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CONCLUSION

MARCHE DE LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE, SON BUT, SES MOYENS DE DÉVELOPPEMENT EN FRANCE

L’empirisme peut servir à accumuler les faits, mais il ne saurait jamais édifier la science. L’expérimentateur qui ne sait point ce qu’il cherche ne comprend pas ce qu’il trouve 209 . La physiologie générale ne se constituera définitivement que lorsque sa direction sera déterminée d’une manière rationnelle par une conception claire du problème qu’elle se propose de résoudre. C’est pourquoi, après avoir examiné l’évolution des faits et résumé les découvertes et les travaux de la physiologie française pendant ce dernier quart de siècle, il importe d’indiquer aussi la marche de la science en signalant la tendance des idées et des théories dans l’investigation physiologique expérimentale.

La place de la physiologie générale parmi les sciences biologiques, son point de vue, son problème et son but, telles sont les questions dont il faut demander la réponse aux progrès de la physiologie moderne. La science actuelle doit nous donner des clar-

tés qui conduiront les investigateurs futurs dans la meilleure voie, en perfectionnant et en augmentant les moyens de culture et de développement scientifiques. Faire comprendre les nécessités de l’avenir par les difficultés du passé me semble être le rôle d'une revue rétrospective, surtout quand il s’agit d'une science nouvelle; dans aucune branche des connaissances humaines, l’histoire ne doit être un objet de curiosité stérile ; elle est partout un point d’appui pour marcher en avant et réaliser de nouveaux progrès.

Comme tous les êtres, les sciences ont leur évolution naturelle. D’abord réunies et indistinctes dans un même faisceau, elles s’éloignent peu à peu et leurs problèmes se distinguent à mesure que nos connaissances s’accroissent et se différencient. Aujourd’hui que la physiologie s’isole du tronc des sciences biologiques pour devenir indépendante, il faut, en la définissant, la séparer nettement des diverses sciences avec lesquelles elle a pu jusqu’alors être plus ou moins confondue.

Nous établirons tout d’abord que la physiologie n’est point une science naturelle, mais bien une science expérimentale 210 . Les sciences naturelles et les sciences expérimentales étudient les mêmes objets (corps bruts ou corps vivants) ; mais ces sciences se distinguent néanmoins radicalement, parce que leur point de vue et leur problème sont essentiellement différents. Toutes les sciences naturelles sont des sciences d’observation, c’est-à-dire des

DE LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE # 187 sciences contemplatives de la nature, qui ne peuvent aboutir qu’à la prévision. Toutes les sciences expérimentales sont des sciences explicatives, qui vont plus loin que les sciences d’observation qui leur servent de base, et arrivent à être des sciences d’action, c’est-à-dire des sciences conquérantes de la nature. Cette distinction fondamentale ressort de la définition même de Y observation et de Y expérimentation. L’observateur considère les phénomènes dans les conditions où la nature les lui offre ; l’expérimentateur les fait apparaître dans des conditions dont il est le maître.

La physique et la chimie ont conquis la nature minérale, et chaque jour nous voyons cette brillante conquête s’étendre davantage. La physiologie doit conquérir la nature vivante; c’est là son rôle, ce sera là sa puissance.

Le point de vue de la physiologie générale est important à bien établir, si nous voulons tracer clairement sa marche scientifique et caractériser le but spécial qu’elle poursuit. Mais il nous faudrait encore, pour clore l’ère des controverses stériles, mettre notre opinion d’accord à la fois avec l’observation des faits et avec ce qu’il y a pu avoir de fondé dans les théories exclusives des animistes ou des vitalistes, des physico-chimistes ou des mécaniciens.

Les corps vivants sont des composés instables qui se désorganisent sans cesse sous les influences cosmiques qui les entourent ; ils ne vivent qu’à cette condition, et la mort arrive par l’usure et la destruc-

tion de la substance organisée. Pour que la vie continue, il faut donc que la matière vivante qui forme les éléments histologiques se renouvelle constamment à mesure qu’elle se décompose. De sorte que l’on peut regarder la cause de la vie comme résidant véritablement dans la puissance d’organisation qui crée la machine vivante et répare ses pertes incessantes.

