DE LA LANGUE
La langue renseigne sur l'état pathologique des organes digestifs. Si elle est chargée d'aphthes, il existe une inflammation du tube intestinal. Nette, fraîche et rose, elle atteste une santé parfaite dans ces régions. La langue met en défaut le soin de cacher le vide opéré dans la bouche par la perte d'une dent; le bord lingual s'introduit dans l'interstice et le reproduit en saillie. On ne se doute pas, en tirant la langue pour plaisanter, que l'on révèle une brèche ouverte dans un râtelier réputé complet.
On dit d'un bavard : Il a la langue bien pendue. Elle a effectivement une finesse et une mobilité plus grandes chez ceux qui en abusent. Avoir la langue épaisse exprime une idée de lourdeur dans l'intelligence. La langue s'effile avec une parole incisive. Langue de vipère, dit-on, en parlant d'une personne médisante par tempérament.
La difficulté d'articuler des sons distincts vient en partie de l'empâtement de la langue ; la souplesse de l'instrument répond à l'habileté du joueur. La langue hésite avec l'indécision; elle balbutie avec l'ignorance ; elle se paralyse au moment concentrique d'une passion violente. La langue pâlit et s'amoindrit par l'abstinence. Elle prend une coloration vive et un accroissement sensible chez les amis de la bonne chère.
DU MENTON
Le menton est la base de la façade de la tête, comme le front en est le couronnement. La force relative du menton annonce le degré de solidité de l'édifice.
Le menton est large, étroit, long, court, en saillie ou fuyant. Sa
Fig. 362.
largeur est un indice de fermeté; son étroitesse corrobore l'indication de la prédominance des facultés intellectuelles. Le menton long et fort est un signe d'entêtement irréfléchi. Le menton court fait présumer l'indécision. Le menton en avant est railleur; le fuyant est incapable de résistance.
Le menton sert de contre-poids au front dans l'équilibre des traits faciaux. 11 existe un antagonisme presque constant entre eux.
Fig. 363.
L'os maxillaire inférieur était large chez Thomas Morus (fig. 362). Ce ministre intègre et désintéressé se fit un devoir de renoncer à la
Fig. 364.
position de grand chancelier de l'Angleterre pour se constituer prisonnier à la Tour. 11 subit la décollation, afin de rester fidèle à ses principes,
BU MENTON
Depuis vingt ans, le caractère absolu de la femme dont voici le menton (fig. 363) n'a pas varié dans ses déterminations. Chose remarquable, le temps n'a pas apporté de changement sensible dans ce profil.
Celui-ci (fig. 36-1), dont la courbure supérieure est molle et tombante, nous rappelle l'hésitation, l'impersévérance d'une gracieuse personne à qui l'on pouvait appliquer les vers :
Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie.
Un menton petit et rentrant (fig. 365) est un signe de timidité.
Fig. 365.
On se laisse aisément glisser sur la pente rapide des plaisirs avec cette organisation, signalant la faiblesse du caractère et le défaut de ténacité. On n'aurait pas le courage de s'engager aussi facilement dans la voie des privations, si l'éducation morale ne corrigeait cette prédisposition physique.
La petitesse du menton se rencontre aussi chez les hommes manquant de tenue et de conduite. Le poète académicien Pierre Tristan l'Ermite (fig. 366) avait un menton dénué d'énergie ; il a trop cultivé le jeu, le vin et les femmes pour lui-môme, et les
206 PHYSIOGNOMON1E.
muses pour ses contemporains. Boileau a dit de lui : « Il passait l'été sans linge et l'hiver sans manteau. » Tristan n'eut pas la force de résister à ses penchants déplorables, tout en ayant su attirer sur lui l'attention publique.
Un menton simplement fin annonce une certaine délicatesse de corps et d'esprit.
La lourdeur du menton correspond à la pesanteur de l'intellect.
Charnu et festonné, le menton indique des habitudes sensuelles. Il prend cet aspect chez les viveurs dépensant leur existence dans
une insouciance voluptueuse. Boileau a peint le chanoine avec ces contours.
A l'époque où la femme, sans cesser d'être jeune, s'avance vers la maturité, la courbure inférieure du menton se subdivise et s'abaisse, en se rapprochant du col, dont l'embonpoint commence (fig. 367).
Il y a inertie avec l'affaissement du tiers antérieur des chairs placées sous le menton (fig. 368). Malheur à celle qui possède un visage attrayant avec cette faible base ; en ne s'eitbrçant pas de
DU MENTON. 2b7
réagir moralement contre une tendance physique énervante, elle
Fig 307.
ira fatalement se perdre dans la catégorie des femmes entretenues,
Fig 3 OU.
si la fortune ou le travail ne la met au-dessus des nécessités de la vie usuelle.
La résolution fait, au contraire, refouler en haut le menton pour fournir un point d'appui aux lèvres chargées de la transmettre (fig. 369).
Une dépression prononcée sur le menton est un signe de fermeté. A un menton solide, Daniel Manin (fig. 370) joignait ce méplat; un nez gros par le bout et dilaté par le jeu des narines, un front large, intelligent et honnête, des pommettes peu saillantes, caractérisent énergiquement l'ancien président de la république
Fig. 369.
de Venise. Nous avons eu l'insigne honneur de recevoir Daniel Manin à notre atelier, où nous avons exécuté ce dessin d'après nature. C'était à l'époque où l'illustre exilé donnait des leçons d'italien pour subsister, lui et sa fille, achevant de mourir sur le cœur paternel, loin de la patrie aimée. Daniel Manin a survécu peu de temps à cette autre séparation cruelle ; puis il a reçu de la famille Scheffer l'hospitalité du sépulcre. Ses restes reposent au cimetière Montmartre, en attendant la résurrection de la liberté vénitienne. Le souvenir des actes nobles et patriotiques de Manin est encore
DU MENTON
aujourd'hui le seul héritage qu'il ait pu léguer à son pays retombé dans la servitude.
