DE LA MANIÈRE DE SE VÊTIR
Si vous avez commis la plus légère infraction aux arrêtés de la police urbaine, évitez prudemment le gendarme barricadé du haut en bas sous ses insignes. Il n'est point indulgent.
Il n'y a pas à se défier d'un homme n'ajustant jamais un bouton avec sa boutonnière correspondante : il est distrait, il n'est pas méchant.
L'intention perce dans la disposition des parties de la toilette. La femme allant en conquête s'attife en conséquence. Aux soins inusités de la parure, on sent le désir de plaire éclore au cœur de la jeune fille.
C'est un mauvais pronostic pour le créancier de trouver les habits de son débiteur jetés çà et là sur les meubles, exposés à la poussière.
Tout est solidaire dans les diverses pièces de l'habillement. Une seule contient l'enseignement répandu dans l'ensemble. La cravate empesée et raide, et la cravate en corde et lâche, expriment deux idées contradictoires : esprit gourmé d'une part, et, de l'autre, esprit communicatif.
La couleur des vêtements est à considérer. Les flegmatiques préfèrent les teintes sombres ; les amis de la gaieté recherchent les tons lumineux. Des oppositions crues et tranchées désignent la volonté de se faire remarquer. C'est un travers commun aux villageoises, dont le goût peu cultivé s'arrête aux choses voyantes.
La femme du monde passe une partie de son temps à combiner le choix et la coupe des étoffes. Cependant, elle se lance d'une extrémité à l'autre, au gré du caprice régnant.
Les peuples constants dans leur costume le sont aussi dans leurs mœurs.
Les êtres futiles s'abandonnent aux élucubrations fantaisistes de prétendus directeurs du suprême bon ton. « C'est la mode, » affirment-ils, et les moutons suivent.
La collection de nos costumes depuis 1787 n'est pas de nature à détruire le reproche de légèreté adressé à la nation française. Nous sommes tous plus ou moins complices de ces petites dérogations au bon sens. Il me sera tenu compte de l'aveu suivant. Je reléguais mes vieux chapeaux sur une soupente. Quand je m'avisai
de vider la place, quatorze échantillons en sortirent. Leur rapprochement me stupéfia; je me demandai comment j'avais osé me promener avec cela sur la tête. J'étais arrivé de la forme extravasée d'un fond surélevé à la coiffe basse et pointue. La collection comprenait un chapeau à bords démesurément larges et un autre où ils étaient à peine indiqués. 0 honte !
Dans l'état de sujétion , la tournure de l'habit accuse la prétention de celui qui l'impose et non les aspirations du costumé. L'économie des parents se reflète sur l'enfant hâtif, débordant d'une veste et d'un pantalon longtemps ménages. Le ridicule de l'accoutrement des domestiques au service d'un haut et puissant seigneur retombe, de droit, sur celui-ci, et non sur les pauvres diables obligés de se soumettre à d'absurdes caprices.
On rencontre à chaque pas, dans le jardin des Tuileries, une nourrice portant majestueusement dans ses bras un enfant de grande maison paré comme une châsse. Je plains de tout mon cœur ce petit être enfoui sous une avalanche de plumes et de broderies, écrasant son front ingénu, comme certificat de la richesse de sa race et de la vanité de ses parents.
L'important ouvrage de Camille Boimard et de Mercuri renferme un grand nombre de costumes des treizième, quatorzième et quinzième siècles. Nous en extrairons plusieurs coiffures pour justifier notre appréciation du rapport de la façon des vêtements avec les mœurs des époques où elle s'est produite. Le lecteur mettra, par la pensée, ces ajustements en regard des faits historiques.
Fig. 508.
Cet agencement italien (fig. 0Q8) appartient au treizième siècle. 11 est inséré dans un manuscrit latin de la bibliothèque du Vatican.
Fig. 51HI.
Ce noble vénitien (fig. 509) est le contemporain du précédent. Il
porte un bonnet de teinte violette, surmonté d'une perle et brodé d'or; il rappelle le style grec d'alors.
Les deux coiffures de femmes suivantes sont du même temps. Une mosaïque de la porte de l'église Saint-Marc, à Venise, nous fournit ce genre de coiffure.
Fig. 510.
Ces figures représentent deux nobles vénitiennes. Le diadème de celle-ci (fig. 510) est blanc; un voile, d'un ton violet, est jeté sur la coiffure de l'autre (fig. 511).
Fig. 5H.
Nous entrons maintenant dans le quatorzième siècle. Laissons passer les dames en premier.
Cette coiffure simple et gracieuse (fig. 512) se trouve sur une peinture de Simon Memmi, dans le Campo-Santo, à Pise.
Fig. 512.
Cette tête anglaise (fig. 513) a été dessinée d'après la pierre sépulcrale de lady Joyeuse Tiptoft, dans l'église d'Enfield, en Angleterre. Ce type a été longtemps en usage.
Cette noble française (fig. 514) porte un turban tissu d'or et recouvrant un petit bonnet jaune, orné de boutons en or.
Le tombeau de la femme de Luc Savelli, dans l'église de Sainte- Sabine, à Rome, a fourni cet ajustement d'une noble romaine (fig. 515). 11 est original el sévère.