Les anciens physiologistes, animistes et vitalistes, avaient bien aperçu cette double face que présentent les phénomènes des êtres vivants 211 ; c’est pourquoi ils admettaient que le principe intérieur de la vie (âme ou force vitale), qui était le principe créateur ou régénérateur, se trouvait toujours en lutte avec les forces physico-chimiques extérieures, qui constituaient les agents destructeurs de l’organisme. Biehat a résumé ces idées d’antagonisme vital dans sa définition de la vie : « La vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort. »

Mais si les influences physico-chimiques extérieures sont les causes de mort ou de désorganisation de la matière vivante, cela ne veut pas dire, comme l’ont craies vitalistes, qu’il y ait incompatibilité entre les phénomènes de la vie et les phénomènes physico-chimiques ; il y a au contraire harmonie parfaite et nécessaire, car les causes qui détruisent la matière organisée sont celles qui la font vivre, c’est-à-dire manifester ses propriétés. Cela ne prouve pas davantage qu’il y ait combat ou lutte entre deux principes opposés, l’un de vie, qui résiste, l’autre de mort, qui

attaque et finit toujours par être victorieux. En un mot, il n’y a pas dans les corps vivants deux ordres de forces séparées et opposées par la nature de leurs phénomènes : les unes qui créent la matière organisée avec ses propriétés caractéristiques, les autres qui la détruisent en la faisant servir aux manifestations vitales. Il n’v a que des éléments histologiques qui fonctionnent évolutivement et tous suivant une même loi. En effet/les éléments ovariques et plasmatiques, qui créent les mécanismes vitaux, vivent comme les éléments musculaires et nerveux, qui les mettent enjeu. Les uns et les autres s’usent ou meurent en accomplissant leurs fonctions, qui donnent elles-mêmes les conditions d’une rénovation organique incessante.

De même, dans la physiologie d’une machine brute, les ouvriers se fatiguent et dépensent semblablement leurs forces, soit qu’ils travaillent à construire et à réparer les rouages de cette machine, soit qu’ils travaillent à les faire fonctionner et à les user.

La matière vivante des éléments organiques n’a par elle-même aucune spontanéité; elle ne réagit, comme la matière brute, que sous l’influence d’agents ou d’excitants qui lui sont extérieurs. Les excitants généraux, air, chaleur, lumière, électricité, etc., qui provoquent les manifestations des phénomènes physico-chimiques de la matière brute, éveillent aussi d’une manière parallèle l'activité des phénomènes propres à la matière vivante. D’ou il résulte que

la physiologie doit, pour connaître la matière organisée, étudier les conditions physico-chimiques de son

activité. J’ai beaucoup insisté sur ce point pour prouver que le physiologiste ne peut jamais agir sur les phénomènes vitaux: que par l’intermédiaire de conditions physico-chimiques déterminées.

Nous savons d’après des considérations qui ont été développées précédemment que l’organisme vivant se construit et se développe suivant des lois organiques et organotrophiques qui lui sont propres ; mais la question importante qu’il faut décider actuellement est celle de savoir si, une fois la machine vivante constituée, ses manifestations vitales, qui dérivent des propriétés de la matière organisée, ont des lois spéciales, ou si elles rentrent dans les mêmes lois que les manifestations des propriétés de la matière brute.

L’erreur des vitalismes a été de croire que les phénomènes des êtres vivants n’étaient point semblables et même étaient opposés, par leur nature et par les lois qui les régissent, à ceux qui se passent dans les corps bruts. Les physiologistes physico-chimistes ou mécaniciens ont soutenu, au contraire, et ils ont, sous ce rapport, parfaitement raison, que les manifestations des organismes vivants n’ont rien de spécial dans leur nature, et qu’elles rentrent toutes dans les lois de la physico-chimie générale 212 .

Lavoisier avait déjà établi par des faits très-positifs que des phénomènes chimiques semblables se passent dans les corps vivants et dans les corps miné-

raux ; mais depuis on a considérablement multiplié ces exemples, et chaque jour on en découvre de nouveaux. On a prouvé aujourd’hui que des formations chimico-organiques (celles de principes immédiats) qu’on aurait pu croire propres aux êtres doués de la vie sont susceptibles d’être reproduites au dehors d’eux dans les corps bruts ou inanimés. Il paraît même évident que les progrès de la chimie organique devront amener à imiter artificiellement tous les produits des organismes vivants. D’où il faut conclure qu’il n’y a qu’une mécanique, qu’une physique, qu’une chimie, qui comprennent dans leurs lois tous les phénomènes qui s’accomplissent autour de nous, soit dans les machines vivantes, soit dans les machines brutes. Sous le rapport physico-mécanique, la vie n’est qu’une modalité des phénomènes généraux de la nature; elle n’engendre rien, elle emprunte ses forces au monde extérieur et ne fait qu’en varier les manifestations de mille et mille manières. Ainsi serait justifiée cette idée ancienne que l’organisme est un microcosme (petit monde) qui reflète en lui le macrocosme (le grand monde, l’univers).