Une légère fossette ajoute à la grâce d'un menton frais et jeune.
La mobilité des tissus du menton tient à un état d'irritabilité produit par une prédisposition aux mouvements violents de l'âme.
La proéminence excessive du menton rapproche l'homme de l'animal : elle est commune chez plusieurs peuplades sauvages.
Fig. 370.
La rondeur et la petitesse du menton sont des attributs de l'enfance.
La forme ronde persiste encore dans l'adolescence (fig. 371), tout en prenant plus de volume. Avec l'âge, les plans du menton s'accusent davantage. Il devient sec et anguleux dans la vieillesse. Alors il tend à remonter vers le nez ; la perte des dents diminue encore leur distance respective.
Le menton des forts se couvre de bonne heure d'une barbe épaisse; celui des faibles en est presque dépourvu. . Le menton est généralement large chez les bossus, ce qui indi-
PHYSIOGNOMONIË.
querait un certain rapport entre cette forme et la déviation de la colonne vertébrale. Nous avons rencontré un grand nombre de scrofuleux ayant un menton court et en retraite vers le col. Le menton n'est donc pas sans importance. Néanmoins, il ne
Pig. 371.
faudrait pas l'exagérer. Chacune des modifications du menton, comme celles des autres traits, n'a point de signification absolue, à part de l'expression totale du visage : c'est une lettre complétant l'orthographe du mot entier, à lire sur la face humaine.
DES JOUES
L'enfance (fig\ 372) a des joues fermes et rebondies; celles de la vieillesse (fig. 373) sont aplaties et flasques. Elles sont, de plus, sillonnées de plis, et surtout si l'avarice est venue dégrader encore la face du vieillard.
L'histoire d'Angleterre a constaté la lésinerie et les rapines de Henri VII (fig. 374), qui tenait un registre secret du produit des
Fig. 372.
confiscations. Il est mort, en 1509, après avoir amassé des richesses immenses.
Entre les deux extrémités de la carrière humaine s'intercale une série de modifications amenées par toiis les accidents dont l'âge et les passions sont la cause. La mobilité des joues les rend donc significatives par le changement continuel de leur type primitif. Ces
variations complètent les indices fournis par les traits à base o sseuse ou cartilagineuse.
Fig. 373.
L'état normal des joues se rapporte à la situation habituelle de
Fig. 374.
l'âme et non à l'expression du moment. Leur apparence de pros-
DES JOUES
périté proteste souvent contre les larmes qui coulent amèrement sur elles. Des joues creuses et livides font un contraste pénible avec le sourire passager venant inopinément les distendre.
Les joues ont surtout une signification abdominale. Dans des conditions négatives, elles confirment les signes des qualités d'un ordre supérieur.
L'auteur du Décaméron, le sensuel Boccace (fig. 375), a les joues charnues.
Fig. 375.
Les joues creuses du Dante (fig. 376) attestent les préoccupations plus sévères du poëte de la Divine Comédie, du savant et du Guelfe obligé de s'exiler de sa patrie pour se soustraire aux persécutions de ses ennemis, devenus les maîtres.
Le crâne intelligent de Cicéron se grandit de la vacuité de ses joues ; celles de Vitcllius rapetissent l'aspect de la portion cérébrale.
Tel a débuté dans la vie sociale avec des idées mystiques, en plaçant la sobriété parmi ses vertus obligatoires, qui, plus tard, a
senti ses joues pâles et osseuses se charger d'embonpoint avec un régime de Sybarite. L'ami de la table a de l'aversion pour les travaux de l'intelligence. 11 est difficile, en effet, de concilier ces dispositions, exclusives l'une de l'autre.
Un labeur quotidien et fatigant s'oppose au développement des joues de l'ouvrier (fig. 377), ingénieux à* lutter contre les privations, afin de subvenir aux besoins de sa famille.
Le temps dessèche les joues du vieillard. Elles perdent conséquemmenfc de leur exubérance chez le viveur âgé ; mais il lui reste assez de tissus amollis et boursouflés pour ne pas être confondu avec celui dont l'esprit a dominé les appétits grossiers.
Fig. 376.
Non-seulement les joues servent de fond aux autres traits, elles ont encore une signification propre, distincte et appréciable. Quand la tête se présente de profil perdu, le contour de la joue est suffisant pour désigner l'enfant, l'adolescent, l'homme fait et le vieillard. Ce simple contour, en raison de ses saillies ou méplats, donne une idée de la supériorité de l'intelligence ou de la prépondérance des instincts" matériels. On y retrouve le gracieux abandon, l'épanouissement de la jeunesse, le caractère sérieux et rigide, la froideur de l'égoïsme, la surabondance de vitalité, la finesse, la grossièreté, le ravage des passions, l'existence nonchalante, l'activité
DES JOUES
de l'esprit. J'aime la joue qui se gonfle et s'élève sans effort vers l'œil en provoquant son sourire. Je me défie et me détourne de
Fig. 377".
oelle qui se colle sur les os et s'étire en bas par lanières sèches et brisées. On pose avec plaisir ses lèvres sur la première, on éprouve un éloignement invincible pour la seconde.
Fig. 378.
La portion supérieure de la joue emprunte en partie son galbe à la conformation osseuse qu'elle recouvre. On la voit dominer dans
un grand nombre de têtes d'assassins. Celui-ci (fig. 378) pratiquait sur la grande route ; c'était sa spécialité.
Nous retrouvons le signe fatal dans la tête d'Aymé, l'empoison-
Fig. 379.
neur (fîg. 379), et dans celle de ce misérable (fig. 380) souillé de crimes et de sang humain.
