‹ De la physiognomonie;Chapitre 24 sur 87 · DE LA CHEVELURE. X · texte numérisé non relu

DE LA CHEVELURE. X

blond est propre aux peuplades du Nord. Le blond rouge appartient aux régions intermédiaires. Les personnes à cheveux rouges exhalent parfois une odeur de transpiration, assez désagréable pour nécessiter l'emploi de parfums. Les femmes coquettes ne s'en font pas faute, sans songer si l'excès de la précaution ne trabit pas le défaut à neutraliser. Si nous cherchons des exemples de cette répartition, nous voyons l'Allemagne et la Prusse porter communément la chevelure blonde ; l'Espagne et l'Italie se coiffent de noir. La France a une étendue qui permet d'apprécier les nuances extrêmes existant sur son territoire : la partie nord se rapproche de la couleur blonde; le côté sud tire sur le foncé; le ton châtain se trouve au centre. La variante est encore saisissable entre l'habitant de la plaine et celui qui vit sur le sommet neigeux des hautes montagnes.

Conlexture. — Les cheveux blonds sont plus fins, les châtains sont plus solides, mais moins que les noirs, dont le volume est au-dessus de celui des autres.

On a compté le nombre de cheveux contenus dans trois surfaces égales. Voici le rapport :

Cheveux blonds 790

— châtains , . . 008

— noirs 572

M. Prunner-Bey a fait un travail consciencieux et complet sur ces matières.

Qualités. — Les cheveux fins et souples dénotent une organisation faible, la douceur, la délicatesse, la timidité. Par analogie, les animaux à pelage doux au toucher présentent des qualités semblables : le lièvre, le cerf ont des mœurs de môme nature.

Les cheveux rudes sont un signe de force, d'âpreté, de sauvagerie ; ils se voient surtout sous un ciel rigoureux. Les enfants du Nord sont robustes. Il en est ainsi chez les animaux : le sanglier a le poil très-dur. Cet animal supporte la fatigue ; il s'apprivoise rarement. Le loup et l'hyène ont le poil rugueux. Les chiens à poils durs et raides sont plus courageux et plus tenaces que ceux dont

la robe est soyeuse et lustrée. Les premiers gardent la ferme, les seconds se prélassent sur les coussins d'un salon. Le plumage des oiseaux offre les mêmes contrastes : la plume de la colombe et du cygne montre avec celle des oiseaux de proie autant de différence sous les doigts qu'entre les instincts des deux classes.

Il y a des cbeveiures que je nommerai hirsulées. Le peigne le plus patient est inhabile à les soumettre au moindre arrangement. Le cheveu rétif se courbe sous les dents de l'instrument pour se redresser avec brusquerie. 11 n'y a pas de pommades ni de papillottes assez puissantes pour en avoir raison : le cheveu persiste à l'état d'insurrection perpétuelle. Il y a du paysan du Danube làdessous. Il ne faut pas s'attendre à un compliment, mais à un coup de boutoir. Cet homme est tout d'une pièce ; on n'a pas à se tenir en garde contre des séductions de sa part. Méfiez-vous du cuistre aux cheveux plats et lisses : là est le véritable danger.

Le tempérament se révèle clans la nuance de la chevelure, comme on reconnaît la nature du sol à ses productions végétales. Les cheveux blonds annoncent une constitution délicate. Le blond foncé est l'apanage du sanguin flegmatique. Le blond rouge croît sur le crâne où le tempérament sanguin domine. Le sanguin bilieux a le ton signalétique châtain. Les chevelures noires sont plus particulières aux bilieux, nerveux et mélancoliques.

L'état de santé se manifeste par le degré d'éclat de la chevelure humaine, comme ou juge au brillant du pelage des animaux s'ils sont dans une situation sanitaire favorable. Les cheveux du malade prennent un reflet terne. Les cheveux ordinairement frisés n'ont plus d'anneaux aussi bien contournés; ils tendent à s'allonger en devenant plus mous. Des symptômes identiques apparaissent chez les animaux : leur poil perd son lustre dans plusieurs affections pathologiques; il se durcit et se hérisse par l'effet de la contraction musculaire du tissu endolori.

Les cheveux ont, dans l'état normal, une élasticité sensible. Elle s'affaiblit avec la maladie. Les cosmétiques dont on se sert pour les teindre les rendent cassants. Cetusage a de plus l'inconvénient de détruire toute harmonie entre eux et le teint du visage.

DES SOURCILS

Le sourcil n'a pas de mouvement propre ; celui dont il est parfois animé résulte de l'action du muscle sourciller sur lequel il s'implante.

11 faut considérer le sourcil sous le triple aspect de la direction, de l'épaisseur et de la teinte.

Les notions fournies par la couleur et le degré de force des sourcils, rentrent essentiellement dans les inductions tirées des qualités semblables de la chevelure. Un résumé suffira.

Les sourcils épais et saillants (fig.449) sont un indice d'énergie. Ceux de notre illustre Arago avaient ce caractère. Le sourcil de

Fig. /. '. 0 .

Jupiter, faisant trembler l'Olympe, se rapporte à cette catégorie.

Les sourcils fins et soyeux appartiennent à une nature d'élite et délicate.

Les sourcils buissonneux (fig. 450) et indociles se rencontrent chez les hommes à rude écorce, indisciplinables, farouches et se trouvant eux-mêmes déplacés dans la société de gens amis des formes et de la politesse. Nous en avons vu beaucoup d'exemples dans les prisons, chez les vieux insoumis, dont la peine a été prolongée pour résistance aux règles de la maison. Môme observation dans les régions élevées. Parmi les poètes, Boileau (fig. 451) se montre avec

des sourcils en buisson. Il l'a dit : Son style est fait pour la satire. Le style, c'est l'homme, a écrit Buffon.