Mais il faut distinguer ici un point important. Car si les forces que l’être vivant met en jeu dans ses manifestations vitales ne lui appartiennent pas, et rentrent toutes dans les lois de la physico-chimie générale, les instruments et les procédés à l’aide desquels il les fait apparaître lui sont certainement spéciaux 212 bis . En effet, l’organisme manifeste ses phénomènes physico'-chimiques ou mécaniques à

l’aide des éléments histologiques cellulaires, épithéliaux, musculaires, nerveux, etc. 11 emploie donc des procédés, c’est-à-dire des outils organiques, qui n’appartiennent qu’à lui. C’est pourquoi le chimiste qui peut refaire, dans son laboratoire, les produits de la nature vivante, ne saurait jamais imiter ses procédés, parce qu’il ne peut pas créer les instruments organiques élémentaires qui les exécutent. Cela revient à dire que tous les appareils des êtres organisés ont une morphologie qui leur est propre.

Je conclurai ainsi : bien que les phénomènes organiques manifestés par les éléments histologiques soient tous soumis aux lois de la physico-chimie générale, ils s’accomplissent cependant toujours à l’aide de procédés vitaux qui sont spéciaux à la matière organisée, et diffèrent constamment sous ce rapport des procédés minéraux qui produisent les mêmes phénomènes dans les corps bruts. Je considère cette dernière proposition physiologique comme fondamentale 213 . L’erreur des physico-chimistes a été de ne pas faire cette distinction, et de croire qu’il fallait ramener les phénomènes des êtres vivants, non-seulement aux mêmes lois, mais encore aux mêmes procédés et aux mêmes formes que ceux qui appartiennent aux corps bruts.

Il est clair maintenant que l’objet principal du physiologiste devra être d’étudier les procédés organiques qui sont inhérents à la matière vivante 214 • Or c’est la connaissance de la structure et des propriétés spéciales des appareils vitaux qui lui permet-

tra d’en comprendre les mécanismes, puisque nous savons qu’au fond tout se réduit à des propriétés physiologiques d’éléments histologiques.

La physiologie générale est ainsi réduite à être la science des éléments histologiques ou des radicaux de la vie 214 bls ; ce qui veut dire, en d’autres termes, qu’elle constitue une science expérimentale qui étudie les propriétés de la matière organisée et explique les procédés ou les mécanismes des phénomènes vitaux, comme la physique et la chimie sont les sciences expérimentales qui étudient les propriétés de la matière brute et expliquent les procédés ou les mécanismes des phénomènes minéraux 215 .

D’après ce qui précède, le point de vue particulier de la physiologie sera maintenant facile à dégager. La science physiologique ne doit en effet chercher ses bases spéciales ni dans l’hypothèse des vitalistes 216 , ni dans les vues exclusives des physicomécaniciens 217 , mais seulement dans la structure organique des êtres vivants. Ainsi que nous l’avons dit plus haut, c’est la connaissance seule des propriétés de la matière organisée, de la texture des organes et des appareils qui peut nous faire comprendre les mécanismes spéciaux aux fonctions des êtres vivants; comme la connaissance seule des propriétés de la matière inorganique nous rend compte des phénomènes propres aux corps bruts.

Mais l’anatomisme ou l’organicisme, pris dans ce sens restreint, serait tout à fait insuffisant à nous donner l’idée des phénomènes d "organisation qui

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sont propres aux êtres vivants. Nous ne devons pas oublier en effet que la des truc tibilité des propriétés de la matière organisée, nécessitant son renouvellement incessant, il en résulte qu’il doit exister dans l’être organisé un mouvement organogénique ou organotrophique constant qui exprime lui-même la loi physiologique par excellence 2lS , c’est-à-dire la filiation et la succession évolutive des phénomènes vitaux.

En un mot c’est par les phénomènes de rénovation organique que les êtres vivants se distinguent essentiellement des corps bruts. C’est pourquoi on a admis que ces phénomènes s’accomplissent sous l’influence d’une force spéciale aux êtres vivants, qu’on a appelée force vitale. Nous devons à ce sujet donner quelques mots d’explication.

Sans doute on pourrait reconnaître dans les êtres vivants une faculté organogénique qu’on pourrait appeler la vie , en même temps qu’on observe en eux une dissolution ou une destruction qu’on pourrait appeler la mort 219 . Si nous donnions le nom de force vitale à la puissance d’organisation et de nutrition des corps vivants, ce serait seulement pour indiquer, par cette expression, qu’il existe chez eux des phénomènes d’organisation qui ne se rencontrent pas dans les corps bruts; mais il ne faudrait pas, comme les vitalistes, croire qu’il s’agisse là d’une force dont l’essence merveilleuse et extraordinaire doive nous empêcher à jamais de saisir la nature des phénomènes de la vie. Car il n’y a en réalité pas plus de force vitale dans les êtres vivants qu’il n’y a de

force minérale dans les corps bruts. Le mot force dans les sciences expérimentales n’est qu’une abstraction ou une forma de langage. On ne saisit pas les forces, on n’agit pas sur elles; il n’y a que des phénomènes que l’on puisse observer et que des conditions de phénomènes que l’on puisse atteindre.

