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PHÉNOMÈNES D’ORGANISATION ET DE CONNEXIONS ORGANIQUES

Systèmes cellulaire, fibreux, cartilagineux, osseux, etc. - Éléments cellulaire, connectif, plasmatique, etc.

A.u point de vue de T organisation, on pourrait séparer les produits organisés ou les éléments histologiques constitutifs des diverses parties du corps vivant en deux groupes : les uns étant essentiellement actifs dans les manifestations vitales; les autres ayant, au contraire, à remplir des rôles passifs dans la construction organique et dans le jeu des divers mécanismes vitaux. Les éléments histologiques actifs, tels que les éléments musculaires, nerveux, glandulaires, etc., ne sauraient fonctionner isolément et sans l'intervention de certaines connexions organiques nécessaires. Ces éléments, pour constituer les organes ou les appareils locomoteurs et sécréteurs, ont besoin d’être reliés par une sorte de gangue commune, le tissu cellulaire, et d’être combinés avec des tissus passifs, tels que les tissus fibreux, élastiques, cartilagineux, osseux, etc. D’où il résulte que l’expression fonctionnelle d’un organe ou d’un appareil quelconque sera toujours la résultante de l'arrangement des propriétés manifestées par des éléments actifs et passifs réunis et associés 194 bis .

Le tissu cellulaire y tel que le comprenait Bicbat,

est UI1 tissu généralement répandu entre toutes les parties élémentaires du corps, servant à la fois de tissu connectif qui les réunit, et de substance intermédiaire qui les sépare. Outre son rôle protecteur ce tissu sert de réservoir à des liquides interstitiels et à de la graisse 195 ; il comble les vides interorganiques et concourt ainsi à la beauté des formes du corps. Le tissu cellulaire serait donc, pour ainsi dire, un système neutre; il deviendrait un auxiliaire fonctionnel pour tous les autres tissus, et il est parcouru par les vaisseaux et les nerfs qui établissent les relations vitales et organiques entre toutes les parties du corps. Très-extensible sous la peau dans certains points, le tissu cellulaire permet le glissement des organes et engendre les bourses muqueuses 195 bis et les membranes séreuses ; plus resserré en d’autres endroits, il maintient les parties et les protège contre des déplacements nuisibles. Ce tissu se laisse facilement pénétrer, distendre et infiltrer par de l’air ou par de l’eau. Les bouchers utilisent le premier moyen pour enlever la peau des animaux; les anatomistes ont fait usage du second pour séparer les éléments anatomiques par des procédés hydrotomiques.

Le tissu cellulaire ou muqueux avait déjà été considéré par les anciens anatomistes comme un tissu primitif pouvant donner naissance à tous les autres. Nous verrons plus loin que l’histologie moderne a confirmé ces vues en montrant que le système cellulaire est un véritable vestige de tissu plastique embryonnaire, persistant chez l’adulte et étant le

siège des principales néoformations organiques. Le tissu cellulaire pénètre dans tous les organes du corps et forme un véritable milieu lacunaire dans lequel vivent, s'organisent et se désorganisent tous les éléments histologiques; il est imprégné de lymphe ou de plasma sanguin et est en communication directe avec les organes de circulation lymphatique.

Le tissu fibreux est anatomiquement constitué, comme le tissu cellulaire, par des fibrilles, mais plus résistantes et plus serrées. Le tissu fibreux entre dans la contexture de presque tous les organes du corps; c’est lui qui forme la charpente résistante de la peau et du canal intestinal, des divers réservoirs ou vessies, des conduits excréteurs, des artères et des veines, etc.; il unit les muscles avec les os, soutient l’élément musculaire et relie entre elles les différentes parties du squelette par le moyen des tendons, des aponévroses, du périoste, des capsules articulaires, des ligaments, etc. Le tissu fibreux remplit des usages importants, grâce à deux propriétés essentielles qu’il possède, la résistance s t Yélasticilé. Ces deux propriétés n’existent pas au même degré dans toutes les variétés de tissu fibreux, et, quoiqu’elles aient été reconnues depuis longtemps par les anatomistes, elles n’ont encore été, au point de vue de la physiologie générale, que l’objet de peu de recherches. En France, M. Werthein 196 a publié, sur 1 élasticité et la cohésion des tissus des diverses parties du corps, des études intéressantes, mais encore bien incomplètes.