Les sourcils touffus et rapprochés l'un de l'autre (%. 452) sont

Oftâ.

un signe de fixité vers un but déterminé. C'est un gage de réussite, quand la conformation du crâne atteste une intelligence supérieure.

Fig. 451.

Nous avons constaté peu de largeur vers le milieu des sourcils de personnes indécises et faciles à distraire d'une occupation propre à captiver l'attention de tout autre.

DES SOURCILS

La teinte des sourcils est presque toujours celle de la chevelure. S'il existe une nuance, elle est en moins dans les sourcils. Cependant il en est de plus colorés, et de noirs sur un front couvert de cheveux blonds châtains.

La coloration identique des sourcils et des cheveux corrobore l'opinion attachée à chaque nuance du système pileux général. Une différence prononcée jette du doute sur le jugement à porter. Il doit se résoudre dans le sens d'une atténuation de l'un des éléments physiques ou moraux. Certains hommes gardent des sourcils noirs

Fig. 452,

sous une chevelure blanche. La vigueur morale survit en eux à la déperdition progressive des forces matérielles.

Ce que nous venons de dire des sourcils est relatif à une disposition native ; ce qui touche à leur direction tient à la forme acquise et, par conséquent, se lie intimement à l'état présent du sujet.

L'expression des mouvements habituels des sourcils complète la somme des autres qualités : c'est l'accent sur le mot.

Les sourcils convergent vers la ligne médiane du front, en s'élevant ou en s'abaissant, par leur point do départ interne.

La direction en haut (fîg\ 453) provient d'une tendance de l'esprit vers les idées abstraites. — La convergence en bas (fig\ 454) se rattache à la préoccupation causée par les choses du monde positif. — L'ascétisme affecte le premier de ces mouvements. Le second est souvent un reflet de l'égoïsme appliqué à la recherche des moyens de satisfaire des sentiments terrestres.

Fis 4S3.

Le sourcil décrivant un arc pur, sans aucune inflexion ondulatoire (fig. 455), atteste la candeur et le calme de l'âme.

Quand le milieu du sourcil dépasse en élévation les deux extrémités (fig. 45G), il accompagne ordinairement un visage jovial, rarement troublé par des crises passionnelles.

Fig. 'i54.

L'affaissement du sourcil révèle le chagrin et l'affaiblissement moral. Son abaissement forcé, avec rapprochement de son congénère, est une indication de crainte soupçonneuse et vigilante.

Un sourcil sans mouvement dénote un état négatif de l'âme. Il s'immobilise chez l'homme froid et insensible.

L'activité intérieure se manifeste avec une puissance entraînante

DES SOURCILS

dans l'agitation du sourcil. Il s'élève ou s'abaisse comme le flot de la pensée ; il s'aplanit dans le moment du calme.

Racontez devant un auditoire nombreux un fait émouvant : vous jugerez, au simple aspect du sourcil de chacun des assistants, du degré de sympathie dont il est susceptible. Avez-vous à faire appel à la bienfaisance publique, ne perdez pas votre temps à vous adresser à un sourcil impassible.

Vis. 455.

L'exameu du sourcil, aux différents âges de la vie humaine, ajoute un élément de contrôle à nos assertions. Le sourcil de l'enfant se dessine simplement ; il est doux au toucher ; il a la pureté de l'innocence. L'adolescence apporte avec elle les premières émotions actives: elle imprime au sourcil des ondulations plus rapides.

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Fig. 456.

Le sourcil de l'homme fait a toute sa force démonstrative : il obéit instantanément à la sensation et la reproduit avec énergie. L'âge mur dérange la symétrie des poils ; ils n'ont plus la même cohésion entre eux. Ils s'écartent, se redressent, se brouillent et s'allon-

gent inégalement dans la vieillesse.

Le ton du sourcil augmente jusqu'à l'époque du complet développement. Sa teinte diminue ensuite, mais bien moins que celle

de la chevelure. Il n'est pas rare de voir des sourcils rester noirs avec des cheveux devenus blancs.

Les sourcils jouent un grandrôle dans l'expression des animaux, en complétant le caractère de l'œil. Chez eux, le sourcil est presque immobile sur le front des stupides. Il participe de l'intelligence des êtres chez lesquels il jouit d'une mobilité habituelle.

DES CILS

Les cils protègent le globe de l'œil contre les corps légers ambiants. Les cils bordent la paupière, dont le jeu continuel fait mouvoir leurs fils réunis, comme un plumasseau chassant la poussière. Ils servent également à tamiser la trop vive lumière, quand son action directe blesserait la rétine, si les rayons lumineux n'étaient affaiblis par ce voile officieux.

Les cils ont ordinairement la nuance des sourcils. Cependant nous avons vu des cils noirs encadrant des yeux bleus, surmontés de sourcils et de cheveux blonds. Ce contraste rehausse la douceur du regard en l'accentuant. Nous avons rencontré récemment un conducteur de voiture publique ayant les cils de l'œil droit complètement blanchis, à la suite d'un coup violent porté à la paupière supérieure. L'âge influe peu sur la teinte des cils ; il les fait tomber en partie.

Des cils fournis et bien plantés sont produits par une organisation riche et saine. Leur longueur projette une pénombre sur le globe oculaire et rend l'expression d'une prunelle ardente pleine de charme, en tempérant l'acuité du regard. On appelle ces yeux ornés de franges, des yeux veloutés.