Cet homme avait la monomanie du meurtre ; c'était sa constante préoccupation. L'os de la pommette est ici (fig. 381) extrêmement en saillie. Il l'est moins chez l'incompréhensible Papavoine
DES JOUES
(%. 382), qui, sans motifs connus ou plausibles, égorgea froidement deux pauvres petits enfants dans une promenade publique où ils s'ébattaient joyeusement.
Kg. 38).
Les cinq tetes précédentes ont payé la dette de leurs crimes sur l'échafaud, où sont tombées les trois qui vont suivre : celles-ci
Fig. 382.
n'ont rien de repoussant dans l'aspect; on n'y voit point de bassesse-, mais la résolution du sacrifice.
Celui-ci (fig. 383) avait nom Pleigner. Il était l'associé politique
de Tolleron (fig. 384) dans une affaire bonapartiste qui eut un grand retentissement iSous la Restauration, Carbonneau (%. 385) y fut également impliqué.
: :' •■■■ Wii -
Ces trois conspirateurs diffèrent des cinq suppliciés cités avant eux par leur expression comme par le but de leurs actes. La consé-
Fig. 384.
quence en a été cependant la même pour tous, la peine capitale. Les premiers ont joué le bénéfice espéré de leur infâme spéculation contre une peine irrémissible. Les seconds pensaient n'assu-
DES JOUES
mer sur eux qu'une culpabilité provisoire, devant s'effacer au jour du triomphe de leurs opinions politiques.
Celui qui poignarda Kléber (fig\ 386) était un fanatique, déter-
Fig. 385.
miné à racheter de la perte de sa vie le crime humanitaire d'ôter l'existence à un ennemi sans défiance. Lorsque le pal déchirait les
Fig. 386.
entrailles de ce malheureux, il se plaignit seulement d'être atteint par le feu d'un réchaud placé trop près de ses vêtements. Puis il demanda de l'eau pour étnncher sa soif. Chose horrible ! des Fran-
çais avaient ordonné cette lente agonie et ils assistèrent à ce spectacle atroce.
Fig. 387.
Nous devons l'original de ce dessin à André Dutertre, membre
Fig. 388.
de la grande expédition d'Egypte; il le fît peu d'instants avant
DES JOUES
l'exécution de la sentence. C'est donc le procès-verbal des derniers sentiments de l'Arabe, mis au rang- des assassins par la France en deuil et considéré par les musulmans comme un martyr.
La portion charnue des joues du comte d'Olivarès (fig\ 387) neutralise les promesses de son front. Ce ministre espagnol était vaniteux et sensuel. Il dut céder à la supériorité de Richelieu (fig\ 388), chez qui la finesse du visage intérieurement annonce un esprit plus dégagé de rinflueuce des appétits matériels.
Tig. 389.
Si de cet habile diplomate on se reporte à son successeur, mais non son égal, à Mazarin (fîg. 389), ce ministre thésauriseur a les joues pleines.
L'un des plus grands citoyens de la Hollande, le ministre possédant les vertus du républicain, le patriote pur et désintéressé, Jean de Wit (fig. 390), dont la sobriété secondait si bien l'intelligence, avait les joues sans saillie.
La forme acquise des joues provient souvent de la profession. Certains joueurs d'instruments à vent se font un réservoir d'air
PHTSIOGNOMONIE.
de leur bouche, en distendant ses muscles latéraux. Le cor de chasse, la cornemuse modifient les buccinateurs par extension. Le joueur de flûte ne dirige pas le souffle de la même façon. On détermine la spécialité par l'effet de l'embouchure sur les lèvres.
La coloration habituelle des joues est la conséquence de la forme ; la fraîcheur et l'éclat sont l'efflorescence des chairs vivaces. L'animation de la teinte est due à l'afflux du sang chez les personnes replètes. Le teint mat est propre aux bruns; la rougeur
l?ig. 390.
chez ceux-ci est passagère et devient alors un symptôme de vive agitation. La peau terreuse des joues annonce un dépérissement corporel. Les joues olivâtres ou d'un jaune gris révèlent un état de concentration énergique.
C'est à la joue que s'attaque la main impatiente de venger une injure, comme à l'endroit le plus impressionnable de la face et le plus facile à couvrir ostensiblement de confusion ; en effet, l'outrage amène le trouble et produit la honte, en plaçant celui qui l'éprouve au-dessous du provocateur.
DE L'OREILLE
L'oreille se divise en deux parties : l'une interne, contenue dans une cavité osseuse, appartenant à l'os temporal et protégeant les admirables instruments de l'ouïe ; l'autre externe, cartilagineuse, placée sur chacun des côtés de la tête et formant entonnoir, pour recueillir les sons.
La myolog'ie de l'oreille externe (ûg. 391) comprend trois mus-
clés, ayant peu de contractilité ; ils sont souvent paralysés sous la pression de la coiffure:
1° L'auriculaire supérieur (20);
2° L'auriculaire antérieur (21);
3° L'auriculaire postérieure (22);
L'attache de ces muscles indique assez leur action; elle est, du reste, affaiblie sous les téguments ; on en constate difficilement l'effet, à cause de leur ténuité.
La grandeur et la forme de l'oreille sont extrêmement variables. Elles ont une signification secondaire, n'étant pas douées d'une mobilité capable de leur faire acquérir une empreinte résultant de l'usage. Cependant l'oreille concourt à l'expression générale de la tête, sinon activement, du moins comme accessoire.
Dans l'enfance, l'oreille jouit de légers mouvements propres à
Fig. 392.
favoriser l'audition. Elle est petite et molle après la naissance. Son ensemble est ramassé (fig. 392). Nous le trouvonsplus oblong chez un enfant de deux ans (fig. 393). Le galbe est plus gracieux dans les oreilles d'une petite fille (fig. 394), ayant atteint sa cinquième année : la délicatesse féminine s'y révèle déjà.