IL faut donc être bien fixé d’avance sur la valeur purement idéale qu’il convient de donner aux mots force vitale, et rester convaincu qu’on doit seulement s’appliquer à étudier les phénomènes vitaux et à déterminer leurs conditions physico-chimiques d’existence et de développement. Mais encore conviendrait-il de substituer aux mots force vitale, qui ont un sens vague, les mots phénomènes organotrophiques ou nutritifs, qui ont un sens plus précis et désignent spécialement les phénomènes d’organisation, d’où dérivent toutes les manifestations vitales. Je veux dire, en définitive, qu’il ne faut jamais, en physiologie pas plus que dans les sciences de* corps bruts, se payer avec des mots et chercher l’explication des choses dans les attributs hypothétiques de propriétés imaginaires ou d’une force occulte quelconque.

Les phénomènes d’organogenèse ou de création organique appartiennent en propre, il esfc vrai, aux êtres vivants ; mais pour cela ils n’en sont ni plus ni moins mystérieux, et nous savons que ces phénomènes sont eux-mêmes saisissables comme tous les autres. Ils résident dans des éléments histologiques caractérisés; ils ont leurs conditions physico-chimiques

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d’existence bien déterminées. Seulement nous devons faire comprendre ici que ce sont ces phénomènes organogéniques etorganotrophiquesqu’il importe avant tout de connaître, parce qu’ils constituent le vrai principe de la vie. Ils deviennent les générateurs de tous les autres phénomènes organiques, et c’est de leur étude seule que nous pourrons déduire la connaissance des lois vitales proprement dites.

Quand le physiologiste connaîtra les conditions physico-chimiques sous l’influence desquelles s’accomplit la loi vitale de création de la matière organisée, il aura résolu le problème spécial de la physiologie, parce qu’il pourra prévoir, expliquer et influencer les phénomènes vitaux, qui ne sont eüxmêmes qu’un épanouissement ou un corollaire de cette loi organotrophique. La physiologie aura éga ■ lement atteint son but, qui est de conquérir la nature vivante. Car nous avons vu que c’est uniquement par les phénomènes organotrophiques ou nutritifs que nous pouvons atteindre l’organisation et la modifier 220 .

En résumé, la physiologie doit arriver à expliquer et à régler les-phénomènes de la vie, en se fondant sur la connaissance des propriétés des éléments histologiques; mais, à raison de la nature périssable des êtres vivants, elle doit rattacher les modifications et Les manifestations de ces propriétés à la loi évolutive organotrophique ou créatrice de la matière organisée.

On voit donc que la physiologie a un problème

qui lui est spécial, et qui n’appartient conséquemment à aucune autre science 221 .

Maintenant, si la physiologie expérimentale se distingue des autres sciences par son point de vue et par son but, comme nous croyons l’avoir surabondamment démontré, elle doit constituer une science autonome et indépendante 222 , et nous sommes en droit de réclamer pour elle des moyens propres de culture et de développement scientifiques. Par son importance, la physiologie mérite encore qu’on lui accorde intérêt et protection, car elle est certainement appelée à devenir la science la plus utile à l’humanité, en servant de base scientifique à l’agriculture, à l’hygiène et à la médecine, etc. 223 .

La science physiologique est nécessairement une science très-difficile et qui exige des moyens d’étude très-complexes. Elle se sert non-seulement d’instruments semblables ou analogues à ceux du physicien et du chimiste, mais elle a encore besoin d’appareils de dissection et de vivisection, ainsi que de laboratoires appropriés aux recherches sur les êtres vivants. La France a eu la gloire de donner le jour aux hommes qui ont le plus puissamment contribué à fonder la physiologie moderne et à la lancer dans la carrière brillante qu’elle parcourt aujourd’hui. Ce n’est pourtant pas chez nous que l’enseignement et la culture de la physiologie ont pris leur plus grand développement; les meilleures conditions de ses progrès se sont rencontrées ailleurs. Il existe à 1 étranger, et depuis longtemps, de nombreux labo-

ratoires spéciaux de physiologie, bien dotés et pourvus de tous les moyens d’étude qui leur sont nécessaires 224 . Les travaux s’y multiplient, et l’évolution scientifique y marche d’un pas rapide et sûr. Les idées ne suffisent pas, en effet, dans les sciences expérimentales, il leur faut encore, pour qu’elles avancent, des moyens de travail et de nombreux travailleurs. La culture physiologique a marché trèslentement chez nous, et ce n’est que depuis que les étrangers nous ont donné l’exemple qu’on commence à comprendre la nécessité de favoriser les études physiologiques. Mais, fine faut pas s y tromper, cette lenteur du developpement.de la physiologie en France a tenu à des obstacles accidentels; car nous avions pris l’initiative dans le mouvement scientifique de la physiologie moderne.