Des cils rares et rabougris végètent sur des paupières arides ; il y a pauvreté de l'organisme. Dans beaucoup de cas, cette disposition tient à une inflammation palpébrale chronique, tendant à rétrécir l'ouverture de l'œil. La nature fait peu de frais sur un terrain de médiocre rapport.

La barbe est l'attribut spécial du sexe masculin, le signe extérieur de la virilité. La barbe entière est peu portée. Certains peuples la rasaient habituellement avec soin et la conservaient comme marque de deuil. D'autres s'en faisaient honneur et s'en séparaient seulement pour témoigner de leur affliction. Selon Piutarque, Alexandre le Grand ordonnait de couper la barbe de ses soldats, afin de donner moins de prise à l'ennemi. Par un motif semblable, on coupe aujourd'hui les oreilles et la queue des bouledogues dressés pour le combat. Les philosophes grecs et romains laissaient croître leur barbe. Elle est obligatoire en France pour les sapeurs de nos régiments.

La mode de garder toute sa barbe a varié. Elle a une signification chronologique alors.

A notre époque, la manière d'utiliser la barbe est infinie. Nous en parlerons d'abord comme étant abandonnée à son propre développement, sans aucun des enjolivements dont usent et abusent des arrangeurs de mauvais goût.

Le premier duvet apparent de la barbe annonce une grande transformation : l'adolescent va devenir adulte ; l'homme se sent.

Les qualités natives de la barbe sont, sauf quelques modifications, identiques à celles de la chevelure. 11 faut s'y reporter.

La barbe forte et serrée annonce la puissance physique. La rareté des poils signale un état de sous-excitation, une constitution faible : de là des passions restrictives, la défiance de soi, l'humilité et leur muet cortège.

La barbe inculte, roide et droite est appropriée aux gens per-

sonnels, grossiers, aux manières brusques, et peu coulants dans leur commerce contraint avec le monde civilisé.

L'homme mielleux, aux allures mesurées et canteleuses, a la barbe molle et plate.

La sensualité perce sous la barbe plantureuse et frisée. Ici régnent la franchise et l'entrain dans le caractère. Il y a plus d'éclat dans le jeu chatoyant de la lumière sur la masse.

Le parti que chacun croit tirer de sa barbe met sur la voie de ses prétentions. Les uns laissent pousser leur barbe pour ne pas avoir l'ennui de se raser; les autres la coupent, pour s'éviter le soin de l'entretenir : ce dernier renonce au bénéfice du pittoresque; quant au premier, c'est incontestablement une protestation permanente contre les frivolités de la toilette, élevées à la hauteur d'une obligation par les usages de la société aristocratique. L'homme à tous crins affiche l'indépendance dans sa manière d'être primitive. Une barbe parfumée et méticuleuscment entretenue, propre et régulière, sert souvent à déguiser une malencontreuse disposition de la partie inférieure du visage. L'homme à la barbe inculte ne craindra pas de laisser subsister le premier poil blanc, venant notifier la venue de la maturité. Le barbacole s'inquiète de cette marque indiscrète : il l'arrache. Celui-ci sera l'agréable familier des salons; l'autre pourra se classer parmi les laborieux et les utiles.

La barbe s'exploite de mille façons différentes : le plus grand nombre n'en conserve qu'une partie; l'un garde la moustache, l'autre les favoris, un troisième groupera ces deux fractions; plusieurs se contentent d'un appendice au menton, ou d'une mouche au-dessous de la lèvre inférieure.

Sans donner à nos remarques un caractère d'affirmation absolue, et en mettant hors de question la barbe dans son entier, nous dirons : Les gros favoris font présumer des appétits matériels. Cette exubérance de la barbe se remarque dans certaines professions, où l'on attache beaucoup de valeur aux avantages physiques. Les hommes aux aspirations élevées ne cherchent pas à imprimer un cachet particulier à leur visage : ils usent modérément du procédé. La barbe sert de correctif à des défauts vrais ou supposés. On

allonge la face en la terminant par une barbiche pointue. On s'imagine affermir des traits anodins avec une moustache provocatrice. Le bon ton se tient dans une modeste réserve. Le fat se lance dans des extravagances dont il ne comprend pas le ridicule ; l'étonnement excité par ses inventions excentriques lui paraît de l'admiration: le sot s'aveugle sur lui-même.

La moustache facultative dissimule parfois un désagrément de la bouche, une altération des dents ou la perte de l'une d'elles. On devine le pourquoi de ces longs poils soigneusement abaissés sur les lèvres.

Si les dents ne sont pas en cause, si leur blancheur et leur régularité sont un élément de succès, la moustache ne dépasse pas la limite convenable. On la taille en brosse, afin d'éviter une ombre importune. L'avenue est ouverte au regard : il franchit les lèvres écartées par un sourire. Tout est ménagé de façon à démasquer à propos deux rangées de dents irréprochables. Les femmes pardonnent volontiers cette coquetterie masculine. Elles savent si bien lui faire concurrence !

Comment qualifier ce travail long et difficile de relever en crocs trois poils de chaque extrémité de la moustache? Quelle patience pour leur imprimer une symétrie mathématique ! Il faut ignorer la valeur du temps pour l'employer aune pareille occupation quotidienne. Se l'imposer est chose concevable de la part d'un esprit frivole; mais je voudrais connaître son opinion sur ceux qui le regardent sans rire.