L'oreille grandit progressivement. Chez l'adulte, sa hauteur a
deux fois sa largeur. En la divisant du haut en bas en trois parties égales, celle du milieu est occupée par la conque.
L'oreille commence à se déformer dans l'âge mur, parla base. L'ouverture se couvre de poils, empêchant l'introduction de corps étrangers dans le trou auditif, et se propageant au-dessous. La vieillessse plisse la peau avoisinant l'attache du lobule, devenu flasque et ridé.
DE L'OREILLE. 28o
L'oreille de l'homme a des plans anguleux ; celle de la femme se distingue par des contours arrondis.
La finesse de la forme et de la peau de l'oreille accompagne des traits délicats. C'est un indice de timidité. L'oreille épaise, lourde et saccadée, annonce des sentiments grossiers. Avec une forte accentuation et un ton rouge ardent, elle fait supposer des passions violentes, un caractère irascible, des manières brutales.
Une oreille plate, desséchée, d'une teinte pâle et jaunâtre, montre l'affaiblissement physique et moral.
L'écartement de l'oreille et son évasement en entonnoir coïncident avec des dispositions aventureuses et un esprit explorateur en éveil.
La situation de l'oreille est importante: élevée elle laisse moins
Fig. 304.
de place aux facultés de l'intelligence ; abaissée, elle agrandit le volume du cerveau.
Les accessoires de l'oreille fournissent des indications. Le coton soigneusement placé dans la conque trahit un être craintif, veillant minutieusement aux soins d'une santé précaire.
La vanité suspend à l'oreille des bijoux précieux, assez pesants pour la tirailler et détruire l'équilibre des proportions. Ce genre de parure est commun à certaines peuplades sauvages, peu compétentes en fait de bon goût. Les Botocudos apprécient moins la valeur intrinsèque de l'ornementation. Nous avons vu, dans le chapitre des races humaines, comment ils procèdent (fig. 00) : ils introduisent dans le lobule fendu un morceau de bois cylindrique, dont le volume est successivement augmenté, mais dont le poids
le plus élevé est bien inférieur à celui des plus légers joyaux européens.
Où s'arrêtera la fureur déporter des ornements surchargés d'or et de pierreries, dont le moindre inconvénient, dans les ménages d'aujourd'hui, est d'allonger les oreilles outre mesure? Les dames du monde considèrent pourtant une petite oreille comme un avantage, mais la vanité du luxe l'emporte sur celle de la beauté naturelle. Que voulez-vous! d'honnêtes filles du peuple se permettent
/v-\sC M*- \ il ï((
Pis. 395,
quelquefois une oreille fine et gracieuse ; elles ne pourront jamais en montrer de riches.
Il n'y a pas de pendants à la charmante oreille de cette jeune femme romaine (fig. 395), resplendissante de vie et de fraîcheur dans le buste où elle respire. Elle s'appelait Poppée.
Les statuaires anciens se sont appliqués à mettre les oreilles de leurs personnages, d'accord avec leur type physique. Celles du Silène et du Faune (fig. 396) sont appropriées à leur nature conventionnelle.
m L'OREILLK.
Cependant les Grecs ne reconnaissaient pas comme une loi plastique de mettre l'oreille en évidence. Ils l'ont souvent cachée sous les cheveux de leurs femmes et de leurs jeunes garçons, sans toutefois négliger d'en déterminer la place, en en montrant la partie inférieure. Dans l'esprit de ces grands maîtres, la forme del'oreille, dépouillée de sa couleur, était peu expressive. Ils ne voulaient pas distraire l'émotion du spectateur dont ils appellaient le regard sur les traits animés du visage, où se trouvait résumé le thème principal.
Quels rapports y a-t-il entre la conformation native de l'oreille et les prédispositions du sujet? Nous avouons humblement n'avoir rien d'affirmatif à cet égard. Quant à la forme acquise, l'inertie de l'oreille humaine dans les États policés rend très-difficiles des observations comparatives. Elle n'a pas, comme chez le plus grand nombre des animaux, la propriété de se mouvoir sous l'impulsion passionnelle et de la reproduire. L'oreille du chien frétille avec la joie; elles se dresse à l'appel du maître; elle se couche sous la pression de la crainte. L'oreille de l'homme se meut à peine dans ses premières années.
PHYSIOGNOMONIË.
Nous avons cherché la solution du problème en compulsant bien des têtes de célébrités dans tous les genres ; nous n'avons découvert rien d'assez notable dans leurs oreilles pour les distinguer de celle de la masse, si ce n'est par une implantation plus basse.
Les trois exemples suivants ont l'intérêt d'une copie exacte, d'après des sommités incontestables dans les arts et la science.
Fig. 397.
Ces deux oreilles, un peu dissemblables entre elles, sont celles de Géricault (fig. 397), l'auteur de la Méduse.
L'oreille de Gros (fig. 398) accuse les traces de l'âge et l'action de l'eau dans laquelle il est allé chercher la mort.
.Arago avait des oreilles largement construites (fig. 399); leur conque était évasée comme la précédente et très-impressionnable.
Ces dernières oreilles (fig. 400) sont extraites de la tête d'un nègre inintelligent. Le contour inférieur de la conque droite est
DE L'OREILLE
mieux formé que celui de la gauche : cela tient très-souvent à l'habitude de dormir couché sur ce côté-ci.
Une autre cause de déformation est l'habitude sauvage des pédants de tirer les oreilles des pauvres enfants, assez malheureux déjà de les avoir pour maîtres.
Fig. 399.
Ce système était de bon ton à une époque peu reculée. On l'employait, avec certains ménagements, comme une haute marque de protection. Napoléon se procurait parfois ce passe-temps aristocratique avec ses inférieurs, et il ne reconnaissait pas d'égaux.