Le développement de la physiologie peut rencontrer deux genres d’obstacles, les uns scientifiques, les autres matériels. La science physiologique, à raison de sa complexité, a apparu longtemps comme un composé de faits et de notions empruntés aux naturalistes, aux anatomistes, aux physiciens et aux chimistes : c’est pourquoi on a pu croire que la physiologie n’avait pas d’existence scientifique propre, et qu’elle était à la fois une dépendance de l’anatomie humaine et comparée, et une branche de la physique et de la chimie générales 225 . D’après ces idées, qui ont régné et qui existent encore dans beaucoup d’esprits chez nous, on a démembré l’enseignement de la physiologie et l’on a nié son exis-

lence comme science indépendante. Aussi son nom n’est-il inscrit sur aucune des sections de l'Académie des sciences, et- son enseignement a-t-il été amoindri et regardé comme une sorte de superfétation. Nous avons en effet de savants naturalistes qui sont convaincus que la physiologie n’est point une science distincte et qui pensent encore que les chaires de physiologie générale, descriptive et comparée ne sont, dans l’enseignement de la biologie, que des accidents ou des exceptions destinés à disparaître. Cependant il est évident qu’aujourd’huile temps est venu où il faudra considérer en France, ainsi que cela se fait ailleurs, la physiologie comme une science distincte, ayant son problème particulier, et devant avoir des moyens d’étude et d’enseignement particuliers.

Les naturalistes ne doivent pas considérer la physiologie comme faisant partie de leur domaine 226 ; ils ne sauraient la regarder comme constituant un démembrement ou une dépendance de la zoologie et de la phytologie, sous prétexte que la zoologie embrasse toute l’histoire des animaux, et que la phytologie ou botanique comprend toute l’histoire des végétaux. Car, sous ce rapport, on pourrait dire, avec autant de raison, que la chimie est un démembrement de la minéralogie, parce que la minéralogie comprend toute l’histoire des minéraux.

Les sciences ne se constituent point seulement suivant les circonscriptions plus ou moins naturelles des objets que l’on étudie, mais aussi selon les idées qui président à leur étude. Quand les sciences ne se

séparent pas par leur objet, elles se distinguent par leur point de vue ou par leur problème 227 .

Toutes les études que l’on fait sur les êtres vivants ont finalement pour but la connaissance des phénomènes vitaux. Les sciences naturelles biologiques servent de base à la physiologie, mais la physiologie est la science biologique la plus élevée, parce qu’elle est plus près du but.. C’est elle qui marche en avant, à la recherche du grand problème que l'homme poursuit : l’explication des phénomènes de la vie. Par sa position même, la physiologie, la dernière venue, est la science la plus jeune et la plus difficile, qui réclame le plus de soins et demande le plus d’encouragements. C’est donc pour elle qu’il faut créer et multiplier les moyens d’enseignement et de développement; tandis que les sciences naturelles biologiques, constituées, n’en ont plus besoin au même degré. J’espère qu’on ne se méprendra pas sur ma pensée : je ne veux point dire que les sciences naturelles biologiques ne doivent pas être protégées; il faut, au contraire, qu’elles le soient toujours; car les sciences, quoique constituées, ne sont jamais finies. Tous les progrès que la zoologie et la botanique pourront encore faire, en étudiant la structure anatomique des êtres vivants et en découvrant d’autres formes de mécanismes vitaux dans des êtres d’espèces nouvelles, profiteront toujours directement à la physiologie. Ce que je veux défendre ici, ce sont donc seulement les intérêts scientifiques de la physiologie naissante. En biologie, cette science

expérimentale a les mêmes droits à l’indépendance scientifique que la physique et la chimie dans l’ordre des sciences des corps bruts. Il importe donc de faire valoir ses droits, afin qu’elle ne soit pas opprimée ni involontairement méconnue.

Les sciences biologiques naturelles, les aînées nécessaires des sciences expérimentales, représentent un problème qui ne suffit pas à l’humanité et qui ne saurait être le terme ultime de la science des corps vivants. La contemplation des lois naturelles et l’admiration des manifestations vitales qui l’entourent ne sauraient suffire à l’homme; il sent que sa mission est l’action et la domination; il veut expliquer les phénomènes de la vie, agir sur eux et les soumettre à sa volonté. Les sciences naturelles ne lui fournissent pour cela que des données vagues ou purement empiriques; les sciences expérimentales seules peuvent le conduire à une puissance réelle, c’est-à-dire à une action vraiment scientifique.

