DU LANGAGE
Le langage est l'exhalation de la pensée ; il est au moral ce que les émanations corpusculaires sont à l'organisme.
Faites parler un homme pour le mieux connaître ; mettez-le à même de s'abandonner à ses propres inspirations ; le thème de sa conversation familière sera l'expression de ses préoccupations habituelles ; la chaleur du débit sera l'échelle thermométrique des goûts dominants. C'est en quelque sorte la portion gazeuse du caractère qui s'échappe par cette issue.
L'envie inspire le narrateur des actions d'autrui. Il les dénigre en se faisant valoir personnellement. — Le paresseux vante le far nienle. 11 se plaint de la condition du travail imposée à l'espèce humaine. 11 s'ingénie à trouver une raison de remettre au lendemain l'affaire urgente du jour présent. Une impulsion éphémère se résout en mots vides et n'aboutit pas.
Ce monsieur, énumérant avec affectation ses relations dans le monde, est un vaniteux : il vient de serrer la main d'un grand seigneur ; il est au mieux avec les notabilités du moment ; il a reçu des confidences intimes de hauts personnages ; il a en portefeuille des valeurs commerciales et aussi des lettres d'une femme trèsrecherchée ; il additionne complaisamment de prétendus succès auprès du beau sexe ; il ignore le chiffre de la fortune à venir dont il doit hériter. Si vous êtes assez habile pour découvrir sa demeure, vous y rencontrerez la pauvreté tenant la porte close.
L'ambitieux est à la piste des moyens de se faufiler dans les plus obscures avenues du pouvoir.
L'avare s'entretient de la pénurie où le plonge le manque de
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ressources. Il blâme le luxe et prêche l'économie. Il ne perd aucune occasion de se retrancher dans sa misère ; il se défend de la supposition perfide de posséder la moindre chose.
Le gourmet se délecte en racontant les plus petits détails d'un excellent dîner.
Décrire une orgie avec enthousiasme est le fait d'un ami de la débauche.
L'amant redit ses amours, sans se lasser et sans craindre de fatiguer son auditeur.
Le vieux soldat revient sans cesse à ses exploits.
Le vieillard morose rabâche constamment les mêmes récriminations.
Partout le langage est la soupape par où s'écoule le trop-plein de la passion ; elle sommeille chez le taciturne.
L'esprit superficiel babille. Le prétentieux pérore. L'homme franc s'énonce carrément. Le timide balbutie. Le sot bavarde. Le sérieux raisonne. Le taquin discute. Le simple cause. L'imbécile articule des sons.