Presque toutes les divinités déchues ont le lobule de l'oreille démesurément allongé, par suite de la pesanteur des pendants dont la misère les a débarrassées. Une oreille féminine irréprochable est très-rare chez les adultes.
EXPRESSION GENERALE DE LA. PACE
Après avoir donné le mot à mot de la phrase physiognomonique faciale, nous allons la lire couramment.
L'énergie domine dans le caractère de ces hommes, aux convie-
ra
Figi 401,
tions consciencieuses, dont les portraits vont suivre. Nous saluerons chacun de ces apôtres de la liberté par une brève appréciation morale de leurs qualités personnelles.
EXPRESSION GÉNÉRALE DE LA EACE. oç)|
Ici (fig. 401), nous trouvons réunis le flegme du courage civil et militaire et la noble simplicité du citoyen.
Fig. 402.
Fig. 402. L'un des législateurs de la démocratie, au maintien digne, aux formes sans rudesse, appelant la sympathie en s'adressant à la fois à la raison et aux sentiments généreux.
Fig 403.
Fig. 403. Homme politique sachant poétiser des vérités utiles pour les répandre et les faire fructifier.
Fig. 404. Professeur ayant besoin d'un air libre; il a demandé à Genève une chaire en échange de celle dont il est volontaire-
Fig 404
ment descendu dans sa patrie, afin de conserver toute l'indépendance de sa parole fîère et savante.
Fig. 405.
Fig. 405. Esprit lucide résolvant les questions les plus ardues avec une rare clarté d'élocution. Il a payé de l'exil le droit de rester debout. La mort vient de nous l'enlever.
EXPRESSION GÉNÉRALE DE LA FACE
Fig. 400. Ouvrier du travail manuel et de la pensée. Ancien représentant du peuple. Il procède à la façon du paysan du Da-
Fig. 406.
nube. Il est inébranlable au fond, mais il tient compte de la forme.
Fig. 407. L'activité du commerçant n'a pas amorti l'ardeur du
patriote pour la propagation et le triomphe des idées larges de justice et d'indépendance. Sous l'écorce du soldat de la cause dé-
Fig.,408.
mocratique, on voit percer la bienveillance de l'homme de cœur.
ma
Fig. 409.
Ge membre de l'Université (fig. 408) a quitté l'emploi dans lequel on voulait emprisonner ses convictions. Il a fait de la critique
EXPRESSION GENERALE DE LA FACE
une arme acérée. Il frappe de haut ce que réprouvent le bon goût littéraire, la saine morale et la probité civique.
Fig. 410.
Fig. 409. Encore un professeur universitaire n'ayant pas hésité
P1 «! '<Jr»" ^ A? ^ Y
Fig. 411.
à résilier des fonctions inconciliables avec le sentiment de sa di-
gnité personnelle. C'est un libre penseur. Sa plume autorisée a flagellé souvent les imposteurs de toutes les époques.
La foi religieuse et politique se confondent ici (fîg. 410) dans une conscience ne relevant que d'elle-même.
Les deux suivants ne vivent plus que dans nos souvenirs. Collins (fîg. 411), ancien chef de bataillon dans l'armée française. Ne reculant jamais et progressant toujours, il avait déposé son épée
Fig. 413
pour combattre avec la plume sur le terrain du socialisme, en publiant un travail opiniâtre sur ce thème à l'ordre du jour.
Le jeu scénique de l'excellent acteur n'a pas fait disparaître du front de Bocage (fig. 412) la mâle empreinte du loyal caractère du grand citoyen. Il sut allier l'amour de la gloire à celui du bien public. L'artiste désintéressé se plaisait à mettre son beau talent au service de sa cause et de l'infortune.
Nous serions à même d'ajouter beaucoup à cette fraction de liste d'honneur de nos contemporains. Nous pourrions fournir une énu-
EXPRESSION GÉNÉRALE DE LA FACE. 297
mération singulièrement longue, si, par contraste, nous voulions
«sVffi
Fis. m.
montrer un défilé des courtisans de la fortune et du succès. On
Fig. 414.
appréciera les raisons qui nous contraignent, sur ce point, à laisser muets notre crayon et notre plume.
Nous demanderons aux temps antérieurs des exemples dans un
Fig. as.
autre ordre d'idées, toujours en faisant de la synthèse et non de l'analyse.
EXPRESSION GÉNÉRALE DE LA FACE
Le que sais-je? de Montaigne (fig\ 413) est dans cet œil interrogateur, dans ce front qui réfléchit.
L'esprit de Marivaux (fig\ 414) pétille dans ces yeux, dont la vivacité s'augmente sous la pression des paupières rapetissant sa surface visible; dans ce nez railleur, dans cette bouche au fin sou-
rire.
Les sensations de Manon Lescaut s'agitent sous les traits de
Fig. 417.
l'abbé Prévost (fig-. 415). Le bas du visage correspond aux impulsions charnelles; il neutralise l'effet des qualités révélées par le front et la bienveillance du regard.
L'histoire de ces quatre reines se lit sur leur visage.
Jeanne Seymour (fig. 410) monte sur le tronc de Henry VIII, en en faisant descendre Anne Bolcyn, qui, elle-même, avait pris la place de Catherine d'Aragon, ambition mal soutenue. .
Jane Grey (fig. 417) est un instrument inoffensif aux mains du duc de Northumberland. Elle meurt à dix-sept ans sous la hache du bourreau.
La femme l'emporte sur la souveraine chez Marie Stuart (%. 418). Elle voile de ses malheurs les fautes commises. Leur atténuation est dans le signe évident des passions affectives qui l'ont dominée.
Fig. 418.
Elle a payé de son existence, et courageusement, l'imprudence de s'être laissée aller aux tentations d'une extrême sensibilité.
