VU
Le nez gros et les narines gonflées de Luther ne sont pas une protestation isolée contre notre théorie ; ils témoignent de la fougue et de l'emportement du moine qui s'affranchit du joug de Rome, et se posa comme l'adversaire et le redresseur des prétentions de la papauté.
Ces lutteurs infatigables ont le nez d'autant plus aquilin qu'ils ont été plus opiniâtres dans l'exécution. Parmi les nez papaux fortement accentués, sont ceux d'Innocent IV et de Pie II. Les cardinaux Ximènes et Richelieu ont le nez aquilin. Il apparaît sur les profils de Jean Huss de Prague, de Zwing-le, le réformateur de
Zurich, du dominicain Savonarola(fig. 316), de Paul Page, d'OEcolampade, d'Ignace de Loyola, de Mélanchtlion, de Calvin (fig. 317), d'Ambrosius Blaurerus, de Flaccius Mathias, de Jean Morus, de Claude d'Aquaviva, général des jésuites.
Si la forme aquiline du nez dénote la persistance de direction vers un but déterminé, le bout en indique le moyen. La finesse de la pointe indique la pénétration d'esprit, la science, l'astuce diplomatique.
La rondeur est l'indice de procédés généreux, francs, violents parfois, mais non hypocrites.
Fig, 31 e
Les nez se rapprochant du profil droit appartiennent aux moins absolus et aux moins personnels. Nous citerons Nicolas V, créé pape malgré lui.
Enfin, si l'on construit un angle avec une ligne glissant sur le profil et une autre suivant la base des narines et la pointe nasale, on trouvera que plus l'angle est ouvert, plus les passions sont excentriques. L'angle très-aigu est le terme extrême de la concentration.
Le nez épaté comporte avec lui la disposition aux passions violentes. 11 varie peu avec l'âge. Ses tendances sont difficiles à réprimer, vu la mobilité du caractère dont il est l'indice. C'est le
DU NEZ
nez le moins civilisé, Il est très-répandu chez les sauvages de la race noire.
Ces divisions génériques sont modifiées par des différences de
Fig. an.
longueur, d'épaisseur, de souplesse dans les trois parties principales du nez, la racine, le dos, le bout.
La forme de la racine est déterminée par celle des os propres du nez, articulés avec le coronal, dont ils continuent le galbe. Elle
Fig. 318.
est saillante avec les nez droits, renfoncée avec les nez retroussés et épatés. Elle change de plan avec les nez aquilins, dont elle engendre la courbure.
Le dos du nez olfre des lignes latérales, parallèles (fig-. 318) ou
PHYSlOGiNOMONIE.
sinueuses (fig. 319), selon les renflements ou dépressions existant dans son ensemble.
Fig, 319.
La face dorsale est plus ou moins plate (fig. 320) ou convexe («g. 321).
Les bords sont anguleux ou arrondis. Le modelé de la base est la conséquence harmonique de ces diverses dispositions. Les si-
Fig 321.
nuosités se trouvent particulièrement sur les nez aquilins. Les nez retroussés sont moins mouvementés dans leur longueur.
DM NEZ.
Nous consignons ici une remarque due à une longue étude ; nous ne l'avons lue dans aucun auteur : la largeur du haut du nez est en raison inverse de la grosseur du bout; plus le nez est rapproché du droit, plus il y a égalité dans les deux volumes.
Les six nez suivants, empruntés à des princes de l'Église, vont nous servir d'exemples.
Fifç. 322.
Ces deux nez aquilins (fig. 322 et 323) à gros bout sont minces à leur naissance. Le plus étroit en haut est relativement le plus fort en bas.
Fig. 324.
Cette modification (fig. 324) présente des oppositions semblables.
Ce quatrième nez (fig. 325) est large au sommet et fin inférieurement.
Celui-ci (fig. 326) commence par être épais et finit par se déprimer en déviant légèrement de son axe.
Nous constatons dans la dernière citation (%. 327) l'équilibre
Fis. 325.
entre les deux extrêmes et, par conséquent, le presque parallè-
le
Fig. 320.
lisme du plan dorsal allant de l'un h l'autre.
Fig. 327.
D'après cette règle, on peut affirmer à priori l'étroitesse de l'attache supérieure du nez largement épaté.
DU NEZ
Nos figures précédentes portant cette forme le prouvent surabondamment.