L’élasticité du tissu fibreux 196 bis , comme celle du caoutchouc, est une force lente et constante ; elle protège les organes et les éléments organiques en s’opposant naturellement à l’action brusque ët rapide de toutes les forces vives, de quelque source, extérieure ou intérieure qu’elles proviennent. Dans l’organisme vivant, l’élasticité fibreuse est une pro priété passive qui a pour rôle principal de faire équilibre à la contractilité musculaire, qui est une propriété active et instantanée. Tantôt le tissu fibreux, faisant antagonisme à des groupes de muscles, assouplit les divers mouvements du squelette, comme cela s’observe pour les ligaments jaunes des vertébrés et pour le ligament cervical postérieur; tantôt le tissu élastique amortit et absorbe en quelque sorte le choc de la contraction d’un seul organe musculaire. Dans les grosses artères, la tunique moyenne, qui est formée en grande partie par du tissu fibreux jaune élastique, est destinée a amortir, à absorber l’impulsion cardiaque résultant de la contraction brusque des ventricules. Cette force vive musculaire, au lieu de se transformer, par les résistances contre des parois vasculaires inextensibles, en chaleur ou autrement, et de se perdre ainsi pour l’impulsion du sang, vient au contraire s’emmagasiner en quelque sorte dans l’artère, qui la restitue sous forme d’élasticité, en donnant au cours du sang de l’uniformité et de la continuité. Le rôle de l’élasticité artérielle, déjà indiqué et bien compris par Magendie et M. Poiseuille, a été, dans ces derniers

temps, l’objet de recherches nouvelles de la part de M. Marey 197 . Dans les petites artères, l’élasticité fait encore-antagonisme à la contractilité dont sont plus spécialement doués les vaisseaux de cet ordre. Lorsque les fibres des muscles circulaires de l’artère se contractent, elles la rétrécissent et compriment sa tunique élastique ; quand elles se relâchent, l’élasticité artérielle restitue au vaisseau son calibre normal, etc.

Enfin nous voyons le tissu élastique conserver encore le meme caractère fonctionnel ou physiologique quand, au lieu d’être annexé à des appareils ou à des organes musculaires complexes, il se trouve combiné à l’élément musculaire lui-même. En effet, il faut reconnaître dans l’élément musculaire deux propriétés distinctes : l’une, active, est la contractilité, qui réside dans la substance musculaire ; l’autre, passive, est l’élasticité, qui réside dans la matière qui constitue la paroi du tube musculaire (sarcolemme). Il faut nécessairement tenir compte de ces deux ordres de propriétés pour établir la théorie de la contraction musculaire 198 . Quand la substance contractile intratubulaire vient à se resserrer suivant sa longueur ou à se contracter subitement, elle tend à raccourcir le tube élastique du muscle et à rapprocher les parties auxquelles il est inséré ; mais ces parties offrent toujours une certaine résistance d’inertie, qui, ne pouvant être immédiatement vaincue, met en jeu 1 élasticité du tube musculaire. Dès que la résistance ost entraînée, la force vive perdue dans la fraction

de seconde qui précède la contraction est restituée sous forme d’élasticité, qui s’ajoute pour concourir au mouvement total de raccourcissement. L'élasticité de l’élément ou du tissu fmreux, pour être une propriété passive, n’en est pas moins une propriété de tissu appartenant à la matière organisée. Cette propriété pourrait donc aussi être appelée vitale ; car elle s’altère assez rapidement dès que la vie a cessé et que la matière ne se nourrit plus. M. Werthein avait déjà observé que la cohésion et le coefficient d’élasticité des muscles diminuent après la mort. J’ai vu de mon côté que l’élasticité musculaire se comporte comme toutes les propriétés vitales, c’est-à-dire qu’elle s’amoindrit ou s’engourdit sous l’influence du froid, se réveille, augmente et s’épuise plus vite sous l’influence de la chaleur.

Le tissu fibreux, en se combinant avec le tissu cartilagineux, élastique, diarthrodial et synovial, compose des tissus passifs mixtes, qui remplissent des rôles importants pour la formation des articulations destinées à unir entre elles les différentes parties du squelette.