Il faut être peu favorisé d'Apollon pour découper sa barbe en lanières. Un artiste du Pont-Neuf en trace aussi sur le corps de malheureux caniches. Il y a cette différence essentielle entre les deux faits : le beau monsieur s'est creusé la cervelle pour obtenir une combinaison bizarre et en tirer Une vanité comique ; les pauvres bêtes ont été muselées et garrottées pour être livrées, malgré leurs protestations, à de disgracieux ciseaux.

Ce travers annonce chez le chenapan une outrecuidance contre laquelle il est bon de se mettre en garde. Beaucoup de tapageurs prétendent se rendre ainsi plus redoutables.

Quand le système adopté ne s'harmonise pas avec l'ensemble des

traits, il est motivé par une raison quelconque. Un collier de barbe, reliant entre elles les deux masses des joues, peut tenir à deux causes : éviter une perte de temps, si le menton et la lèvre supérieure restent nus, ou bien économiser la cravate, dont le bord se couperait sous le frottement d'une barbe forte, revenant chaque jour à l'état de brosse. Les hommes expéditifs en affaires se trouvent dans le premier cas ; il faut ranger dans le second les amis de l'ordre et de la conservation.

Un bon bourgeois, très-timide et sans aucune prétention, portait un petit bouquet barbu sous la lèvre inférieure. C'était une contradiction manifeste avec une face placide et bienveillante. Je lui en demandai la raison. ((C'est, me répondit-il en rougissant, pour me distinguer d'un frère jumeau avec lequel on me confond toujours. » A quelque temps de là, le signe avait disparu de sa place, et le frère, du monde : le naturel avait repris ses allures.

La barbe n'est pas constamment d'une teinte uniforme et semblable à celle des cheveux. Elle est souvent roussâtre avec des cheveux noirs, et d'un blond clair sous une chevelure tirant sur le châtain. On remarquera ceci : la nuance de la barbe est audessous de celle des cheveux, quand il n'y a pas homogénéité de ton des deux parts.

Une longue barbe blanche ajoute à la vénération acquise aux vieillards. Notre grand sculpteur Rude laissait croître la sienne indéfiniment dans ses dernières années; il la cultivait avec un soin tout patriarcal .

DE LA MOUSTACHE

Toute dérogation à la disposition naturelle annonce, de la part du fauteur, une prétention personnelle. La façon dont il ajuste sa moustache a donc une signification caractéristique. En disant ce

Fig. 457.

que l'on veut paraître, on affirme contradictoirement ce que l'on est au fond. Tel veut passer pour terrible et n'est pas capable de tenir longtemps tête à un adversaire sérieux. On reconnaît le mata-

more à l'exagération de ses moyens d'intimidation. Beaucoup désirent seulement attirer l'attention ; ils sont pleins de confiance et de naïveté.

DE LA MOUSTACHE

Il n'est pas indifférent de rappeler comment certains hommes portaient la moustache au temps de Louis XIV. Voici :

Fig. 459.

Jean-Baptiste Colbert (fig. 457), ministre et secrétaire d'Etat. Louis de Bourbon, prince de Condé(fig. 458).

Le vicomte de Turenne (fig. 459).

Abraham de Faber (fig. 460), maréchal de France.

Duquesne(fig. 401), l'illustre marin, dont Louis XIV prétendit ne pouvoir récompenser largement les services hors ligne, parce que ce héros était calviniste !

Le maréchal de Grammont (fig. 462).

Vincent Voiture (fig\ 463), de l'Académie française.

Fig. 462.

Armand Duplessis (Jean), duc de Richelieu (fig-. 464), le grand cardinal-ministre.

Fig. 463.

Le comte d'Harcourt (fig-. 465), Henri de Lorraine, l'un des grands généraux de son époque.

Honoré d'Urfé (fig. 466), soldat brave, négociateur habile, mais plus connu par son livre de YAstrée, roman pastoral, qui a donné une grande impulsion à ce genre.

DE LA MOUSTACHE

Nous citerons parmi les artistes les plus féconds Jacques Callot (fîg. 467), peintre-graveur, dont le porfrait est moins répandu que celui de beaucoup d'autres de ses contemporains.

Un simple petit filet noir sert de moustache à Colbert, en relations constantes avec le maître auquel il voulait plaire : ce souve-

Fig. 466.

rain absolu la portait ainsi. Ce simulacre de moustache du ministre indique, avant tout, le courtisan.

Fig. 467.

A la suite de ces illustrations du temps passé, nous ne traduirons pas nos contemporains au tribunal de l'opinion publique;

nous lui laisserons le soin de faire une application de nos principes, en comparant ces procès-verbaux indéniables recueillis par la photographie. On en tirera plus d'un enseignement. Il sera facile de suivre les variations conseillées par les changements de direction politique, dans une série de portraits du même grand personnage ; on désignera l'époque où il a retourné son habit, par la façon dont il a décoré sa lèvre supérieure, à des étapes successives. Tel avait jadis les allures d'un matamore, au poil hérissé, qui, devenu dévot, a rasé complètement cette enseigne de tapageur, pour se concilier la bienveillance et l'appui des paisibles cléricaux. Tel autre a favorisé l'accroissement subit de sa moustache, en s'associant aux idées autoritaires ayant cours. La cote de la Bourse a été, plus d'une fois, le régulateur de la théorie de la moustache. Quelle curieuse biographie iconographique on se procurerait avec des collections nominales de ce genre ! Quel pilori pour certains modèles !

