiert point par voie de génération. Il y a génération de l'homme par l'exemple , mais non du musicien ; car en devenant musicien , l'homme reste le même : il y a tout au plus une altération , un état de santé ou de maladie. C'est ainsi qu'un même corps est tantôt sain et tantôt malade , et qu'un même airain est rude ou poli (5). Quand un homme qui a la science sort du sommeil , de l'ivresse ou de la maladie , pour revenir à l'état contraire , nous ne disons pas qu'il est redevenu savant , et pourtant il n'était pas capable tout
(l) Rhct., Il, 12 init. -, 15, 17, pass. — (2) lbid. , th. 1(5, pass. ; Polit., VIII, § 2. — (;i) Rhét., I, 10, p. i3G9, a. — ('») MëLaph., IX, 5 ; Mor. à Nie, 111, 7, p. 1U4, a; 113, l fin, etc. — (h) Gén. et coït,, I, 4.
à l'heure de se servir de sa science. Eh bien , nous ne devons même pas dire qu'il devient savant , lorsqu'il acquiert pour la première fois cette habitude ; car pour que la prudence et la science se produisent dans l'âme , il suffit qu'elle soit en repos par l'effet de la vertu morale (1 ). Bien plus, on ne doit considérer comme des altérations ni les habitudes elles-mêmes , ni la perte ni l'acquisition des habitudes , soit du corps , soit de l'âme (2). En effet , toute habitude est une vertu ou un vice ; or ni la vertu ni le vice ne sont des altérations pour ceux qui les contractent , mais l'une est le perfectionnement et l'achèvement de la nature , l'autre est une simple absence de cette perfection (3).
Comme nous ne traitons ici que des habitudes de l'âme , nous n'avons aussi à nous occuper que de la vertu qui est dans l'âme (4) , c'est-à-dire de celle qui est le principe du bien-vivre (5), juste sujet d'éloge comme le vice est un juste sujet de blâme (6), parce que l'un et l'autre sont choses volontaires , dépendant de nous et de notre choix (7) .
Entre les vertus , les unes sont dites intellectuelles, comme la sagesse et la prudence, et se rapportent à la partie raisonnable ; les autres sont morales , comme la tempérance et la libéralité , et dépendent de la partie irraisonnable de l'âme (8). Ces dernières por-
(l)Phys., VII, 3, p,247, b, 1. 1 suiv.— (2) Ibid., VII, 3 pass.— (3) Ibid., p. 246, a, 1. 10.— (4) Gr. Mor, I, 4 , pass. Cf. Mor. à Nie, I, 13, p. 1102, a. — (5) Gr. Mor., I, 4 init. —(6) Ibid., I, 9, 20; Mor. à Eud., II, 6. — (7) Mor. à Nie, III , 7 pass.; Mor. à Eud., II, G. — (8) Mor. à Nie, 1,13; II, 1 init. ; Gr. Moi., I, 5; Mor. à Eud., II, h. Cf. Rhét , I, 10, p. 136Î), a, ). 15 suiv.
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tent sur le plaisir et la peine , les passions et les mœurs dont elles tirent leur nom (1). Elles ne se rattachent donc à la partie irraisonnable que par la sensibilité , en sorte que nous n'attribuons , ce semble , aucune vertu à la partie nutritive de l'âme ; et en effet cette puissance n'est capable d'aucune vertu proprement dite (2). La sensibilité elle-même n'en est capable que parce qu'elle participe de la raison en quelque manière , non qu'elle la possède , mais elle est capable de l'entendre et de lui obéir, comme un fils obéit à son père (3).
Les vertus morales résultent de la coutume contractée et d'un exercice antérieur ; et de même que c'est en construisant qu'on apprend à construire \ c'est en faisant des actes de justice et de courage que l'on devient juste et courageux (4). Le vice a la même origine , et comme c'est en jouant de la lyre qu'on devient ou un bon ou un mauvais musicien , c'est aussi par l'usage des mêmes passions qu'on devient tempérant ou débauché , juste ou injuste , courageux ou lâche (5). En un mot, c'est toujours de la répétition de certains actes que naissent les habitudes , et tels sont nos actes , telles sont aussi nos habitudes : ce n'est donc pas une chose indifférente que de s'accoutumer dès l'enfance à agir de telle ou telle manière; la chose est au contraire de haute importance, ou , pour mieux dire, tout est là (6).