Le tissu cartilagineux proprement dit constitue le squelette, définitivement chez les animaux cartilagineux, et transitoirement chez ceux dont le squelette arrive à l’état osseux. Les propriétés des tissus cartilagineux et osseux sont la résistance et l’élasticité ; ce sont les tissus passifs destinés à former la charpente de la machine vivante et à servir d’insertion et de soutien à tous les organes actifs des

manifestations vitales. Il est des animaux, tels que les arthropodes ou articulés, chez lesquels le squelette est extérieur et renferme les parties molles du corps, au lieu que ce soient celles-ci qui entourent les os.

Le squelette extérieur des arthropodes, quoique doué de solidité et d’élasticité, n’est pas de même nature que le squelette intérieur des vertébrés ; il est formé d’une substance analogue au ligneux, la chitine. C’est ainsi qu’on peut suivre le passage entre le squelette osseux des animaux et le squelette ligneux des végétaux. Bien que les systèmes osseux, chitineux et ligneux soient formés d’éléments histologiques passifs, ils constituent cependant des tissus vivants, en ce sens qu’ils sont le siège de phénomènes de nutrition et de rénovation organique 199 . Aussi, diverses conditions physiologiques., normales ou morbides, peuvent-elles amener de profondes modifications dans les propriétés de ces tissus. Toutefois, si tous les tissus passifs doivent être ramenés à des éléments histologiques vivants, il faut cependant, à raison de la grande quantité de substances terreuses qui entrent dans la constitution de quelques-uns d’entre eux, les regarder* comme participant à la nature minérale. C’est pourquoi nous voyons les organes formés par certains de ces tissus, tels que les os, le ligneux, etc., résister aux causes de destruction et devenir les témoins fossiles d’organismes vivants qui souvent ont disparu depuis des siècles.

Si maintenant, envisageant notre sujet au point de vue plus spécial de la physiologie générale, nous voulons remonter aux éléments organiques constitutifs des divers tissus que nous avons précédemment cités, nous verrons que tous ces tissus passifs de l’économie forment bien réellement une famille. Les cellules qu’ils renferment constituent des masses microscopiques limitées, mais sans parois propres, molles, et renfermant toujours un ou plusieurs noyaux. Ces diverses cellules ne manifestent point leur activité dans le jeu des propriétés physiques des tissus auxquels elles appartiennent, mais elles interviennent directement dans leurs phénomènes de nutrition. L’école allemande a réuni tous les tissus passifs, cellulaires, cartilagineux, fibreux, osseux, sous la dénomination de tissu, de substance . conjonctive; elle considère tous ces tissus comme formés d’une substance fondamentale homogène sans fibre et contenant des cellules étoilées communiquant entre elles par des prolongements canaliculés, anastomosés sous la forme d’un immense réseau destiné à charrier les éléments de la nutrition des tissus et les produits de leurs désagrégation. Cette conception n’est pas justifiée par les recherches récentes d’histologie, et c’est aux travaux d’un histologiste français, M. Ranvier, que la science sera redevable de ces importants progrès. M. Ranvier a montré que pour le tissu cellulaire il faut s’attacher à l’idée fondamentale de Bichat et que ce tissu n’est en réalité qu’une vaste cavité séreuse cloisonnée

à l’infini par des faisceaux de tissu conjonctif qui sont recouverts par des cellules plates semblables à celles qui revêtent la surface des membranes séreuses 199 bis .

Cette cellule de tissu cellulaire est en état de régénération ou de prolifération incessante; elle offre ainsi de l’analogie et même de nombreuses ressemblances avec une cellule embryonnaire; comme elle, elle ne possède pas de paroi réelle.

Les éléments histologiques du tissu fibreux ne diffèrent pas essentiellement de ceux du tissu cellulaire ; ce sont des cellules et des fibres. Les fibres sont groupées en faisceaux parallèles de même direction, et entre ces faisceaux sont des espaces canaliculaires dont les parois sont tapissées par des cellules plates enroulées sur elles-mêmes.