La voix permet à l'homme et aux animaux d'étendre au loin leur action, sans changer de place. Ce puissant auxiliaire se grandit de la masse aérienne environnante, annexe momentanée, agent toujours prêt, dont l'effet immédiat est rapide comme le vent. Le regard va chercher l'objet pour en rapporter l'image à l'œil du spectateur. La voix agit par émission simple; elle ne rejaillit pas de l'oreille frappée pour revenir à son point de départ.

La voix sert aux uns pour jeter l'effroi dans le cœur de leur adversaire. Les timides l'emploient pour implorer le secours ou la pitié. La voix est pour tous un moyen précis de communication, un échange instantané d'impressions. L'homme seul peut tirer de sa voix assez de modulations pour exprimer les nuances les plus délicates de ses besoins physiques et des aspirations de sa pensée. La parole est le signe évident de la loi de perfectibilité humaine ; sa marche ne s'est pas ralentie depuis le jour où l'écriture est venue recueillir et fixer cette manifestation fugitive de l'intelligence.

Chaque peuple a un caractère de voix distinctif. La prononciation ne se fait pas de la môme manière. Les uns utilisent davantage l'extrémité de l'instrument vocal, les autres le milieu. 11 en est qui se servent principalement de la partie profonde. Le son peut se produire par aspiration sous un climat doux. Le devant de la bouche a un rôle prédominant sous une basse température, où le sifflement est plus marqué. Certaines circonstances font labialiser ou exécuter une espèce de chant. La civilisation adoucit le timbre vocal, toujours moins souple à mesure que l'on remonte à l'état

La voix est mélodieuse dans le Midi, elle est rude dans le Nord. Les habitants des montagnes ont le verbe fort et éclatant. Ceux qui sont condamnés à résider dans des fonds humides et froids ont une voix grave et rauque. La voix varie de tonalité dans les différentes subdivisions du même pays. On désigne à l'audition le Gascon, l'Auvergnat, le Provençal, le Normand, le Picard, le Bourguignon de notre France. Chaque individu a sa note particulière, à laquelle on le reconnaît dans les ténèbres aussi bien qu'à son visage en pleine lumière. Le son de la voix signale un ancien ami dont les traits ont subi une transformation le rendant méconnaissable.

Un aveugle pourrait déterminer le tempérament d'un orateur, par la nuance de sa voix. Le tempérament sanguin* rend causeur et communique à la voix des sons doucement aigus. Le bilieux a la voix étendue, mais rare. Les hommes au tempérament athlétique parlent par saccades et avec rudesse. La voix du mélancolique est triste et lente. Le chant du sanguin est allègre; celui du bilieux est passionné, surtout s'il s'allie au sanguin.

La parole est la résultante de toutes les intonations humaines. La voix est simple dans le cri poussé par l'enfant; elle est articulée dans le parler et le chant. La voix est aiguë ou grave. Le premier genre comprend les enfants, les femmes et les hommes dont la virilité s'est affaiblie naturellement ou par accident. Les hommes faits possèdent ordinairement une voix grave. Le diapason varie infiniment entre ces deux termes.

La voix se module sur la passion dont elle est l'expression naturelle. La voix se modifie avec l'âge, le sexe, le tempérament, l'état de santé, la position sociale. La voix passionnelle a un accent compréhensible à toute oreille vivante ; elle en sent la source et la portée. C'est un langage universel et commun ; oiseaux, animaux terrestres, hommes, tous sont impressionnés également par les notes vibrantes d'une passion issue de besoins réels et urgents.

L'amour s'épanche en sons harmonieux des lèvres humaines. Il fait éclore avec le printemps les modulations du gosier de l'oiseau. L'amour rend plus doux encore le bêlement de l'agneau; il donne au rugissement du lion un accent moins rauque. Sous l'influence

DE LV voix*. mi

de cette loi suprême, toute voix est une variation de ce thème :

aimer.

La voix a la môme intonation chez l'oiselet ouvrant sou bec à la pâture apportée par sa mère, que chez l'enfant tendanl ses lèvres roses au sein maternel.

Le cri de la douleur est d'une émouvante pénétration. 11 est un appel instant au secours, pour les auditeurs; il est la dernière ressource du malheureux qui le jette. La colère parle avec véhémence chez tout être en proie à ses instigations. Chaque besoin a sa formule vocale. Le cri du chacal en quête de nourriture jette l'effroi sur son passage. Le miaulement de la chatte amoureuse n'a pas le souffle aigu de la mère ardente à protéger ses petits.

Une oreille exercée découvre bien des secrets dans le rhythme vocal. L'énonciation écrite ne les aurait pas révélés ; elle en déguise souvent le fond. Les mots peuvent sortir de la bouche avec une fausse précision dans le mensonge; mais l'hésitation involontaire des cordes vocales dénonce le menteur. La voix n'est pas facilement hypocrite. Un rien la rappelle à l'émotion intestine. Par ce motif, la loi exige la déposition orale, en outre de la déclaration consignée dans un procès-verbal authentique.

Ecoutez l'inflexion de la voix de la femme aimée, dans sa réponse à l'expression de vos désirs, et non la phrase obligée dont elle sème les syllabes pour couvrir sa véritable pensée. Passer des nuits entières à chercher le moyen d'être compris ; balbutier des mots sans suite au moment de se déclarer; constater ainsi l'impuissance de rendre les sentiments d'une âme agitée, c'est être sincèrement épris.

La parole est brève dans les émotions fortes ; elle sort par échappées; la constriction des muscles du larynx et les contractions saccadées du diaphragme en sont la cause.

Fermez vos oreilles aux longs discours, aux locutions filandreuses, aux sermons en plusieurs points, sur un sujet où la persuasion seule est nécessaire ; elle s'infiltre au cœur avec le son de la voix émue.