C’est là toute l’idée moderne dans les sciences : conquérir la nature, lui arracher ses secrets, s’en servir au profit de l’humanité 228 . La physique et la chimie ont assuré à l’homme sa domination sur la nature brute. La physiologie la lui donnera sur la nature vivante. Aujourd’hui la biologie expérimentale marche partout très-activement dans cette voie 229 ; il est de l’honneur de la France de ne pas rester en arrière dans un semblable mouvement.

Les obstacles matériels que la physiologie expérimentale a rencontrés en France sont une consé-

quence nécessaire de la faible importance scientiiî que qu’on lui avait accordée. Il était tout naturel de négliger une science que l’on méconnaissait ou que l’on contestait 23 °, et de ne lui donner que la pl us petite place dans l’enseignement. Aussi la carrière de la physiologie expérimentale, déshéritée, n’était point suivie, ou bien ceux qui l’avaient embrassée bientôt découragés par toutes sortes de difficultés, la désertaient. On pourrait fournir des preuves nombreuses à l’appui de ce que j’avance. Il me suffira d’en citer un grand exemple. Il y a quarante ans environ, un jeune physiologiste arrivait à Paris. Malgré sa grande jeunesse, il était déjà connu par des découvertes et des recherches de physiologie expérimentale du premier ordre. Tout lui présageait le plus brillant avenir dans cette direction nouvelle de la physiologie expérimentale, telle que l’avaient conçue Lavoisier et Laplace. Mais en considérant l’état de l’enseignement de la physiologie relativement à celui des autres sciences, et en voyant la carrière ingrate et sans issue dans laquelle il allait s’engager, M. Dumas se fit chimiste. Tel fut le'seul motif de sa détermination. M. Dumas me l’a raconté lui-même souvent, quand, causant ensemble de la science physiologique, qu’il avait illustrée de si bonne heure et qu’il a toujours beaucoup aimée, je lui demandais pourquoi il lui avait préféré la chimie.

Les sciences expérimentales ne peuvent se développer dans un pays que proportionnellement aux encouragements qu’on leur donne et aux moyens de

travail qu’elles possèdent. Chez nous, les sciences naturelles, géologie, zoologie, botanique, etc., ont leurs musées et leurs collections. Ce sont les moyens d’étude et de démonstration qui leur sont nécessaires 231 . Les sciences expérimentales des corps bruts, la physique et la chimie, ont depuis longtemps leurs cabinets et leurs laboratoires ; mais la science expérimentale des corps vivants, c’est-à-dire la physiologie, n’a point encore ses laboratoires nécessaires, et' elle en est en France à attendre son installation définitive et régulière, tandis qu’à l’étranger elle est complètement organisée.

La physiologie expérimentale, n’ayant pas eu chez nous de refuges officiels, s’est développée, en quelque sorte, sur la voie publique, au milieu des difficultés, des plaintes et des antipathies bien naturelles du public contre les vivisections. On ne saurait imaginer les luttes que Magendie a dû soutenir pour installer un coin de laboratoire d'expérimentation au Collège de France 232 . Il y a vingt-cinq ans, lorsque j’entrai dans la carrière de la physiologie expérimentale, je me trouvai dans des circonstances où j’eus moi-même, comme d’autres, à subir toutes les entraves qui étaient réservées aux expérimentateurs. Il fallait être soutenu alors par une vraie passion pour la physiologie et avoir une patience et un courage souvent très-grands pour ne pas se laisser décourager. Dès qu’un physiologiste expérimentateur était découvert, il était dénoncé, voué à l’abomination des voisins et livré aux poursuites des commis-

saires de police. Au début de mes études expérimentales, j’ai éprouvé bien des fois des ennuis de cette nature; mais je dois dire qu’il m’arriva cependant par le fait du hasard, d’être protégé précisément paj un commissaire de police. Gela m’advint par suite d’une circonstance assez singulière, que je vais raconter pour donner une idée des difficultés physiologiques du temps. C’était vers 1844; j’étudiais les propriétés digestives du suc gastrique, à l’aide du procédé découvert par M. Blondlot (de Nancy), qui consiste à recueillir du suc gastrique au moyen d’une canule ou d’une sorte de robinet d’argent adapté à l’estomac des chiens vivants, sans que leur santé en souffre d’ailleurs le moins du monde. Alors un célèbre chirurgien de Berlin, Dieffenbach, vint à Paris; il entendit parler de mes expériences par mon ami M. Pelouze, que la science vient de perdre, et il désira voir faire l’opération de l’application de la canule stomacale. Ayant été prévenu de ce désir, je m’empressai de le satisfaire, et je fis l’expérience sur un chien, dans le laboratoire de chimie que M. Pelouze avait alors rue Dauphine. Après l’opération, on renferma l’animal dans la cour, afin de le revoir plus tard. Mais, le lendemain, le chien s’était sauvé malgré la surveillance, emportant au ventre la canule accusatrice d’un physiologiste. Quelques jours après, de grand matin, étant encore au lit, je reçus la visite d’un homme qui venait me dire que le commissaire de police du quartier de l’École-de- Médecine avait à me parler, et que j'eusse à passer