Dans le tissu cartilagineux, nous n’avons plus qu’une cellule qui forme ou sécrète autour d’elle une coque transparente qui bientôt se soude avec la substance fondamentale du cartilage. Dans le tissu osseux, il en est de même. Les cellules osseuses sont aussi dans des cavités; mais au lieu d’être isolées, elles communiquent entre elles par des prolongements canaliculés. En dehors de cette paroi et dans les espaces intercellulaires est sécrétée la substance fondamentale calcifiée qui constitue la substance osseuse proprement dite. Les cellules cartilagineuses et osseuses sont en voie de reproduction constante. C’est au-dessous du périoste et dans le canal médullaire qu’on observe spécialement le travail de régénération osseuse. Le tissu osseux n’est point, comme

on le croyait autrefois, du tissu cartilagineux qui s’incrusterait peu à peu de sels calcaires. Une molécule du tissu osseux est, dès son apparition, aussi riclie en sels calcaires que plus tard 200 . La production du tissu cartilagineux ne saurait donc être regardée comme une phase de la formation du tissu osseux ; ce sont deux évolutions indépendantes et distinctes 201 .

En résumé, les tissus passifs de l’organisme peuvent être regardés comme de véritables produits extra-cellulaires ou interstitiels, servant en quelque sorte de ciment ou de mortier pour relier les éléments de tissus. Tantôt ces produits sécrétés sont constitués par une substance fibrillaire souple, résistante ou élastique, ainsi que cela s’observe dans les tissus cellulaires, fibreux, élastiques et cartilagineux; tantôt les parois de cellules secondaires, animales ou végétales, qui constituent le tissu passif, s’incrustent de sels terreux, comme on le voit pour les tissus osseux, ligneux, chitineux.

Dans la plupart des animaux, tous les tissus passifs sont constitués par une substance fondamentale, qui, sous l’influence de l’ébullition ou de T action des acides, se réduit en gélatine. J’ai montré que l’action digestive du suc gastrique attaque spécialement cette substance colloïde, tandis que le suc pancréatique agit plus particulièrement sur le parenchyme organique, c’est-à-dire sur l’élément histologique lui-même. Il résulte de là qu’on peut utiliser l’action de ces liquides digestifs pour des

DE LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE recherches d’histologie. Dans les végétaux et dans certains animaux, tels que les insectes et les crustacés, la susbtance fondamentale des tissus passifs, tels que Ja chitine ou le ligneux, se transforme en sucre (glÿcose) par l’action de l’ébullition ou par celle des acides 202 . Quant aux sels terreux qui incrustent les tissus passifs, ils sont de natures différentes, suivant les tissus, et ils pourraient même, dans certaines circonstances, êtres substitués les uns aux autres. On a rapporté des cas dans lesquels on a pu substituer la magnésie ou la silice à la chaux, dans la coque de l’œuf d’oiseau ou dans les coquilles des mollusques; ces produits rentrent aussi dans la classe des tissus passifs organiques.

Bien que la sécrétion dés tissus passifs puisse se distinguer par beaucoup de caractères de la formation des tissus actifs, on voit, quand on examine l’essence du phénomène, que l’évolution organique n’en diffère réellement pas. On pourrait, à ce propos, regarder tous les tissus et tous les liquides de l’économie comme les produits de sécrétion de cellules vitales en voie de régénération constante; seulement ces produits de sécrétion histologique auraient des destinations variées. Tantôt le produit de sécrétion, demi-fluide, reste intra-cellulaire, comme cela a lieu pour les matières nerveuses et musculaires. Ces substances accomplissent leur rôle actif et vital dans la cellule même qui les a formées, qu’elle soit restée sous forme de cellule ou qu’elle se soit transformée en fibre. Tantôt le produit de sécrétion se

liquéfie, devient extra-cellulaire et va remplir ces usages physico-chimiques sous forme de liquide expulsé, soit au dehors, ainsi que cela se voit dans les sécrétions externes , soit au dedans, comme cela arrive dans les sécrétions internes. Tantôt, enfin, le produit de sécrétion est une formation solide intercellulaire et qui remplit, eodem loco , les usages physico-mécaniques passifs qui lui sont dévolus; tel est le cas de tous les tissus passifs que nous avons précédemment énumérés.