L'orateur doit être convaincu s'il veut convaincre. On sent, à l'embarras de la langue, si elle obéit à une impulsion vraie, ou si

cet organe se meut comme les touches d'un clavier sous la main d'un sourd.

L'enfant intelligent récite une leçon, en en reproduisant l'esprit par des intonations appropriées au sujet. L'écolier n'allant pas au delà de la lettre, fait un simple effort de mémoire, en répétant banalement des phrases dans un ordre parfaitement exact et mot à mot, sans en comprendre le sens.

Une voix criarde annonce un état permanent d'irritation, dans une organisation restreinte au moral et au physique ; les gens acariâtres, mécontents, chicaneurs, blâmant tout, ont ce défaut désagréable.

L'impudent a une voix éclatante. Il veut attirer l'attention sur sa personne, sans attacher d'importance à l'opinion publique. Le dégoût qu'il soulève l'enivre. 11 ne faut pas confondre ce timbre avec celui de l'impertinent, pesant sur chaque parole, avec un accent ironique d'audace provocatrice. Celui-ci laisse tomber dédaigneusement des syllabes incisives, en en calculant l'effet. Le premier se couvre de son cynisme, sans en accepter les conséquences dangereuses.

Le caquetage appartient à la femme d'un esprit superficiel. Le bavardage incessant et monotone est familier au sot qui s'écoute. Des mots à demi mâchés sortent d'une bouche imbécile. Un langage grave est la manifestation orale de l'homme utile et consciencieux .

La parole est rare chez l'observateur profond ; elle surabonde chez le diseur de riens; elle lui échappe. Le nonchalant traîne sa voix.

L'activité de l'ouvrier se reproduit dans un mode vif et accentué. La gaieté jette, en éclats pressés, des notes perçantes et pleines d'entrain ; elle a une excessive volubilité. La tristesse s'exhale en soupirs et en gémissements. L'irrésolution bégaye. La timidité balbutie. L'innocence possède un timbre pur; celui du crime est voilé.

Voici le vrai pasteur, l'homme bienfaisant: sa parole onctueuse arrive à l'âme souffrante, comme un rayon de miel aux lèvres du voyageur épuisé par la faim. L'apôtre de l'humanité verse des con-

DE LA VOIX. :n3

solutions à l'esprit malade et l'huile sur la plaie, en évitant d'aviver la blessure. On se plaît à entendre ce langage affectueux et sympathique, empreint d'une compassion véritable; elle soutient et ranime le courage abattu. Cette voix est douce et harmonieuse comme celle du ruisseau suivant sa pente, en caressant les cailloux de la rive. Ce médecin de l'âme n'est pas un pourvoyeur de couvents. Il est de ce monde où le combat est le devoir. Il veut guérir sur place et non dans le cloître.

La résignation est le dernier terme de la faiblesse corporelle et de l'abattement moral. On respecte la résignation dans un corps débile et dans un esprit écrasé sous le malheur; on ne doit jamais la conseillera personne. L'homme est né pour la lutte ; l'engager à s'abstenir de toute réaction, c'est vouloir l'asservir.

Le propre des religions dominatrices est de prêcher l'obéissance passive aux masses crédules, en les invitant à se résigner. On fait ainsi des lâches et par conséquent des esclaves. Il faut s'incliner devant la vérité seule, comme on se baisse pour boire à la source vive, afin de se relever plus fort. Mais se prosterner bassement, c'est s'éloigner de la raison ; sa voix vient de haut: il faut être debout pour l'entendre.

Ce n'est pas sur le ton affectueux que prélude le dévot, mettant tous les sentiments humains sous ses pieds, pour s'exhausser vers le ciel. Sa voix est une arme ; il en frappe avec ménagement l'objet de ses spéculations. S'il croit s'être fait jour dans un esprit intimidé, il prend le ton mineur. Il monte à un diapason élevé, s'il ne tient pas son auditeur enserré dans de faux arguments, comme une mouche imprudente sous les fils multiples de l'araignée. Puis l'allure insidieuse réapparaît pour retenir sous sa main la pauvre brebis, dont la toison forme la couche sur laquelle il endort sa conscience.

Hommes intelligents, vous pouvez ouvrir votre oreille à ce partisan fanatique, il no pénétrera pas jusqu'à votre cœur; mais si vous avez souci de votre repos ici-bas, évitez son opiniâtre polémique ; repoussez ses prétentions de vous assurer une quiétude dans un monde meilleur. Que voulez-vous? il trafique de votre âme ; il ne cherche pas à vous obtenir un bon marché ; il travaille

exclusivement à son salut. Il tire à vue sur vous, pour payer sa dette. 11 élève l'égoïsme à la puissance d'un acte religieux. Ses facultés sont limitées à un article de foi. Il a une discipline à la place du cœur. Il est croyant. Je le plains; je le fuis.

C'est une triste chose, cette langue mécanique sans conviction, redisant pour la millième fois les mille riens mystiques dont se compose le bagage du prédicateur diplômé. Il vit de ce métier lucratif. Il farde sa voix comme une marchandise frelatée. Il la débite, en considérant seulement son produit réalisable. Ce phraseur ne puise pas en lui des accents où respirent l'amour de la vertu et l'horreur du vice. Il est neutre. Il appréhende une allusion compromettante. Sa vie pèse d'un poids trop lourd sur ses rares élans de probité, produits par la tendance virtuelle de l'humanité vers le bien. L'hypocrisie est dans sa voix féline et dans ses regards, éparpillés par la rotation méthodique du globe de l'œil. 11 ne s'expose pas à un examen importun, à une interrogation nette et franche. Sa vie privée est en désaccord avec ses doctrines. Son enseignement public est la condamnation de ses actes égoïstes.