L'épouse de Charles Ier, Henriette-Marie de France (fig. 419), est obligée de quitter l'Angleterre à la suite de la guerre civile. Elle retourne dans sa patrie et fonde à Chaillot un couvent, où
EXPRESSION GÉNÉRALE DE LA FACE
elle revient pour mourir, après avoir revu l'Angleterre lors de l'avènement de Charles II, son fils.
Si l'on avait à déterminer le genre de ces deux maîtres de l'art.
pourrait-on hésiter à placer parmi les peintres d'histoire Léonard de Vinci (fig. 420), aux traits grands et pleins de majesté?
On lira sur le visage d'Adrien Van Ostade (fig1. 421) sa manière de comprendre et de reproduire la nature.
Fig. 421.
L'expression de Jacques Callot (fig. 422), l'auteur excentrique
Fig. 422.
de la Tentation de saint Antoine, est d'accord avec ses inspirations et son talent. Il a la pointe du nez en l'air et la moutache relevée,
EXPRESSION GÉNÉRALE DE LA FACE
en commémoration des prouesses de son burin et, il faut le dire aussi, de sa loyauté chevaleresque.
Le visage de l'acteur garde quelque chose de l'esprit de ses rôles
Fig. m.
habituels. Kvariste Gherardi (fig. 423) a le sourire sur les lèvres, prêtes à lancer la saillie.
Notre immortel Molière (fig. 424) retient, sous la mobilité des
Fig, KU.
muscles de la face de l'artiste, le caractère propre de l'homme. L'empreinte du génie y domine toutes les modifications apportées par l'habitude.
Le sentiment du beau et la bonne opinion de soi-même portent à saisir le côté ridicule de toute dérogation aux lois constitutives de la configuration humaine. L'individu disgracié de la nature excite très-souvent le sourire et rarement la pitié.
En outrant le défaut principal du personnage, le crayon obtient une caricature. Sa ressemblance avec l'original est un mérite d'autant plus apprécié qu'il fait briller davantage le talent d'observation de l'auteur satirique.
Le dessinateur et le peintre n'ont pas le monopole de ce genre comique. Le spirituel ébauchoir de Dantan a créé un musée grotesque où toutes les notabilités de l'époque se sont fait honneur de figurer. 11 y a bénéfice à jeter à la malignité publique un morceau défectueux de l'enveloppe, pour appeler l'attention sur la valeur du fruit mis en évidence.
Il est peu d'artistes qui n'aient commis une de ces petites ma-~ lices, toujours désagréables aux objets livrés au rire de la multitude ricaneuse, quand tout en eux consiste dans l'extériorité, le fond étant nul.
Les anciens, même les plus sérieux, n'ont pas dédaigné de s'égayer aux dépens de leur prochain.
Nous empruntons à Léonard de Vinci les quatre profils suivants. Le nez y joue le premier rôle :
Ici (fig. 425), le nez s'érige comme une provocation ; le mouvement du sourcilier, la pression des lèvres et les plis du visage renforcent l'idée d'un caractère emporté. Le gonflement de la jugulaire lui est également applicable.
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Dans cette seconde tête (fîg. 420), il y a moins d'animation, la matérialité domine, le nez est bénin.
Fis. 425
Voici un nez moins court et moins retroussé; l'œil est à fleur de tète; la distance de la narine à la bouche est démesurée (fig\ 427).
Le nez va s'allonger dans le quatrième échantillon (fig\ 428); il domine les autres traits, et, par opposition, il les amoindrit encore.
Ce système exagéré de compensation est d'accord, par analogie, avec la loi normale de développement. Une certaine quantité de matière est attribuée au tout : si l'une des fractions absorbe au
delà de sa part, c'est au détriment des copartageants. Il y a excès d'un côté, insuffisance de l'autre.
Fig. 428.
11 y a des conformations de têtes qui se prêtent singulièrement au crayon du caricaturiste, en présentant un rapport de construction avec certains animaux domestiques.
m I.A CAHICATURli.
Par révérence pour le prince de l'Église, nous laisserons le lecteur comparer à qui de droit ce portrait fidèle du cardinal archevêque Aloysius de Souza (fig. 429). La gravure de Dullos (Claude), dont nous nous sommes servi, contient quatre vers latins. Voici le premier :
Corporis effigies hœc est non mentis imago.
Le poète constatait un l'ait; il n'a pas voulu versifier une épigramme.
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Fi g. 429.
Nous calquons cette charge (lig. 430) dans un livre de croquis, où Gros a relaté son voyage en Italie, par une succession de vues habilement dessinées et marquant les étapes de sa route à travers un pays des plus pittoresques.
Cette improvisation caustique est tracée avec une sûreté de main témoignant de l'instantanéité de l'observateur à saisir le côté du ridicule, aussi bien qu'à dégager le beau des petits détails nuisibles à son entière manifestation. Cette dernière opération exige une intelligence supérieure et une longue étude.
L'aptitude à la moquerie est commune en France. 11 suffit d'un
trait saillant pour caractériser un visage dans l'esprit et sous le crayon d'un artiste. Cette impression, si elle est vraie, se retrouve également dans une œuvre imparfaite et nous touche par la justesse de l'interprétation.
Je me suis souvent arrêté dans la rue, afin d'examiner ce musée populaire dû aux inspirations sarcastiques des gamins de Paris ; au fond de ces barbouillages se découvre une lueur de critique domi-
nante. L'enfance constate aisément le ridicule; les qualités heureuses ont moins d'attrait pour elle.
J'interrogeais un jour un petit espiègle sur ses études et ses relations avec ses maîtres. 11 esquissa rapidement ses griefs et les motifs de ses préférences. Frappé de la finesse de cet aperçu, je lui donnai une feuille de papier et un crayon en lui disant : « Fais-moi les portraits de ton ami le professeur et du surveillant détesté des
élèves. » L'enfant traça de suite, avec un aplomb imperturbable, ces deux croquis (fig. 431).