Le nez retroussé ne sort pas do la loi posée: il passe par tous les degrés de grosseur et de finesse, en ayant une longueur proportionnelle moindre. Il est le plus svelte, le plus fringant, le plus déluré des nez possibles. Il conserve longtemps un air de jeunesse et de naïveté sur un visage simple et timide (fig. 328). Il donne un cachet d'effronterie à l'impudent.
Le nez acquiert de l'exubérance chez le viveur. Le nez de
Jig. 328.
Henri IV a grossi par l'usage du vin et des femmes ; il s'est sensualisé sans cesser d'être un nez ambitieux. Ici (fig. 329) la mort a l'établi l'équilibre. — Le nez de Vitcllius (fig. 330) arrive au degré coïncidant avec les passions animales.
Le nez s'étiole avec la misère et les privations : il se resserre et se crispe quand la mort est imminente.
Le nez du buveur s'empourpre et se déforme par les surexcitations alcooliques. Le porteur d'une pareille enseigne ne vit pas dans l'abstinence : classez-le parmi les chauds adorateurs de Bac-
240 PHYSIOGNOMOME.
chus, fût-il sous la bannière de l'Eglise, prêchant le jeûne et la sobriété comme un moyen de purifier l'esprit en émoussant les
tentations de la chair.
Il y a des nez dont la partie inférieure n'est pas dans l'axe facial, les autres traits étant réguliers : une cause accidentelle explique souvent cette déviation; elle est congéniale si la torsion se continue de la bouche au menton. Ce tout compose alors un visage inapercevable complètement de face ou de profil ; c'est un défaut de développement physique seulement disgracieux.
FIg 329.
La torsion du nez avec aplatissement ôte toute distinction à la physionomie. Elle prend un aspect ignoble si, par surcroît, le front est fuyant. Cette double disposition se rencontre avec des sentiments bas et abjects. Ce profil d'un assassin surnommé Rudeaux-poules (fîg. 331) en est un exemple repoussant.
J'ai peu de sympathie pour les nez gros, lourds et recourbés. Je les évite surtout quand ils sont soulignés par une moustache épaisse dont les extrémités filiformes sont maintenues dans un plan horizontal par un cosmétique résistant. La prétention affichée
DU NEZ
par le porteur me fait douter de sa sincérité. Je le juge tenace dans ses visées, ayant un but unique, sa propre personne, et pour moyen de réussir , non la persuasion et le bon droit, mais la
force brutale. Que dire du nez retroussé flanqué de deux petits crocs relevés avec un soin méticuleux? Il faut plaindre une nullité de jugement, augmentée de cette circonstance aggravante.
Fig. 331.
Il y a présomption de tendance dans la forme native du nez ; sa signification positive est dans le mode d'ouverture et de mobilité des narines : là est la vie active et, par conséquent, l'indication lumineuse.
PHYSIOGNOMONIË.
Règle générale : la puissance impulsive des passions et des appétits est en raison directe de la dilatation et de l'énergie des ailes du nez, quelle que soit sa construction originelle. Une passion violente agite et dilate l'orifice de la narine. L'activité du soufflet indique le degré d'animation du foyer (fig. 332).
La dilatation sans vigueur et stationnaire des ailes du nez dépend, dans beaucoup de cas pathologiques, d'une difficulté chronique de respirer.
A mesure que l'ouverture et le mouvement diminuent, on se
Fig. 332.
rapproche du calme ; en le dépassant, on arrive enfin aux sentiments égoïstes, la crainte, l'avarice. La maxime : « Chacun chez soi, chacun pour soi, » a été promulguée et mise en pratique par un personnage à narines étroites et immobiles. Ces deux conditions réunies correspondent, en effet, à la petitesse du caractère et à l'absence de générosité. L'immobilité de la narine est surtout à consulter dans cette occurrence, car souvent l'entrée des fosses nasales s'agrandit par la mauvaise habitude d'y introduire du tabac ou, plus économiquement, le doigt. On reconnaît la première de ces causes quand le priseur aspire le sternutatoire d'un
nu NEZ. 2 13
seul côté, la pointe du nez se détournant alors à l'opposite. Le nez se tourne, au contraire, vers la main qui le presse dans les plis du mouchoir.
La narine présente un bord inférieur longeant l'ouverture, et un bord postérieur séparant, par un angle rentrant, la base du nez de la joue.
Le bord inférieur d'un nez droit est dans un plan horizontal ; il s'élève d'arrière en avant au bas d'un nez retroussé; il abaisse sa partie antérieure dans le nez aquilin.