Des sons rauques et déchirés, un enrouement chronique dénoncent l'abus des boissons alcooliques chez les truands à la trogne rougie, ou la fatigue du larynx des crieurs de la rue. Il sort rarement de bonnes paroles de ces gosiers mis en feu par des liqueurs corrosives. Cette surexcitation continue' et forcée engendre à la fin de déplorables aberrations de l'intelligence, abrutie par un semblable régime. Le dénûment arrive. Le vin et la misère sont de mauvais conseillers. Les excès auxquels il faut rapporter cet état de dégénérescence attestent les vices de l'éducation première et, toujours, le peu d'empire sur soi-même. Avec un verre d'absinthe, on obtient le concours brutal de ces êtres dégradés.

Une voix sèche et cassante sort de la poitrine d'un orgueilleux peu communicatif. S'il n'est pas facile de lier conversation avec cet être antipathique, il l'est encore moins d'en obtenir un service.

Les quémandeurs s'exercent à mettre des larmes dans leur voix. Peu soucieux du sentiment de leur dignité personnelle, ils exploitent la pitié des autres, sans jamais s'apitoyer sur autrui.

A une formule catégorique, à un accent bref et assuré, se recon-

naît l'habitude du commandement. La réponse du subordonné, dans l'obligation d'obéir, n'est pas moins significative par sa brièveté respectueuse.

La force de la voix augmente avec la puissance de l'organisme : nous ne disons pas son acuité, mais sa plénitude et son étendue. Quand l'affaiblissement de la voix ne provient pas momentanément de la crainte, il tient au dépérissement ou, du moins, à une altération de l'appareil respiratoire. Les issues de la voix se resserrent dans les commotions concentriques violentes : elle se change en soupirs ou en sanglots, pendant les intermittences des spasmes. Elle se condense en un cri déchirant, au moment culminant de la crise.

La voix a peu d'intonations pour les besoins restreints de la première enfance. Alors la voix est flûtée. Elle est voilée chez l'adolescent; la puberté l'éclaircit. Elle s'enrichit des articulations multiples de la parole, dans l'âge du développement des facultés physiques et morales. Elle s'affaisse graduellement, en avançant dans la vieillesse. La voix s'éteint avec le dernier souffle de l'agonie.

Comparée à celle de l'homme et dans des conditions relativement égales, la voix de la femme a plus de suavité, surtout à l'époque où le cœur s'ouvre aux molles sollicitations de l'amour. Elle a une attraction puissante dans la douleur. Le cri jeté par la femme, au momentoù elle devient mère, est indescriptible.

La voix se modifie sous l'influence de la position sociale. Avec la culture de l'esprit, la voix acquiert de la finesse et de l'harmonie. Elle s'empreint de la grossièreté des expressions du rustre ignorant. Certaines professions communiquent à la voix des nuances caractéristiques. L'officier conserve dans sa retraite l'intonation du service militaire. Le prêtre se compose une voix doucereuse. Le magistrat donne à sa voix la solennité de l'audience. La voix du matelot est rauque. Celle de l'acteur est flexible. Il faut, pour bien en apprécier les ressources, avoir entendu Talma, M"cs Mars et Rachel , en un mot, ceux dont le talent supérieur a mérité les suffrages du public. L'avocat ne possède pas une gamme moins variée, tout en y mêlant la majesté du prétoire. Le maître de pen-

sion ne se départit pas du ton pédantesque en usage vis-à-vis d'écoliers, dressés à considérer la parole du chef comme absolue et n'admettant pas de réplique.

Si, après plusieurs années d'absence, vous remarquez un ton tranchant dans une voix naguère humble et modeste, soyez convaincu de l'élévation sociale survenue dans la position de votre ancienne connaissance. Nous avons connu des personnages au verbe hautain, dont l'infortune a singulièrement abaissé la tonalité. Parlez plus fort ! dira-t-on au débutant portant la parole dans une grande assemblée. Ne criez pas tant ! est la recommandation à faire au manant fourvoyé dans un salon.

La première phrase musicale est éclose avec le sourire d'une mère, berçant en cadence un enfant assoupi dans des bras enlacés en berceau.

Le premier chant collectif a marqué une étape mémorable dans la marche ascendante de la civilisation. Le besoin d'associer des voix et de les mettre à l'unisson prouve l'existence de relations sympathiques, dans un but commun ; la prière au point de vue religieux ou l'excitation à combattre l'ennemi, chez les peuplades guerrières. L'histoire du chant serait celle de rhumauité, tendant à généraliser le principe d'association, comme base du bien-être physique et moral .

Chaque nation a poétisé ses aspirations propres dans une formule musicale, résumant, en une seule donnée, la pensée de tous. Cette formule est un acte de foi, un signe de ralliement, un appel aux masses : la psalmodie du cloître, le chant de guerre des Indiens,la poésie rhythmique de Tyrtée, les airs nationaux des peuples modernes , sont de cette nature. Leur portée est immense dans les pays dont ils sont la voix collective. Trois générations ont pu constater ce qu'a produit de prodigieux l'enthousiasme enfanté par la Marseillaise de Rouget de Liste : elle fut son œuvre unique, comme l'extrême limite à laquelle ce grand inspiré pût atteindre.