Parmi les points les plus intéressants de l’histoire évolutive des tissus passifs, nous devons citer la propriété commune qu’ils possèdent de pouvoir être greffés et la facilité avec laquelle ils se régénèrent et se transforment en quelque sorte les uns dans les autres. La greffe animale, malgré les analogies qu’on a voulu lui trouver avec la greffe végétale, en diffère cependant par plusieurs côtés essentiels. Dans la greffe animale, on se borne en général à greffer un tissu ou un élément de tissu; tandis que, dans la greffe végétale, on greffe toujours un élément spécifique de l’individu, œuf ou bourgeon. Il résulte de là que, dans la greffe animale, on ne peut espérer avoir que la continuation de la vie d’un tissu déterminé; tandis que, dans la greffe végétale, on obtient réellement le développement d’un individu nouveau sur un autre. Tous les tissus ne paraissent pas susceptibles de se développer et de vivre après leur transplantation d’un animal sur l’autre. Je rappellerai à ce sujet une expérience faite par

il Bert 203 , qui consiste à greffer, sons la peau, des parties de structure complexe, renfermant muscles, nerfs, tendons, etc* Après avoir retranché la queue à un jeune rat, M. Bert la dépouille de sa peau et la place dans le tissu cellulaire sous-cutané du même animal. La queue ainsi greffée contracte des connexions vasculaires et continue à se développer dans certains de ses tissus, tandis que, dans d’antres, elle dégénère et meurt, en subissant, comme on le dit, des métamorphoses régressives. Or l’observation apprend que les tissus qui meurent sont les tissus actifs, nerfs et muscles, tandis que les tissus qui se greffent et se développent sont les tissus passifs, os, . cartilages, tendons, etc. Ces résultats d’expériences concordent d’ailleurs avec ceux obtenus par d’autres expérimentateurs. M. Ollier a montré, par des expériences qui ont eu beaucoup de retentissement, que le périoste, transplanté dans le tissu cellulaire souscutané, peut s’y greffer et y continuer son évolution osseuse 203 bis . Mais dans tous ces cas de greffe animale bien positifs, les choses ne se passent pas comme dans la greffe végétale. Le développement de la partie animale greffée n’est pas indéfini, parce que sans doute elle n’a pas conservé ses rapports avec son centre morphologique et qu’elle a perdu sa connexité évolutive avec les autres éléments de l’organe auquel elle appartenait. En un mot, le lambeau du périoste d’un fémur, greffé sous la peau, n’y donne pas naissance à un fémur, comme on voit un bourgeon végétal donner naissance à un arbre. L’élément

osseux du périoste ou l’élément de tout autre tissu passif continue son développement élémentairemais bientôt il meurt ou plutôt il perd la spécialité histologique qu’il avait ailleurs, et subit une métamorphose organique en vertu de laquelle il se transforme en tissu de la région dans laquelle il a été greffé.

Mais il importe de remarquer que cette propriété de changer en quelque sorte de direction évolutive est un privilège des tissus passifs, et ne se rencontre pas dans les tissus actifs. En effet, nous avons vu que les tissus actifs nerveux et musculaires, qui sont les tissus les plus élevés dans l’échelle histologique, ne semblent s’être perfectionnés qu’aux dépens de leur vitalité, puisqu’ils ne peuvent plus se greffer, et qu’une fois déplacés, ils meurent par une véritable décomposition organique 204 . Sous ce rapport, les tissus passifs représentent des tissus inférieurs, doués d’une vitalité plus énergique et capables de se régénérer diversement, parce qu’ils ne sont point encore montés au sommet de l’organisation. Il semble, en effet, qu’il y ait dans l’évolution histologique une sorte de perfectionnement ascensionnel, que les éléments organiques ont la puissance de monter, mais qu’ils n’ont plus le pouvoir de redescendre.

D’après tout ce que nous avons dit jusqu’à présent, il y aurait donc lieu de conclure que les choses se passent comme si tous les éléments passifs dérivaient d’un même élément, la cellule embryoplas-

matique, dont les produits se modifieraient suivant le siège de leur développement. En effet, les tissus fibreux, cartilagineux, osseux, se forment du tissu cellulaire et peuvent retourner à cet état, selon l’endroit où ils se trouvent transplantés. Cette influence du lieu sur la spécificité du développement histologique est difficile à expliquer, mais elle ne saurait être révoquée en doute, soit qu’on l’examine dans les expériences de greffe animale, soit qu’on la constate dans les diverses phases évolutives de l’histogenèse embryonnaire 205 .