chez lui. Je me rendis dans la journée chez le commissaire de police de la rue du Jardinet. Je trouvai un petit vieillard d’un aspect très-respectable, qui me reçut d’abord assez froidement et sans me rien dire; puis, me faisant passer dans une pièce à côté, il me montra, à mon grand étonnement, le chien que j’avais opéré dans le laboratoire de M. Pelouze, et me demanda si je le reconnaissais pour lui avoir mis l’instrument qu’il avait dans le ventre. Je répondis affirmativement, en ajoutant que j’étais trèscontent de retrouver ma canule, que je croyais perdue. Mon aveu, loin de satisfaire le commissaire, provoqua probablement sa colère, car il m’adressa une admonestation d’nne sévérité exagérée, accompagnée de menaces, pour avoir eu l audace de lui prendre son chien pour l’expérimenter. J’expliquai au commissaire que ce n’était pas moi qui étais venu prendre son chien, mais que je l’avais acheté à des individus qui les vendaient aux physiologistes, et qui se disaient employés par la police pour ramasser les chiens errants. J’ajoutai que je regrettais d’avoir été là cause involontaire de la peine que produisait chez lui la mésaventure de son chien ; mais que l’animal n’en mourrait pas; qu’il n’y avait qu’une chose à faire, c’était de me laisser reprendre ma canule d’argent, et qu’il garderait son chien. Ges dernières paroles firent changer le commissaire de langage; elles calmèrent surtout complètement sa femme et sa fille. J’enlevai mon instrument, et je promis en partant de revenir. Je retournai, en effet, plusieurs fois

rue du Jardinet. Le chien fut parfaitement guéri au bout de quelques jours; j’étais devenu l’ami du commissaire, et je pouvais compter désormais sur sa protection. C’est pourquoi je vins bientôt installer mon laboratoire dans sa circonscription, et, pendant plusieurs années, je pus continuer mes cours privés de physiologie expérimentale dans le quartier, ayant toujours l’avertissement et la protection du commissaire pour m’éviter de trop grands désagréments jusqu’à l’époque où enfin je fus nommé suppléant de Magendie, au Collège de France.

Telle était alors la triste destinée des débutants en physiologie expérimentale, lorsque, par des circonstances spéciales, ils n’avaient pu trouver à être cachés ou tolérés dans quelques établissements publics. J’en ai connu qui, malgré leur goût pour les études physiologiques, ont reculé devant de tels obstacles, et d’autres qui, malgré leur passion pour la physiologie, ont été vaincus dans la lutte et ont été obbgés de changer de direction ou de quitter la France 233 . Aujourd’hui les conditions sont meilleures sans doute; la physiologie n’est plus à l'index,; on commence à comprendre son importance, on veut la protéger et lui donner les moyens de développement dont elle manque.

Mais on ne pourra arriver à protéger efficacement la physiologie qu’en facilitant l’accès de la carrière physiologique aux jeunes gens qui veulent l’embrasser. Ce n’est que par le rajeunissement incessant

que la science, comme l’économie vivante, peut se nourrir et se développer. La jeunesse possède une force vive et une ardeur qu’il faut se garder de décourager par des difficultés trop grandes, et ne pas laisser s’user dans des travaux inutiles, ou s’égarer dans des luttes stériles. Il faut l’employer de bonne heure au profit de la science, mais en la soutenant et la dirigeant dans la bonne voie.

La science expérimentale physiologique ne peut donc prospérer et grandir en France que si l’on augmente et si l’on étend son enseignement, en même temps que, par la création de laboratoires convenablement montés, on formera un grand nombre de physiologistes qui multiplieront la production des travaux scientifiques. Déjà on a créé, dans ces dernières années, une chaire de physiologie expérimentale végétale (physique végétale) au Muséum d’histoire naturelle, et une chaire de physiologie générale à la faculté des sciences. Mais les moyens de travail et d’étude ont complètement fait défaut à cette dernière 234 . Ge qui importerait donc avant tout, ce serait la création de laboratoires où les maîtres auraient les ressources nécessaires pour faire avancer la science physiologique et où les élèves trouveraient les moyens de l’apprendre et de la cultiver 235 . Dans les cours, on peut divulguer la science et en donner le goût; mais s’il est indispensable qu’il y ait des cours pour initier les étudiants aux connaissances scientifiques acquises, ce n’est, pour les sciences expérimentales, que dans le laboratoire qu’on apprend

à découvrir et à élaborer les vérités scientifiques En un mot, si la chaire est le lieu où se dispense là science faite, le laboratoire est le champ où elle germe et se développe.