Les chansons populaires sont l'écho de l'esprit public , comme le chant national est le retentissement des sentiments exaltés des enfants d'une même patrie. Feuilletons le recueil des chansons

françaises, à partir du règne de Louis XV. Voilà le style graveleux et décolleté de cette honteuse époque. — On prélude sous Louis XVI à cette immortelle épopée révolutionnaire dont le contre-coup a ébranlé le monde. — Le souffle du Directoire a passé par là. — Ces versicules hérissés de baïonnettes sentent l'empire. — Le barde réapparaît dans la romance de la Restauration. — La chanson se réveille et s'aiguise en 1830. Elle s'élève jusqu'à la solution des problèmes sociaux, en 1848. Dans ces transformations, elle reste vive et sémillante. Sous la plume de Béranger, la chanson fait résonner les fibres du cœur national, en invoquant tour à tour la gaieté communicative, l'ironie mordante et la glorification du courage militaire. Ce poëte a parfois élevé la chanson à la sublimité de l'ode. Il a si bien compris et rendu les opinions de ses contemporains, qu'il suffirait de demandera celui dont on voudrait sonder le caractère, quelle est sa chanson de prédilection dans l'œuvre du maître. Chacun fredonne le refrain où il voit se refléter ses vues personnelles.

Dans plusieurs familles, on a conservé l'usage de chanter à la fin des repas de fête. Si le vin, en faisant surgir la vérité du fond du verre, n'a pas complètement amené chaque convive à révéler son caractère, écoutez la chanson dont il se complaît à gratifier l'auditoire, après des refus simulés, appuyés de précautions oratoires. Le choix vous instruira de ses tendances. L'intonation vous dira leur portée.

Ce jeune homme aux cheveux noirs, au teint bistré, pâle, accuse une affection non partagée, dans la romance langoureuse qu'il se redit à lui-même. A ce sourire agaçant, à cette voix provocante nuancée de malice et de sentimentalité , je reconnais l'appel et l'offre d'un cœur féminin en disponibilité. L'innocente chantera indifféremment une sorte de cantique ou des paroles aventurées dans sa bouche fraîche et rose. Cette tète grisonnante, aux yeux à demi fermés, aux pommettes luisantes et rougïes, entonne un air à boire. Il vise à l'esprit; il possède un répertoire de couplets terminés par un trait orné de fioritures, pour en signaler la finesse. — Ce que roucoule une dame entre deux âges est un souvenir constatant un regret : les jours de l'espérance sont passés. — L'a-

venir rêvé commence à poindre dans des stances guerrières : Tu seras un héros, un jour, enfant ! ton regard s'illumine au récit des batailles, ta voix foudroie l'ennemi ; tu es à table, ta pensée est aux lieux où l'on se bat, l'on souffre et l'on meurt en défendant la patrie.

Au son du vase heurté par un coup sec, on vérifie s'il a une fêlure. On apprécie, au timbre de la voix, s'il existe une altération organique : une oreille exercée pourrait noter chaque particularité vocale de tout état de maladie et désigner l'endroit atteint, en remontant de l'effet à la cause. Les parties de l'organisme sont solidaires; le praticien habile n'ignore pas leurs rapports avec l'instrument de la parole, soit directement, soit par sympathie. Les symptômes fournis par le souffle respiratoire sont importants.

Parmi les maladies dont le siège n'est pas dans l'appareil même de la voix, nous citerons l'effet vocal brusque et bref résultant de la fièvre intermittente.

Les prodromes de la fièvre putride s'annoncent dans une parole se traînant avec peine. La voix rauque est un des caractères de l'hydropbobie. Le cri de l'épileptique est aigu. La voix devient sifflante dans le tétanos. Dans la surdité, la voix se modifie par la situation de la bouche entr'ouverte habituellement. Une paralysie incomplète alourdit la parole, mais d'une manière différente de l'ivresse, qui paralyse temporairement la langue et la fait bredouiller. Certaines douleurs subites annihilent la voix, en produisant une constriction instantanée. Chaque genre de douleur a son cri particulier. Nous avons fait à cet égard de nombreuses observations dans les hôpitaux, en assistant à des opérations exécutées avec le fer ou le feu. L'amputation ne causait pas une émission de voix aussi stridente que la cautérisation avec le fer rouge : la différence entre ces deux résultats était extrêmement notoire. Les plaintes et les gémissements ne sont pas semblables dans toutes les affections douloureuses.

Si maintenant nous examinons les nuances diverses présentées par des parties distinctes de l'organisme respiratoire, nous trouverons une pareille variété. Une mère expérimentée sait reconnaître la coqueluche, à l'inspiration sonore de son enfant; elle la

distinguo parfaitement du croup, dont l'invasion instantanée se déclare par une toux rauquc, une voix aiguë et métallique. La phthisie a des sons voilés et faibles. L'enrouement, allant jusqu'à l'extinction de la voix, accompagne l'inflammation du pharynx et des amygdales. La voix est aiguë, sonore et sifflante dans l'angine de la trachée. L'asthme, le catarrhe pulmonaire, ont un souffle particulier qui ne sera pas confondu avec celui des autres altérations de l'appareil vocal.

La langue des peuples s'est formée des sons sortis de la poitrine sous l'action passionnelle des muscles qui la font mouvoir. Des sons simples ont servi de radical aux mots admis plus tard comme représentant une substance, un acte, une idée. Le développement successif de la vie de relation a nécessité des mots nouveaux, pour des choses nouvelles ou des abstractions. Elles se sont traduites par une formule vocale équivalente à la désignation matérielle d'un fait analogue. Une intonation propre à chaque désignation la ramène sous la loi de l'émission naturelle. La poésie imitative n'a pas d'autre base.

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