446 PHTSIOGNOMONIE.
Celui-ci (fig. 316) affecte plus de coquetterie. Il appartient à une
Fig. 514.
noble italienne, faisant résonner une harpe sous ses doigts délicats.
Fig. 515.
Une miniature du roman delà Rose reproduit une vieille femme
Fie. 5IG.
du peuple (fîg\ 517), avec un capuchon bleu sur un voile blanc.
Fig. 517.
Quelques exemples de coiffures masculines compléteront cette série séculaire.
Fi.-. 518.
Pétrarque (fig-. 518) apparaît d'abord dans nos souvenirs poétiques, avec son capuchon doublé d'hermine.
Ce jeune Italien (fig-. 519) montre son bonnet écarlate dans un
tableau de Vanni, placé dans l'Académie des beaux-arts, à Sienne. Voici un autre bonnet (fig. 520). 11 est verdâtre ; il se groupe
Fii'. 520.
avec un petit voile blanc et s'abaisse sur le front d'un jeune Florentin.
Fig. 521 : Capuchon à queue, commun à la France et à l'Italie.
Il est tiré d'un manuscrit de Tite-Live, à la bibliothèque Ambrosienne de Milan.
Fig. 522.
Cette autre variété italienne (fig1. 522) est dans l'une des pein-
tures de Simon Memmi, à Florence. Elle désigne un plébéien.
Un bonnet d'un ton écarlate et un manteau bleu, couleur de
plomb, composent le costume officiel d'un sbire (%. 323). Une
Fig. 52:).
lanterne, au bout d'un bâton, indique ses fonctions de surveillant de nuit. C'est le sergent de ville en 1300.
Ce valet (%. 524) est coiffé d'un capuchon roug-e, bordé de blanc
Fig. 524.
sur la poitrine. Il provient d'un manuscrit du roman de Lancelot du Lac.
Nous sommes, pour ce qui va suivre, dans le quinzième siècle. Un ajustement des plus répandus en France est celui-ci (fig. 525) ; nos Cauchoises actuelles en ont conservé le principe.
Fig. 5Î5.
Dans ce spécimen, une bande de velours noir, placée sur le front, est enrichie d'une broderie d'or.
Encore une noble dame française (fig-. 526). Une miniature
ancienne donne une couleur noire à cette coiffure, écrasée et larg-e, contrastant avec la précédente, toute en hauteur.
Le manuscrit du roi René de Provence contient cette image (%. 527) d'un seigneur de ce paya. Le bonnet a le ton de la laque
Fi». 527.
et un liséré blanc. Ce bonnet est recouvert d'une fourrure grisâtre, semée de boutons d'or. Des paillettes de même métal ornent les plumes roug-es placées au-dessus.
Fig. 528.
Ce noble allemand (fig. 528) se voit sur la porte de bronze de la basilique de Saint-Pierre.
Fig. 529
Le chapeau (fig-. 529) commence;) se généraliser en France.
Ce simple bonnet (fig. 530) est également commun.
La coiffure des paysans de ce siècle se composait d'étoffes grossières.
Fig. 531.
Dans la figure 531, un bonnet couleur de laque en recouvre un second blanc.
fig. 532.
La figure 532 est habillée de gris.
Ces deux échantillons sont très-pitttoresques. On peut les considérer comme adoptés en principe, à peu près, en Europe. On en rencontre d'analogues dans le manuscrit de Virgile, conservé dans la bibliothèque Ambrosienne, à Milan, et dans d'autres appartenant à notre collection de Paris. Le Giotto a peint des vêtements presque semblables dans le Campo-Santo de Pise.
La Renaissance imprime son cachet sur le goût dominant du seizième siècle. Il est assez connu, ainsi que les deux suivants, pour ne pas prolonger notre examen des coiffures. Nous passons aux excentricités de la fin du règne de Louis XVI, au sortir des frivolités de la cour de son prédécesseur.
Fis. 533.
Voici la femme du grand monde avec son attirail léger, sur une tète plus légère encore (fig\ 533).
L'on a vu, sous Louis XVI, porter de pareils chapeaux (fig. 53 i |, dont le spirituel crayon de Debucourt nous a transmis les incroyables dispositions.
Ce genre de coiffure (tig\ 535) était en vogue quand la grande révolution de 8(J éclata.
■ÏU PHYS10GN0M0N1E.
11 faut parcourir le Journal des Modes depuis ce temps jusqu'à
Fis. 534.
nos jours; on y trouvera le reflet des conditions successives de la
Fis. 535.
société parisienne. Aujourd'hui, l'extrême mobilité de la coill'ure répond à l'instabilité des choses et à la dégénérescence morale. Nous retournons au Louis XV. Devons-nous reprendre, à ce point de départ, le chemin ouvert devant nous?
Le bel ouvrage de Camille Bonnard et Mercuri , celui des frères Pauquet, récemment publié, résument très-bien les données européennes. D'autres travaux importants, dus à des voyageurs anglais et américains, nous représentent la variété infinie des vêtements de l'Inde. Notre grande Bibliothèque Nationale contient des richesses immenses en costumes de toutes les contrées du monde; c'est un voyage scientifique à la portée de tous les amis des arts. Nous invitons nos lecteurs à l'entreprendre.