Vu de face, le bord postérieur de la^ narine est vertical sur le nez droit. Sur un nez large inférieurement, aquilin, retroussé ou épaté, ce bord oblique de bas en haut et de dehors en dedans. Cette direction classe la narine dans les passions vives. Si le plan du bord postérieur rentre de haut en bas, il y a désignation de sentiments restrictifs.
Le degré de torsion de l'aile de la narine correspond à celui de l'échelle passionnelle.
L'ouverture dégagée postérieusement et s'amoindrissant en se prolongeant vers la pointe du nez annonce un état mixte de l'âme entre l'agitation passagère et le calme habituel. La tranquillité normale laisse en repos les bords de la narine, également écartés dans leur étendue. Le rétrécissement de l'orifice de la narine rabaisse le niveau de la passion. Ce resserrement est en raison inverse de celui des lèvres forcées de s'ouvrir pour suppléer au défaut de grandeur des voies aériennes nasales.
Les narines échancrées uniformément respirent une vie aisée et simplement expansive.
En considérant la position de la narine relativement à la base du cartilage de la cloison nasale, nous la verrons s'élever avec l'excitation du caractère et s'affaisser dans la sous-excitation.
Si la moitié postérieure de l'aile du nez est rouge et mamelonnée, c'est un signe de prépondérance des appétits corporels. Une narine cartilagineuse, fine et sans bosselures, annonce une inappétence instinctive pour les sollicitations abdominales.
DE LA BOUCHE
Pour comprendre la variété infinie des mouvements de la bouche, il faut connaître son appareil musculaire (fig. 333). Il se compose ainsi :
1° Au centre, l'orbiculaire des lèvres ou labial (10); il resserre la bouche ; il est l'antagoniste des autres muscles de cette région ;
2° Au-dessus, les élévateurs communs de la lèvre supérieure et de l'aile du nez (4) ;
3° Les élévateurs propres (5) de la lèvre supérieure, agissant verticalement;
4° Les canins (12) dont l'action sert d'intermédiaire à celle des élévateurs et des suivants ;
5° Les zygomatiques petits (6) et grands (7). Leur nombre varie de 1 à 3 de chaque côté. Ils se contractent obliquement en dehors et concourent à l'expression des sentiments excentriques.
DE LA BOUCHE. 245
Les muscles situés au-dessous de la bouche sont :
1° Le carré ou abaisseur de la lèvre inférieure (13);
2° Le triangulaire des lèvres (H) dont il fait baisser la commissure ;
3° La houppe, releveur du menton (14).
Le peaussier vient aider de ses filets supérieurs le jeu commun de ces agents expressifs des passions concentriques.
Cet aperçu de la topographie myologique de la bouche ne suffirait pas pour en expliquer l'extrême mobilité ; elle est due à l'entrelacement des fibres de ces annexes, solidaires de l'impression éprouvée par l'un d'eux.
La bouche n'est pas seulement la porte des organes de l'alimentation et de la voix, elle est l'un des principaux aboutissants des sensations du cœur. L'esprit s'en sert comme d'un arc pour décocher ses traits.
La bouche a une éloquence propre. Sans les intonations vocales, si puissantes chez le parlant, la bouche du sourd-muet exprime l'ironie, le mépris, le dédain, les nuances les plus délicates ou les plus accentuées des passions. La finesse de son tissu, sa souplesse et son élasticité lui permettent de refléter les impressions les plus fugitives et de passer de l'expansion gracieuse à la contorsion de la grimace.
Ces transformations multiples résultent du plissement des lèvres par les muscles environnants.
Le caractère d'une bouche tient à sa forme particulière et à sa manière de se mouvoir, laissant une trace chronique par un retour continuel aux mêmes ondulations, comme l'étoffe garde l'empreinte de plis souvent refaits.
La bouche offre un double point de vue organique et spirituel. La ligne de démarcation entre ces deux attributions est évidente, en comparant la bouche d'un enfant à celle de Voltaire, par exemple.
Les premiers mouvements des lèvres, après la naissance, sont ceux de la succion; ils sont déterminés par un besoin physique, toujours renouvelé, la faim, pendant la veille et le sommeil; c'est un appel instant à la sollicitude maternelle. Ces mouvements sont simples, francs et exclusivement matériels.
nu
La bouche de l'illustre écrivain philosophe (fig\ 334) est malicieusement ironique. Elle ondule avec la pensée à peine éclose et prête à jaillir en étincelles. L'estomac n'est pour rien dans cette expression fixée vivante sur le marbre de Houdon.
Fig. 334.
