DE LA COIFFURE PERSONNELLE
ses devoirs se remarque dans la disposition convenable des cheveux de lelève studieux et réservé dans ses manières.
En voyant un chat humecter sa patte et la passer sur sa fourrure, on dit : Le temps va changer. Quand une jeune fille, insouciante jusqu'alors, porte discrètement son doigt à ses lèvres et l'en retire humide pour mieux lustrer et arranger sa coiffure, un changement va s'opérer dans son cœur : le temps des amours approche; il est déjà venu, si la novice coquette rougit et se trouble en se sentant prise en flagrant délit de désir de plaire.
La force des prétentions est en raison directe des soins donnés à la coiffure. A seize ans, l'éclat naturel de la chevelure suffit à la mise en scène. 11 faut recourir à des auxiliaires, en perdant ces avantages naturels. On arrache les premiers cheveux gris ; on teinl ceux qui viennent ensuite envahir la tête. Lorsqu'à l'automne de la vie les cheveux tombent comme des feuilles mortes, on remplace les absents. Dans cette voie, on constate la croissance du chiffre de l'âge, par l'augmentation de la nuance et du volume de la coiffure. On ne se permet pas de vieillir, même aux yeux de ses contemporains. L'espèce humaine est ainsi faite : on ne veut pas être soi.
C'est un excellent commerce de vendre du postiche et de tenir en réserve des moyens de neutraliser les ravages du temps. Les mieux doués, les plus élevés par leur position et par leur propre mérite se laissent aller à cette faiblesse. Votre odorat est frappé d'une odeur suave d'essence de bergamote, vous croyez être auprès d'une sylphide. Erreur; c'est un vieux général qui passe.
Les penseurs, dont la tête s'échauffe par l'effervescence des idées, éprouvent le besoin de repousser leur chevelure, lourde à leur front. Par un sentiment d'imitation vaniteuse, le sot reporte également en arrière ses cheveux, pour se donner les dehors d'une vaste intelligence. On discerne aisément le crâne fécond du front stérile, en comparant la forte expression du premier à la contrefaçon ridicule de l'autre.
Beaucoup de personnes se condamnent à une disposition invariable de coiffure, pour dissimuler un défaut de conformation ou les conséquences d'un accident irréparable.
Les borgnes ont l'habitude de laisser égarer une mèche de cheveux sur l'orbite vide. Des cheveux tombant sur le col servent à cacher des cicatrices, accusant un vice de l'organisation lymphatique. Le chauve dirige ses cheveux d'arrière en avant. La femme déplace du milieu la ligne blanche séparant sa chevelure, quand le vertex commence à se dénuder ; la largeur de cette séparation s'accroît avec la perte successive des cheveux; on se résigne alors à voiler cette déperdition sous une étoffe officieuse.
Renoncer aux soins de sa coiffure est, de la part d'une femme, un acte d'abdication de ses droits aux hommages. C'est le dernier terme d'une lutte de tous les jours, de tous les instants, soutenue avec une ingénieuse ténacité, comme si porter de faux cheveux n'était pas avouer implicitement l'endroit faible.
Il est d'autres tricheries plus sérieuses. Des hypocrites simulent des qualités favorables à leur avancement, en affectant une précision inusitée dans l'ordonnance de leur coiffure, croyant ainsi paraître réguliers dans leurs mœurs comme dans leur manière de se tenir. On les reconnaît à leurs précautions trop vétilleuses.
Un diplomate a dit : « Si mon bonnet connaissait ma pensée, je le jetterais au feu. » Mais toute coiffure est dans le secret du porteur. Elle est confidente ou complice, et souvent victime. Le dépit la froisse, la rage la lance à terre et la piétine. Le chapeau se tient majestueusement sur la tête du fat et du sot. Ses bords s'abaissent sur le front de l'hypocrite ; ils s'usent au contact réitéré d'une main obligée de le garder humblement devant un supérieur. On affermit son chapeau, s'il s'agit de bien se tenir. On se coiffe de travers quand l'esprit s'échauffe et menace. La coiffure dit tout, en dépit de l'assertion diplomatique.