(l)Phys., VII, 3 pass.;Mor. à Nie, II, 1 ; Gr. Mor., I, G, 8 ; Mor. à Eud., II, 2,5.— (2) Mor. à Nie, 1,7, 13, p. 1 102, b; Mor. à Eud., II, l,p. 1219, b, 1. 32.- (3) Mor. à Nie, p. 1103, a.- (4) Ibid., II, 1, 2,pass. — (6) Ibid., p 1 103, b, 1. 7. — {») Ibid., II, 1, 2; Polit., liv. V, pass.
On doit surtout considérer comme signe de nos habitudes le plaisir ou la peine qui s'attache à nos actions. Celui-là est véritablement tempérant qui s'abstient avec joie des plaisirs des sens ; celui qui le fait à regret est porté à la débauche. Il en est de même du courage et de la lâcheté et de toutes les habitudes de ce genre (1). A vrai dire , la vertu morale n'a point d'autre objet que les plaisirs et les peines. Toute action , toute passion est accompagnée de plaisir ou de peine ; c'est l'attrait du plaisir qui nous porte aux mauvaises actions , c'est la crainte de la douleur qui nous empêche de bien agir (2) : c'est donc par l'effet du plaisir et de la peine que nos habitudes peuvent devenir vicieuses , en nous faisant rechercher ou fuir ce qu'il ne faut pas , ou dans un autre temps et d'une autre manière qu'il ne faudrait. La vertu , au contraire , est une habitude qui sait faire des plaisirs et des peines l'usage le plus conforme au bien et à la droite raison (3).
Or on peut pécher de deux manières, par excès ou par défaut, et il en est ici des choses de l'âme comme de la force et de la santé du corps , qui se perdent par des exercices outrés aussi bien que par l'absence de tout exercice (4). La vertu morale se maintient et se conserve en gardant un certain milieu entre les vices opposés. Ce milieu du reste n'est pas une moyenne de toutes les passions , mais une certaine modération indiquée par notre nature elle-
(1) Mor. à Nie, II, 2, p. I ;04 , b. — (2) Ibid., III, 1 init. — (3) Ibidn II, 2, 4, h, pass.j VI, 1, 13. — (4) Ibid., II, 2, p. 1105, a; ch 5.
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même (1). Ajoutons à cela que la vertu étant un objet d'éloge et le vice un objet de blâme (2), il s'ensuit de là que l'un et l'autre sont volontaires et résultent de notre choix (3). Si donc nous voulons définir la vertu morale, nous dirons que c'est une habitude contractée librement de faire , avec la modération qui convient à notre nature , les actes définis par la raison la plus exacte (4). Elle tient donc pour ainsi dire le milieu entre deux vices , dont l'un pèche par excès et l'autre par défaut (5). Gardonsnous cependant d'exagérer ce caractère par lequel les vertus morales se distinguent des vertus intellectuelles (6). S'il est bien vrai en général que par essence et comme habitude, la vertu morale est comme un milieu , elle est , elle doit être au contraire un extrême si on l'envisage par rapport au bien (7). D'ailleurs, il faut bien l'avouer, il est des actions et des passions qui ne sont pas susceptibles de ce milieu, et qui par elles-mêmes doivent être évitées comme un mal ou un crime : ainsi , parmi les passions, l'envie, la malveillance et l'impudence ; parmi les actions , l'adultère , le vol et le meurtre (8). Cependant , en restant dans la généralité , on peut dire que chacune des principales vertus morales est placée entre deux vices, qui ont presque toujours un nom dans la lan-
(1) Mor. à Nie, II, 2, 4, 5. Voyez plus haut les ch. V et XIV, pass. On ne doit pas oublier qu'il s'agit ici des vertus de la sensibilité. — (2) Ibid., 1 , 13 fin ; II, 4. — (3) IbidL, II , 7 suiv. ; Mor. à Eud., II, 6 ; Gr. Mor., 1,2, 20. — (i)Mor. à Nie., II, 6 init. — (5) Ibid., ch. 2, p. 1104, a, 1.25. — (6) Ibid., Il, 5, p. 1106, h.l. 16;I, lâfin; VI, 1, 13 . — (7) Mor. à Nie, II, 6. (8) Ibid., p. 1107, a, 1. 18 suiv.
gue, comme on peut s'en assurer par le tableau suivant (6) :