La pulpe labiale de l'enfance (fig1. 335) est spongieuse et aspirante. Celle de l'homme d'esprit se concrète pour affiner et lancer la saillie.
Fig. 335.
Cette jeune bouche (%. 336) appartient à la classe de la sensualité.
Ces deux points établis vont faciliter l'exposé des principes suivants :
La direction de la ligne de séparation des lèvres indique l'état de l'âme. Cette ligne horizontale (fig. 337) est le signe de la tran-
DE LA BOUCHE. 24
quillité. C'est le terme moyen de l'expression des sentiments simplement expari si fs.
Fi». 336.
L'élévation des commissures (fig. 338) se produit dans les passions excentriques.
Fig. 337.
Les passions concentriques tirent en bas les coins de la bouche et lui font décrire une courbe (fig. 339).
Fig. 338.
Une excentricité hargneuse écarte parallèlement les deux lèvres dans toute leur étendue (fig. 340).
La lèvre inférieure est normalement plus développée que la supérieure; lorsque celle-ci l'emporte, au contraire, sur l'autre, il y a présomption de dispositions scroluleuses (%. 341).
Fig. 339.
La bouche est éminemment sensuelle quand elle est grande, à lèvres saillantes, épaisses, avec un bord net et prononcé, et laissant dominer la pulpe vermeille.
Fig. 340.
La bouche de la Vénus de Milo (fig. 342) appelle le baiser. Voilà, de face et de profil (fig. 343), la bouche d'une jeune fille
Fig. 3-'. t.
de neuf ans, dont la gourmandise allait jusqu'à l'indigestion, inclusivement.
DE LA BOUCHE
Dans un au Ire genre de sensualisme, nous signalons cette bouche d'un novice aspirant aux faveurs du beau sexe (fig. 344).
On y retrouve le caractère essentiel de la matérialité, l'exubérance et la coloration ardente du sang sous la pellicule tendue et résistante.
Largillièrc a donné à des lèvres fleuries d'abbé toute la délicatesse compatible avec l'alliance des sens et de l'intellect. Elles
'//sn* %
respirent la satisfaction du gourmet spirituel et la voluptueuse aspiration de l'homme de goût vers les plaisirs terrestres. Nous renonçons à dessiner ici cette admirable peinture : le burin est impuissant à la traduire en contours.
Le crayon de Gros a répandu sur ce profil d'une jeune fille de l'Orient une langueur amoureuse et naïve (fig. 345).
Fig 341
Cette femme appartient à l'amour : ses yeux le provoquent, sa bouche l'aspire (fig. 346).
Fig. 345.
Un sourire moqueur serpente sur cette bouche sensuelle (fig. 347), copiée sur un portrait de bossu, peint par Duplessis-
DE LA BOtXHE.
Bcrtaut. Cette expression est complexe : c'est le culte des jouissances matérielles, assaisonné par l'esprit naturel, se riant de la sottise des faux moralistes.
Cette bouche grossièrement taillée (fig\ 348) est celle d'un bru-
tal, ne subissant que la loi imposée par la force. 11 se plait à susciter des querelles oiseuses, toujours certain d'avoir raison de ses adversaires. 11 dispose contre eux d'un argument décisif, un poignet solide et infatigable.
La lèvre du bavard (fig. 349) se montre impatiente. Une trépi-
Fig. 347,
dation incessante ne lui laisse aucun calme. La bouche fait provi-
sion d'air pour favoriser le débit de la parole.
Fig. 349.
L'homme discret (fig. 350) maintient ses lèvres collées ensemble;
DE LA BOUCHE
il les desserre à peine, crainte d'une fissure par où filtrerait un souffle compromettant. Elles sont amincies par la contrainte et séparées par une ligne droite, que des ondulations légères vien-
■.; Jii,
nent rarement assouplir. Alors les lèvres s'écartent méthodiquement pour l'émission de la voix et se referment avec lenteur comme les portes d'une prison.
Fig. 351.
Le degré de pression des lèvres l'une contre l'autre est en raison directe de la fermeté du caractère.
Cette bouche (fig-. 351) fermée, avec une lèvre inférieure assez
forte, indique une résolution facile à modifier par un sentiment de bienfaisance.
Fig. 352.
Ces lèvres fortement juxtaposées (fig-. 352) ont transmis des ordres absolus aux marins d'un bâtiment de guerre. Elles présen-
Fig. 353
tent le type du courage impassible et l'autorité du commandement.
Cette bouche (fig-. 353) est celle d'un savant consciencieux, dont
le regard intelligent voit trop clairement le fond des choses sociales pour ne pas en ressentir une pitié mêlée de dégoût.
