‹ De la physiognomonie;Chapitre 42 sur 87 · DE LA CHAUSSURE · texte numérisé non relu

DE LA CHAUSSURE

Si le lecteur veut prendre la peine d'entrer dans une humble échoppe, nous suivrons ensemble la clinique du médecin en chef de ce petit hôpital, où les malades attendent patiemment le secours d'une main réparatrice ; elle viendra les remettre en état de supporter d'autant plus de fatigues qu'ils en ont éprouvé davantage. Le pauvre ne se sépare pas de sa chaussure aussi promptement que le riche. Remarquez cette justice distributive dans les soins apportés par l'honnête réparateur : c'est aux souliers les plus délabrés qu'il s'attache à rendre plus de force et de solidité.

Il commence par palper les bosses et les creux du vieux serviteur, comme le fait un phrénologue sur le crâne d'un client. Il existe seulement cette différence entre les deux examinateurs : Le premier procède judicieusement à ses investigations, pour s'assurer du meilleur emploi possible de la matière. Le disciple de Gall est consulté quand le mal est sans remède. Il eût été plus logique d'agir avant, afin d'en avoir le bénéfice; mais il est d'usage de disposer d'une tête humaine sans en avoir constaté les facultés prédominantes. Ce serait cependant un moyen de les utiliser, au double profit de l'individu lui-même et de la société, dont il doit devenir un membre actif.

Commençons.

Voici un soulier dont la largeur est trop grande en raison de sa longueur. Il est avachi , selon l'expression technique. 11 reproduit les saillies des orteils. Sa couture a cédé sous de puissantes pressions. Il est propre et soigné. Il chausse une dame d'un embonpoint remarquable. Elle est encore jeune et coquette, car elle s'efforce de rendre son pied moins épaté. Elle se tient debout au prix

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de mille tortures : la semelle est à peine effleurée. Cette victime volontaire d'un sot amour-propre se condamne à demeurer assise : cet état stationnairc augmente son obésité.

Un pied alerte a vécu sans trop de gêne dans ce brodequin. A l'usure de sa pointe on juge que le talon n'a pas souvent touché le sol. C'est la propriété d'une fringante soubrette, à lamine éveillée, cherchant à diminuer le bruit de ses pas. Est-ce pour ne pas se rendre importune? est-ce parce qu'étant un peu curieuse, il lui est ainsi plus facile de se rapprocher ou de se retirer, avec moins de risques, de la porte close sur laquelle s'applique parfois son oreille indiscrète?

Le dessus de l'extrémité de cette chaussure modeste est régulièrement usé ; son propriétaire a l'habitude de s'agenouiller. Il serait bon de voir son visage, afin de résoudre cette question douteuse : est-ce un hypocrite ou un pieux personnage? J'inclinerais, à priori, pour la première de ces suppositions.

Ce soulier d'enfant est aussi détérioré par le bout et en dessus ; mais ici la blessure est à l'état aigu, et non chronique. L'enfant est joueur; il se traîne par terre, et, tout entier à ses ébats, il n'apporte aucun soin à conserver ses vêtements, qui sont toujours en désordre.

Les grosses boursouflures correspondant aux articulations des orteils, la qualité du cuir, l'aplanissement de la semelle, la forme sans prétention, rappellent la prudence, l'économie et l'âge avancé du maître. Cette chaussure est un peu décousue. Elle a été immédiatement soumise à une légère réparation, dans la crainte de laisser augmenter le dommage.

Comment cet escarpin, d'une coupe élégante, se trouve-t-il dans cette collection roturière? Il n'a pas fourni sa carrière aristocratique. Écoutez ! Son possesseur est loin de disposer d'une fortune à la hauteur de sa manière fashionable de se vêtir. Il est superbe devant le monde, il est humble devant son cordonnier, qui tient en réserve plus d'un mémoire à réclamer dans l'occasion. L'œuvre émérite aurait dû lui être reportée et recourir à l'aiguille maternelle; mais il ne faut jamais raviver les souvenirs d'un créancier. Il est moins scabreux et plus facile de payer un raccommodage isolé.

Il est dur, et souvent impossible, de solder un arriéré de fournitures.

Cette botte vernie va subir l'outrage d'un rapiècement ignoble. Elle est déchue de sa grandeur : elle passe du pied d'un petit maître à la jambe amaigrie du groom, dont il rémunère ainsi les services.

Cette semelle épaisse vient échanger contre des neufs ses gros clous, mis à niveau par un frottement ménagé sur le pavé municipal. Elle atteste la régularité de mœurs d'un travailleur infatigable, économe. Le cirage ne masque pas les défauts de cette espèce de cuirasse; elle est enduite d'une graisse protectrice. La solidité de sa confection exclut la beauté plastique.

Je reconnais l'ivrogne et le paresseux dans le délabrement de cette savate. Elle s'est heurtée à la pierre du chemin conduisant du taudis de son traîneur au cabaret, tripot infect où il a élu domicile. L'excoriation de l'empeigne a eu lieu sous les trépignements convulsifs de l'anxiété du joueur. La portion postérieure s'est éculée sous le poids du talon alourdi par l'ivresse. L'amincissement des parois externes résulte du croisement des jambes du flâneur, assis sans rien faire. Cette pièce dépose de tous les vices dont l'oisiveté fait éclore les germes et mûrir les fruits véreux.

L'impatience a contracté les orteils; leur pression, répétée journellement, a rendu convexe la partie antérieure et externe de la semelle. L'usure a nécessité le remplacement de la matière, enlevée par un contact forcé avec le sol. Cette opinion se fortifie par l'aspect du reste de la surface plantaire ; elle n'a pas souffert. Un long usage de la marche n'a pas produit ces trouées précoces.

Nous avons maintenant sous les yeux un autre sujet d'observation. Ici le talon seul a besoin d'être réédifié. Celui dont la petite stature a son centre de gravité sur ce point, se rejette évidemment en arrière et porte la tête droite. L'estime de soi-même, la vanité, l'orgueil, prennent cette allure. Le vaniteux marche sur les talons et fait résonner le terrain sous ses pas. La hauteur du cuir à remplacer est l'échelle de proportion du désir de paraître et de se donner de l'importance.

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