L'un est l'image placide du bonhomme. La face favorisait l'imitation en faisant ressortir le gros nez et la bouche large et souriante du modèle. Notre artiste de hasard avait choisi le profil pour signaler le nez pointu de l'original et ses lèvres pincées, poussées en dehors par la colère à l'état de permanence. On remarquera le
Fig. Ml.
geste abandonné des bras du professeur indulgent et ses mains ouvertes et bienveillantes, en opposition avec la télégraphie expressive du brutal, toujours prêt à fustiger les récalcitrants. C'était le premier essai et ce sera sans doute le dernier du gentil vaurien, inspiré dans sa démonstration linéaire, comme le poète ancien dans quelques-uns de ses vers, par l'indignation.
Le col de l'enfant est faible et court; il assujettit avec .peine la tète sur d'étroites épaules; il est mobile et câlin; il fait présumer par sa structure quelle sera plus tard la vigueur ou la débilité de la constitution. Le col de l'adulte prend une signification de son épaisseur, de sa longueur, de sa souplesse ou de sa rigidité. Le col court et musculeux indique la force et l'audace. Le col allongé marque la timidité. Le col souple donne de la grâce à la femme, et se rencontre, à force d'exercice, chez le flatteur, chez l'homme insinuant; le genre tartufe fait particulièrement usage de cette disposition fascinatrice.
Un col roide indique un présomptueux et l'estime de soi-même, l'habitude du commandement et la ténacité du caractère. Le col s'arrondit et se gonfle chez les personnes voluptueuses. Il laisse ressortir la veine jugulaire chez les hommes emportés. Le col goitreux est, dans un très-grand nombre de cas, porteur d'une tcte de crétin.
Il existe des nuances d'une délicatesse saisissable entre le col de la jeune fille et celui de la mère.
C'estle col qui, avant les autres parties du corps humain, commence à montrer chez les femmes les ravages du temps. Aussi cachent-elles sous des rubans officieux ce témoignage irrécusable de la maturité. Alors des rides remplacent ces courbes fines et suaves auxquelles on a donné le doux nom de collier de Vénus, et qui sont l'un des attributs de la jeunesse et de la santé.
Le col reproduit les modifications apportées par le tempérament, îl est maigre, apoplectique, d'une musculature ferme ou molle, selon le caractère dominant chez l'individu.
Parmi les animaux, le col allongé est commun aux faibles; il est court et ramassé chez les forts.
La longueur du col des herbivores est en raison directe de la hauteur des jambes de devant : ils prennent leur nourriture en restant debout. Les carnassiers ont la tête plus rapprochée des épaules, pour concentrer l'effet des dents et des griffes et avoir plus de force pour emporter leur proie. Le poisson n'a pas besoin de col, son corps pouvant élever ou abaisser la tète dans toutes les positions, au milieu du liquide qui le soutient ; il existe un rudiment de col chez les poissons qui vont respirer à la surface de l'eau.
Nos mœurs et la température de nos climats ne permettent pas de mettre à découvert le torse humain ; cependant des habits étriqués, comme on les porte en vertu de la mode ou d'une règle obligatoire, n'empêchent pas d'apprécier le dessous. Les statues grecques nous fournissent des exemples des différentes natures du tronc, au point de vue des qualités plastiques.
La pudeur semble s'effacer devant la nudité de l'enfant, assez protégé par sa pureté native et sa naïve innocence. L'orgueil maternel aidant, l'on est à même d'examiner la conformation du tronc à cet âge. La partie inférieure, chargée de l'alimentation, l'emporte sur la poitrine. Il faut amasser molécules sur molécules pour arriver à constituer l'adulte. Manger et digérer est la fonction importante alors. De là, cette proéminence du ventre, ayant pour contre-poids les masses charnues placées au bas du dos.
Le petit Tireur d'épine est l'adolescent débarrassé de la saillie abdominale. Il est maigre sans être chétif.
L'Apollon du Belvédère est le type de l'intelligence dégagée des entraves corporelles. Il respire à pleins poumons la vie émanant d'en haut; la partie inférieure du tronc est relativement petite.
Le torse ventru du Silène, avec ses chairs exubérantes, accuse la prédominance des appétits grossiers.
Le Gladiateur ne s'élève pas à la hauteur des idées spéculatives. Il est musculeux et souple; sa projection en avant témoigne de son ardeur à la lutte; il est actif et sobre, il n'est pas alourdi par les tissus graisseux de l'oisiveté.
La vigueur matérielle s'étale dans le torse large et puissant de
l'Hercule de Farnèse. Son corps est carrément posé sur des jambes trapues; il sert de base d'opération à des bras vigoureux, exercés à manier une massue pesante.
On rencontre sur nos places publiques, sous un maillot jadis rose, en guise de peau de lion, ces descendants du dieu de la force, ces Héraclides de bas étage, émerveillant la foule par leurs exercices prodigieux : ils peuvent s'attirer les faveurs d'une Omphalc quelconque; le souffle d'Apollon ne les poussera jamais sur un fauteuil académique. Le peu de sève de leur esprit est absorbé par la matière. Ces gens-là ne raisonnent ni ne discutent : ils résolvent une question par le pugilat.
Si l'on sépare le tronc en deux parties, l'une en dessus, l'autre en dessous du diaphragme, la première est le siège des aspirations généreuses, la seconde celui des émotions animales et laxatives, s'il est permis d'employer cette expression. Le diaphragme reçoit et seconde ces deux genres d'impulsions passionnelles. La poitrine se dilate avec l'élan de l'âme. Le ventre se. comprime sous la peur, paralysant l'action intellectuelle; il grossit avec la gourmandise.