La bouche insouciante et rieuse (fig. 354) s'entr'ouvre avec une
DE LA BOUCHE
expansion gracieuse et naïve, sans prétention et sans ironie. Elle est sympathique et invite à la gaieté.
La bouche est sans contraction chez les inoffensifs.
Fig. 355.
La lèvre inférieure de la bonhomie (fig-. 355) s'abandonne à son propre poids.
Fig. 356.
Le musicien Dussek (fig1. 356) a la lèvre inférieure forte et soutenue; elle ne tombe pas. Les compositions de Dussek joignent la
grâce et la mélodie à la verve de l'inspiration, et agissent vivement sur les sens de l'auditeur.
La lèvre hautaine et dédaigneuse (fig. 357) s'élève en refoulant au-dessus de son niveau la lèvre supérieure, rejetée alors en ar-
rière, et diminuant ainsi de saillie en laissant avancer la lèvre inférieure.
Le mot bouder rend parfaitement l'action de pousser en avant les
lèvres renflées par le rapprochement des commissures et obstruant l'entrée de l'air dans les narines (fig. 358).
Les enfants difficiles à contenter et tenaces dans leurs exigences font cette moue, dont l'extrême allongement indique le maximum de mécontentement. Plus d'une femme habituée aux hommages
DE LA BOUCHE
s'en sert avec ménagement pour exprimer une déception, si elle n'a pas été comprise. Ici, pas de chagrin rancunier : c'est une protestation mutine, adressée du bout des lèvres, avec un léger mélange de menace et de prière encore affaibli par un demi-sourire. Une coquette émérite tire un grand parti de cette disposition de la bouche, en exécutant des variations habiles sur un thème connu. C'est un moyen de tenir en éveil un adorateur craintif. Puis, une bouderie savamment conduite aboutit à un raccommodement, toujours onéreux pour le pénitent, heureux de son pardon. Un spectateur désintéressé discernerait la comédienne de la femme véritablement émue. La première dirige les ondulations de ses lèvres avec art. La seconde emploie la plainte et non le reproche pour repousser une atteinte à ses affections.
Si vous voyez une bouche féminine assez maîtresse d'elle-même pour se plisser sous une pression calculée, attendez-vous à une attaque imminente. La coquette range en bataille son attirail de guerre. Le moindre incident sera le prétexte du signal. Les minauderies vont se succéder dans un feu roulant de provocations agaçantes. L'action s'engage en démasquant des dents d'une blancheur formidable. Les lèvres se chargent, selon les besoins de la lutte, d'ironie, de tendresse, de froideur dédaigneuse, de désirs simulés. Le dépit ne s'y laisse pas voir; ce serait l'aveu de la défaite. La coquette veut vaincre. Elle se possède trop bien pour ne pas exécuter une retraite savante au moment opportun. Ici, la bouche s'asservit aux combinaisons de la volonté. C'est de la stratégie, où la tête exploite la science de l'expérimentation. Néanmoins, le succès tient plus à la crédulité de la dupe qu'à la valeur réelle de l'enjôleuse..
La bouche impressionnée par un sentiment vrai n'a rien de cet aspect factice. Tout est spontané dans sa naïve expansion. Elle s'abandonne ; elle ne combat pas ; elle plaide et gagne sa cause avec un sourire.
Détournez-vous si vous rencontrez sur votre route un piéton marmottant des phrases saccadées. 11 est trop préoccupé pour vous apercevoir. Il est inutile de lui crier : Gare! il ne se dérangerait pas.
Je suis moins convaincu de la bonne foi des pieuses personnes marchant, un livre de prières à la main, sous le regard malin du public, et mâchant des sons confus. Cette trépidation labiale est
mécanique et ne peut induire en erreur. Le psalmodiant ne songe guère au ciel. Il a le cœur et l'esprit distraits par des soins terrestres.
Beaucoup de lecteurs silencieux agitent les lèvres. Ils sont incontestablement tout entiers à l'attrait irrésistible d'une lecture attachante .
Fig. 360.
Le degré de surdité peut se mesurer à l'écartement des lèvres (fig. 359) : plus il est grand, plus l'infirmité est grave.
L'hébétement, cette occlusion de l'intelligence, se manifeste par
DE LA BOUCHE
un signe analogue. Moins on comprend un récit, et plus on s'efforce de favoriser l'audition en profitant de l'ouverture auriculaire interne. On dit à l'enfant restant ébahi, la bouche dilatée : Tu as l'air d'un imbécile.