Quand on considère l’évolution complète d’un être vivant, on voit clairement que son organisation est la conséquence d’une loi organogénique qui préexiste d’après une idée préconçue et qui se transmet par atavisme ou tradition organique d’un être à l’autre. On pourrait trouver, dans l’étude expérimentale des phénomènes d’histogenèse et d'organisation, la justification des paroles de Goethe, qui compare la nature à un grand artiste. C’est qu’en effet la nature et l’artiste semblent procéder de même dans la manifestation de l’idée créatrice de leur oeuvre. Nous voyons dans 1’évolution apparaître une simple ébauche de l’être, avant toute organisation. Les contours du corps et des organes sont d’abord simplement arrêtés, en commençant par les échafaudages organiques provisoires qui serviront d’appareils fonctionnels temporaires au foetus. Aucun tissu n’est alors distinct; toute la masse n’est constituée que par des cellules plasmatiques ou em-

bryonnaires. Mais dans ce canevas vital est tracé le dessin idéal d’une organisation encore invisible pour nous, qui a assigné d’avance à chaque partie et à chaque élément sa place, sa structure et ses propriétés. Là où doivent être des vaisseaux sanguins, des nerfs, des muscles et des os, etc., les cellules embryonnaires . se changent en globules du sang, en tissus artériels, veineux, musculaires, nerveux et osseux. L’organisation ne se réalise point d’emblée; d’abord vague et seulement indiquée, elle ne se perfectionne que par différenciation élémentaire, c’est-àdire par un fini dans le détail de plus en plus achevé. Mais cette puissance organisatrice n’existe pas. seulement au début de la vie dans l’œuf, l’embryon ou le fœtus : elle poursuit son œuvre chez l’adulte, en présidant aux manifestations des phénomènes vitaux. Car c’est elle qui entretient par la nutrition et renouvelle d’une manière incessante les propriétés des éléments actifs et passifs de la machine vivante. L’organisation n’est donc rien autre chose que cette puissance génératrice continuée et s’affaiblissant de plus en plus. C’est pourquoi nous comprendrons sous la dénomination de phénomènes organotrophiques tous les phénomènes d’organisation, de nutrition ou de création organique chez l’emhryon, le fœtus et l’adulte, parce qu’ils sont toujours soumis à une seule et même loi.

L’élément plasmatique paraît ainsi destiné à opérer constamment le rajeunissement et la réorganisation des tissus et des organes d’après des lois orga-

notrophiques dont la physiologie a le sentiment certain, mais qu’elle n’a point encore déterminées 20&.

La vie ne s’éteint et la mort naturelle n’arrive que parce que la production de l’élément plasmatique s’arrête, et parce qu’alors les tissus passifs s’imprègnent et s’incrustent de matières minérales ou autres qui gênent leurs fonctions et amoindrissent de plus en plus la nutrition ou la formation génésique des éléments histologiques actifs.

La puissance régénératrice des éléments plasmatiques est sans doute limitée, mais son activité peut diminuer ou augmenter sous l’influence de certaines conditions nutritives du milieu intérieur. Rien ne prouve d’ailleurs qu’on ne puisse pas étendre dans une certaine mesure les limites de ce pouvoir organotrophique et lui communiquer même une nouvelle impulsion. Si, comme le dit Bacon, un des offices de la médecine est de prolonger la vie humaine, elle ne pourra y parvenir scientifiquement qu’en se fondant sur la physiologie, et la physiologie elle-même ne pourra lui fournir les moyens d’atteindre ce but que lorsqu’elle possédera la connaissance expérimentale des lois organotrophiques du corps vivant et qu’elle aura déterminé les conditions physico-chimiques de leur manifestation 206 bis .

Les lois morphologiques président donc non-seulement à la construction du type extérieur de l’être vivant, mais elles régissent encore toutes les particularités de son organisation intérieure. Ces lois n’ont été jusqu’ici envisagées par le naturaliste et

par l’anatomiste qu’au point de vue contemplatif de révolution et de la classification des êtres vivants dans un ordre qui exprimerait lui-même les divers degrés d’une échelle organique. Mais, je ne cesserai de le répéter, le physiologiste est à un point de vue essentiellement différent : il ne contemple pas seulement les phénomènes de la nature vivante, il veut agir sur eux ; il ne cherche pas seulement l’expression de la loi organogénique évolutive, il veut déterminer les conditions physico-chimiques de sa manifestation.