Le haut du tronc contient le cœur, dont la chaleur fait éclore la pensée ; la région basse renferme l'attirail de la cuisine alimentaire et ses accessoires : il y a antagonisme entre ces deux moitiés. L'intelligence est sobre. L'intempérance engourdit l'esprit, quand elle ne l'éteint pas. Le sage nourrit assez le corps pour assainir les facultés de l'entendement; il ne les cultive pas non plus à l'exclusion des exigences physiques.
La manière dont le tronc se meut et remplit ses fonctions organiques fournit des indications intéressantes; elles sont rarement hypocrites. Cela tient à l'impressionnabilité du diaphragme, cette cloison contractile entre la poitrine et l'abdomen. Il est presque impossible de contenir ses mouvements : un saisissement imprévu peut être déguisé par les muscles faciaux, il est ressenti dans une contraction diaphragmatique involontaire. Le visage se montre résigné, quand un soupir s'échappe encore et trahit la douleur.
Le torse du Laocoon est un chef-d'œuvre de vérité. Sous cette magnifique enveloppe , on sent l'angoisse dans le cœur et les entrailles paternels.
Le diaphragme sert à la respiration. Il agit dans toutes les modifications de l'inspiration et de l'expiration : le soupir, le sanglot, le bâillement, le hoquet, la toux, l'éternument, l'action de flairer, le chant, les cris. Il seconde le vomissement et l'évacuation des matières alvines.
La roideur obstinée de la colonne vertébrale annonce un esprit inflexible. La souplesse des reins est la compagne de la malléabilité du caractère. L'homme fier et digne ne sait pas courber l'échiné. Le courtisan est un saltimbanque dans l'ordre moral : il danse sur la fibre toujours tendue de la vanité chez le puissant. Le sauteur de la cour s'assouplit davantage s'il est seul auprès de l'idole; le funambule déploie plus d'élasticité devant un parterre nombreux.
La déviation de la colonne vertébrale diminue la hauteur du torse et le sépare inégalement dans le sens vertical. La gibbosité provient de la faiblesse de la constitution , de chute et parfois aussi, quand elle est légère, de l'habitude d'une position anormale ou de l'usage exclusif de l'un des membres supérieurs. Cette déformation gêne les viscères. L'un des poumons s'aplatit: la respiration est courte. La circulation est difficile. Le cœur ne jouit plus de sa contractilité entière; le corps s'alanguit; le caractère en est influencé.
Le système nerveux et la moelle épinière étant moins atteints, l'intelligence du bossu gagne en augmentation ce que perd le reste de l'organisme. Cette supériorité spirituelle relative place au moins le pauvre infirme au-dessus des sarcasmes et des rires inconvenants des sots.
Les bossus ont une allure particulière. Il suffit de voir la tête et le col pour les reconnaître de face et sous le manteau. Leurs yeux ont une expression de finesse et de pénétration ; la bouche est communément grande et sardonique.
La largeur des épaules et la petitesse du bassin distinguent l'homme de la femme, dont le buste élégant prend inférieurement les dimensions nécessaires à la gestation. Les plans accusés de la musculature et de l'ossature de l'homme sont adoucis et arrondis chez la femme. Trop souvent elle s'ingénie à détruire l'œuvre de
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la nature, à l'aide d'engins compresseurs, toujours nuisibles à la santé, sans rien ajouter à la grâce.
Je me demande si le corset n'a pas son origine dans l'intention autocratique de restreindre les aspirations de la femme, en étreignant son cœur, comme le col de l'esclave dans un carcan de fer. Combien d'enfants subissent des arrêts de développement par la façon barbare dont on les emmaillotte !
La profession exerce son influence sur le tronc. Le vieux soldat se tient droit; le laboureur se plie avant l'âge. Le torse acquiert une grande vigueur sous le poids du fardeau : les forts de la halle ont une carrure proverbiale. Les reins du petit ramoneur s'assouplissent en s'exerçant à grimper dans le conduit de la cheminée. L'employé aux écritures, immobilisé sur sa chaise, comprime sa poitrine en s'inclinant sur sa feuille : il gagne souvent une gastrite à ce métier.
Les paresseux, amis de la table, prennent du ventre de bonne heure. Les spiritualistes n'ont pas cet inconvénient : chez eux, le torse cède une partie de sa vitalité au cerveau, stimulé par des préoccupations constantes.
Les dimensions de la poitrine sont en raison directe de la sanité des organes contenus dans sa cavité. Largement conformée, elle est le siège d'une constitution robuste; étroite et plate, elle indique une existence chétive.
La poitrine de la femme a une expression indéfinissable dans ses mouvements onduleux ou précipités par une douce ou vive émotion. La nature a placé là deux sources, où l'enfant va puiser son premier aliment, près du cœur et des baisers de sa mère. Le sein est le complément externe de l'organe interne de la maternité.
Le sein de la jeune fille est le confident naïf des sensations qui s'éveillent en elle au sortir de l'adolescence, et dont la pudeur garde le secret après l'éclosion. C'est la première efflorescencc de la vie et l'appel aux amours, quand il commence à s'émouvoir.
Le galbe du sein et la teinte de son auréole dévoilent la condition présente de la femme vierge, épouse, mère ou nourrice.
Quant à la question graphique du tronc, nous renvoyons le lec-
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teur à nos figures réduites d'après Albert Durer; elles sont classées sous les numéros 130 à 137 inclusivement, et contenues dans les pages portant les chiffres de 99 à 106. Ces trois types masculins et féminins suffisent pour indiquer les nuances principales de la structure humaine. Les œuvres plastiques des maîtres de l'art diront les variantes infinies du torse dans les différentes conditions de sexe, d'âge et de maladies. Nous avons déjà cité les types immortels de la statuaire antique. La peinture a aussi ses révélations ; ses plus belles productions peuvent suppléer la nature qui se cache à nos regards.