L’expérimentation physiologique est nécessairement complexe comme les phénomènes qu’elle analyse. Elle expérimente sur des êtres vivants, étudie au moyen de la vivisection, les fonctions des appareils organiques ainsi que les propriétés dés tissus vivants, et poursuit, à l’aide de l’analyse chimique, les phénomènes qui se passent dans l’organisme; enfin elle traduit les manifestations de la vie en se servant d’instruments physiques qui doivent avoir une grande précision pour mesurer l’intensité et décrire la forme de phénomènes physiologiques trèsdélicats. C’est pourquoi un laboratoire de physiologie générale exigera toujours un matériel compliqué et plusieurs sortes d’aides 236 . Il faut que les uns soient habitués à opérer sur les êtres vivants, et soient profondément versés dans les études anatomiques et histologiques, qui sont la base essentielle de la physiologie ; tandis que les autres, plus habiles dans les manipulations chimiques délicates, seront capables de les appliquer avec sûreté comme des instruments indispensables aux recherches de la physiologie expérimentale.

Si je désire avec tant d’ardeur que la physiologie soit pourvue en France des moyens de travail qu elle possède ailleurs, c’est que je me suis trouvé à inême de comprendre parfaitement que, sans ces moyens,

les savants sont arrêtés dans leur évolution et ne produisent qu’une faible partie de ce qu’ils auraient pu donner à la science. Durant ma carrière physiologique expérimentale, j’ai moi-même, comme d’autres, éprouvé bien souvent des pertes de temps immenses ou ressenti les impossibilités qui résultent de l’isolement scientifique et du manque d’aides. J’ai connu la douleur du savant qui, faute de moyens matériels, ne peut entreprendre ou réaliser les expériences qu’il conçoit, et est obligé de renoncer à certaines recherches ou de livrer sa découverte à l'état d’ébauche 237 . Ce que je voudrais donc par-dessus tout, c’est que les efforts accomplis par les anciens physiologistes aient aplani les difficultés pour les nouvelles générations.

Nous avons vu que la physiologie française a marché en avant par l’initiation aux idées et aux découvertes. Elle a.fait des travaux nombreux et importants, et il est étonnant même qu’elle ait pu faire autant avec si peu de moyens. Mais, ainsi que ' je l’ai déjà dit, ce n’est pas dans notre pays que le développement de la science physiologique est aujourd’hui le plus actif; d’autres pays l’ont de beaucoup dépassé.

La conclusion toute naturelle à laquelle nous arrivons est qu’il faut protéger la physiologie française et lui fournir les moyens de développement qui lui font défaut. J’ai la confiance que cela ne peut manquer d’arriver bientôt. En signalant les principaux besoins de l’enseignement qui m’est confié, j’ai

cru répondre à la pensée du Ministre et remplir mon

devoir envers la science.

Pour donner dans ce rapport une vue d’ensemble de la physiologie générale, j’ai nécessairement mis à contribution tous les travaux et toutes les découvertes modernes. Mais la nature de mon sujet, qui devait être restreint, m’a obligé à ne mettre en relief que des noms et des travaux de savants français ; j’avais seulement à indiquer la part que la France a prise au progrès général. Il serait donc bien loin de mon esprit d'avoir voulu établir une rivalité scientifique mesquine et jalouse entre les divers pays. La science, en effet, ne connaît pas de frontières, et les savant de toutes les nations ne forment qu’une vaste famille qui travaille au profit de l’humanité. Cependant il est éminemment utile de comparer le développement scientifique chez les différents peuples, Dans une juste appréciation des progrès comparatifs des sciences, on peut puiser le sentiment d’une noble émulation et trouver les motifs d’un perfectionnement scientifique réciproque. On peut voir, par exemple, que si l’Allemagne tient la plus large place dans les publications de la science physiologique contemporaine, cela vient de ce que les moyens de culture de la physiologie expérimentale y sont considérables et bien institués 238 . Il en est résulté que nulle part ailleurs il ne s’est formé autant de physiologistes éminents, et que nulle part ailleurs les élèves ne trouvent autant de moyens d’étude en même temps qu’une bonne direction scientifique.

C’est donc là un enseignement dont les autres pays peuvent profiter.

En résumé, pour avancer dans la physiologie comme dans les autres sciences expérimentales, il faut deux choses : le génie, qui ne se donne pas ; les moyens de travail, dont on peut disposer. La physiologie française ne réclame que ce qu’il est facile de lui donner ; le génie physiologique ne lui a jamais manqué.

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