Les physiologistes n’ont pas même encore entrepris d’une manière sérieuse la recherche expérimentale et scientifique des phénomènes et des conditions organotrophiques. Ils ont négligé cette investigation, sans doute parce qu’elle est entourée de difficultés considérables, et probablement aussi parce qu’ils n’en ont pas compris toute l’importance. C’est pourtant dans cette étude, selon moi, que doivent résider les caractères spéciaux de la physiologie, considérée comme science propre et autonome. On aura beau analyser les phénomènes vitaux et en scruter les manifestations mécaniques et physico-chimiques avec le plus grand soin ; on aura beau leur appliquer les procédés chimiques les plus délicats, apporter dans leur observation l’exactitude la plus grande et l’emploi des méthodes graphiques et mathématiques les plus précises, on n’aboutira finalement qu’à faire rentrer les phénomènes des Organismes vivants dans les lois de la physique et de la chimie générales, ce

qui est juste; mais on ne trouvera jamais ainsi les lois propres de la physiologie. Les lois spéciales à la physiologie sont les lois mêmes de l’organisation, et elles embrassent la connaissance exacte des conditions sous l’influence desquelles l’évolution vitale s’accomplit et la matière organisée se crée et se nourrit.

J’insisterai sur la nécessité de diriger l’investigation physiologique expérimentale sur les phénomènes organotrophiques des êtres vivants, parce qu’on a peut-être aujourd’hui de la tendance à exagérer l’importance de l’étude des phénomènes vitaux d’ordre mécanique e.t physico-chimiques 207 . Personne ne m’accusera certainement de blâmer la direction physico-chimique des études physiologiques; mais je crois utile de dire que tout n’est pas là, d’autant plus qu’on peut se faire facilement illusion à ce sujet. En effet, s’il est très-important, comme nous l’avons montré ailleurs, de suivre en physiologie la même méthode expérimentale que dans les sciences physiques ou chimiques; cependant le résultat de l’investigation ne saurait être le même dans les deux cas. Il est indispensable pour les corps bruts de scruter aussi loin que. possible leurs propriétés élémentaires et d’en déterminer les expressions quantitatives, parce que, quand nous voudrons les incorporer dans des combinaisons ou des constructions de machines inertes, nous pourrons en calculer d’avance le rôle et les effets. Mais pour les corps organisés, nous ne

devons avoir d’autre but que d’expliquer leurs fonctions par la détermination qualitative de leurs propriétés, car nous ne pouvons pas créer la matière organisée et fabriquer directement des organismes vivants comme nous fabriquons des machines inertes. Il ne nous est donné de modifier l’organisation des êtres vivants qu’indirectement et par l’intermédiaire de la force organotrophique qui lui est propre. C’est donc sur elle que nous devons diriger nos recherches pour apprendre à connaître ses lois et à déterminer ses conditions d’activité, ce qui veut dire, en d’autres termes, que le problème de la physiologie ne consiste pas à rechercher dans les êtres vivants les lois physico-chimiques qui leur sont communes avec les corps bruts, mais à s’efforcer de trouver, au conf traire, les lois organotrophiques ou vitales qui les caractérisent 208 .

En résumé, ce qui importe au physiologiste, c’est de pouvoir expérimentalement diriger les phénomènes évolutifs de façon à modifier la nutrition de la matière organisée, afin d’arriver par là à changer plus ou moins la durée, l’intensité ou même la nature de ses propriétés vitales.

Nous avons déjà vu ailleurs que, dans l’état actuel de nos connaissances , l’action modificatrice de l’homme sur l’organisation des êtres vivants est très-bornée et n’est encore que l’œuvre d’un grossier empirisme. Mais ici comme partout, c’est l’observation empirique qui doit nous tracer la route scientifique. Nous pouvons conclure que la science

DE LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE parviendra certainement plus tard à éclairer les obscurités qui couvrent maintenant ces questions ; pour aujourd’hui je ne puis que me borner à indiquer la direction dans laquelle il me semble que la physiologie doit porter ses efforts pour atteindre son but. Quand on marche dans une voie encore ténébreuse; c’est déjà quelque chose que de savoir de quel côté diriger ses pas.

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