Il y a des bouches que la plus faible lueur d'intelligence n'a jamais éclairée : celles-là ne s'ouvrent que pour s'ouvrir (fig. 360).
Les lèvres stationnaires sont attribuables aux gens insoucieux d'eux-mêmes et indifférents aux malheurs d'autrui.
La bouche légèrement pincée, et dont les coins remontent avec
une tension légèrement soutenue, exprime l'obséquiosité du désir et la prétention de plaire. Cette expression est bien rendue dans ce croquis, échappé du crayon spirituel de Charlet (fig. 361).
L'usage des instruments à vent imprime aux lèvres des déformations sans rapport avec le résultat des passions humaines. La bouche du joueur de flûte diffère de celle de l'exécutant sur la clarinette. Le cor, le trombone, la musette, le flageolet laissent aussi leur empreinte. Un œil exercé reconnaît la spécialité de l'instrumentateur au mouvement automatique de la bouche.
Les dents des animaux disent leur manière de vivre. Les herbivores, les carnassiers, les rongeurs ont une denture en rapport avec leurs besoins de nutrition. Chez l'homme, omnivore, les dents fournissent principalement des données pathognomoniques. Il les emploie comme armes dans le paroxysme de la colère. Les enfants sournois mordent instantanément, sans préliminaires. Plus tard, l'éducation corrige cette disposition bestiale, dont il ne reste que cette locution familière : avoir une dent contre quelqu'un, ce qui signifie garder rancune; ou cette expression métaphorique: avoir du mordant, pour exprimer l'action de l'esprit lutteur entrant dans le vif de la question par le côté ironique.
Les dents sont au nombre de trente-deux, seize à chaque mâchoire : quatre incisives, deux canines et dix molaires; les premières détachent du morceau alimentaire le fragment que les canines déchirent pour être broyé par les molaires.
Les dents incisives du nègre ne tombent pas verticalement de la mâchoire supérieure sur celles de la mâchoire inférieure. Cette particularité sépare la race noire de la blanche, où la verticalité dentaire est la loi commune.
Des dents bleuies par la carie accusent une altération du système digestif et pulmonaire ; elle provient quelquefois de l'abus des mets sucrés. L'emploi du mercure et de certains métaux expose les ouvriers à de pareilles atteintes.
Des dents solides, bien dirigées et recouvertes d'un émail éclatant, d'un ton jaune doré, annoncent une excellente organisation de l'estomac et des organes respiratoires. On se plaît à voir un
enfant de l'Auvergne, muni d'un bel appareil dentaire, attaquer un morceau de pain dans un cadre de suie.
La petitesse des dents signale une constitution féminine. Des dents fortes et sans ordre ajoutent à l'aspect désagréable de leur possesseur un caractère de grossièreté.
Des dents bien proportionnées et rangées avec symétrie n'appartiennent pas à une tête mal ensemble. L'irrégularité des dents tient à une conformation vicieuse des os maxillaires d'où elles sortent.
Il faut aller en Angleterre pour connaître la plus grande dimension des dents humaines. Les dents longues accompagnent ordinairement un visage oblong. Charles X en montrait de semblables en souriant. On les devinait sous ses lèvres rarement closes.
Des dents mal soignées n'inspirent pas seulement de la répulsion, elles donnent une mauvaise opinion du négligent, sans nul souci des soins de la propreté. Il manque d'élévation dans les idées et de dignité dans ses relations sociales.
L'éclat et la netteté des dents avivent la fraîcheur et la grâce du sourire. Heureux les privilégiés dont les dents restent jeunes et au complet. Leur absence déforme la bouche et les joues; de plus, elle nuit à la digestion en rendant la mastication imparfaite. Réparer cette perte est le côté utile de l'art du dentiste.
Une dent de moins cause un vif chagrin aux femmes ; elles sont au désespoir, si ce malheur arrive à la partie antérieure et visible. Rien ne leur coûte pour combler immédiatement ce vide. Le manque d'argent n'est pas un obstacle : on en trouve. Le scrupule s'efface devant la crainte d'effaroucher les amours et de compromettre des chances matrimoniales. Plus d'un fiancé n'a su que longtemps après avoir conquis le titre d'époux, le prix de revient d'apparences trompeuses. Quand une femme peut-elle impunément avouer une fausse dent? Réponse : Lu jour où l'homme de ses plus chères affections cesse d'être amoureux et jaloux, sans avoir à redouter un successeur.