‹ De la physionomie et de la paroleChapitre 13 sur 49 · DOCTRINE DE M. MOREAU · texte numérisé non relu

DOCTRINE DE M. MOREAU

de la joie sont donces et iiinoûéntes, celles du désespoir, de la rage et du dépit sont brûlantes et ( excitent dans les parties sur lesquelles elles coulent une impression vive et quelquefois dou^ loureuse »•

Enfin, si Ton en croit M. Moreau, les cris arrachés par la souffrance varient selon le siège et l'instrument du martyre ; et Toraille distingue aisément h leurs divers accents si la douleur a son siège dans l'estomac ou dans quelque autre organe, si l'instrument de torture est l'acier qui divise les chairs ou le feu qui las brûle.

U y a certainement dans toutes ces attributions que fait M. Moreau des muscles et des traits du visage à l'interprétation des passions de l'Ame beaucoup moins de vues systématiques, beaucoup plus de science sérieuse et même d'observation fidèle de la nature que chez Lebrun ; il y a surtout, vrais ou faux, beaucoup plus d'enseignements précis. On y peut voir une première tentative pour rapporter chaque passion de l'âme à quelque muscle déterminé du visage, qui en serait comme ForgauQ interprète, et en même temps pour donner du sens qui s*attache à tous les traits et ù tous les mouvements de la physionomie une ex-

plicatipn physiologique. Mais, sans rien préjuger sur la vérité ou la fausseté de Tidée générale qui a inspiré Fauteur, ni des affirmations spéciales dans lesquelles il l'a en partie réalisée, il est évi* dent que l'explication physiologique n'est qu'ébauchée et que l'attribution des muscles de la face à la traduction de passions déterminées flotte le plus souvent indécise entre des organes trop nombreux et des états de l'âme trop différents. Les deux directions où s'est à peine engagée la doctrine incertaine de M. Moreau, ont été suivies résolument par Ch. Bell et M. Duchenne. L'un s'est pro* posé pour but l'explication physiologique du jeu de la physionomie; l'autre a entrepris de fixer à chaque passion son siège sur le visage, son organe expressif et son muscle propre.

DOCTRtNE DE CH. BELL.

Nous sourions volontiers du cartésianisme naïf de Lebrun nous expliquant que le sourcil est la plus expressive de toutes les parties du visage, parce qu'il est sous la plus proche dépendance de la glande pinéale où l'âme habite ; mais, s'il était vrai que la glande pinoale fût le siège de l'âme et

que le sourcil fût visiblement en communication plus directe avec elle que les autres parties du visage, cette explication serait-elle si méprisable? Elle ne nous dirait pas le dernier mot des choses, elle ne nous apprendrait pas pourquoi le sourcil se fronce ou s'élève dans la douleur ou l'étonné^ ment plutôt que dans le plaisir ou dans l'humilité, mais elle nous ferait un peu mieux comprendre pourquoi les mouvements du sourcil sont plutôt que ceux de l'oreille ou des mâchoires associés au^ mouvements* de l'âme. Ch. Bell a cherché la raison des phénomènes corporels qui indiquent les passions de l'âme dans les fonctions vitales des organes où ces phénomènes s'accomplissent (1). Un tel but et une telle mélhode étaient vraiment dignes du savant illustre qui avait jeté tant de lumière sur le système nerveux en distinguant par leurs racines et par leurs fonctions, jusque-là confondues, les nerfs qui excitent la sensation dans l'âme et ceux qui içapriment le mouvement aux muscles.

(1) The anatomy and phUosophy of expression as connected withthefine arts, hy sir Charles Bell, K. H. Third edit. London. John Murray, 1844.

5A DE L*SX|kliEa8ION DJSS PASMONS.

Ch. Bell divise sang diffloulté tous lea muscles de la face en trois groupes, selon qu'ils ont pour centre ou pour point d'attache les yeux, le nea ou la bouche et concourent aux fonctions de quel^ qu'une de ces trois principales régions du visage. Les yeux, le nez, la bouche, servent à exprimer es passions de l'âme, mais ils servent encore plu8 évidemment à la vision, à la respiration, à la nutrition ; et il serait puéril de croire que l'âme exerce directement sur les muscles de ces parlies une influence motrice, soit pour l'accomplissement de leurs fonctions animales, soit pour celui de leur office d'interprètes. La respiration dont le nés et la bouche sont les organes extrêmes est étroite* ment liée avec la circulation du sang dont elle est l'auxiliaire et la condition. Si le cœur bat plus vile ou plus fort, il faut que la respiration s'accélère ou s'amplifie pour suffire à la purification du sang plus abondant qui vient chercher dans les pou* mons une vie nouvelle. Or. le cœur, principal organe de la circulation du sang, est insensible à l'attouchement, mais il ne l'est pas à l'influence de l'esprit ; s'il sympathise avec tous les mouvements du corps, il ressent aussi vivement toutes les éinolions de l'âme. La plupart des passions produisent

un trouble du cœur; des moindres altérations dans la fonction de cet organe s'ensuivent à leur tour des modifications sympathiques de la respiration qui commence et se termine aux lèvres et aux narines. Lors donc que le cœur subit Tin*fluence d'une passion de l'âme, il est physiologie quement nécessaire que la respiration en reçoive le contrecoup et que cette passion se révèle plus ou moins visiblement par les organes où le souiïle nait et expire.

C'est au moment même de la naissance que commence pour durer toute la vie en se fortifiant cette étroite sympathie des fonctions et des organes de la circulation du sang et de la respiration. Tant que l'enfant repose dans le sein de sa mère, il ne vit pas par la respiration pulmonaire, un autre organe que le poumon vivifie son sang épuisé. A la naissance, c'est la douleur, l'agent le plus efiîcace pour éveiller les facultés endormies, qui fait entrer en fonction pour subvenir aux besoins du cœur le poumon, la trachée, la poitrine, la bouche, les narines et tous les muscles auxiliaires de la respiration. Nous assistons chez l'enfant qui vient au monde au premier jeu de la machine, son corps s*agite, sa bouche s'ouvre, sa

poitrine se soulève, ses traits se contractent pour la première fois, Tair entre dans ses poumons, un faible cri se lait entendre, des inspirations successives dilatent sa poitrine, il crie plus fort ; désormais la respiration est régulièrement établie et désormais aussi certains muscles constitués essentiellement pour l'entretien de la vie sont devenus des instruments éloquents qui révèlent toutes les passions de Tâme : voilà comment les organes de la respiration sont en même temps organes de l'expression. L.a grimace avec laquelle Tenfant entre ainsi dans le mondé nous fait seulement sourire; pourtant elle renferme le secret de la physionomie.

Observez maintenant le visage d'un homme; à la dilatation, aux mouvements de ses narines, & l'ouverture de ses lèvres vous voyez le jeu de son souffle, vous connaissez l'état de sa respiration, celui de son cœur, celui de son âme. Par exemple, quand une passion violente, comme certaines douleurs qui vont jusqu'aux larmes, jette un trouble momentané dans les fonctions du cœur, la respiration ressent ce trouble à son tour, le diaphragme se contracte convulsivement, le souffle s'entrecoupe, l'aspiration se précipite, l'expiration se

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prdonge en gémissant, les muscles des lèvres et des narines comme ceux de la poitrine et du gosier se contractent diversement. Il en est de même des convulsions du rire, ce sont les organes respiratoires qui en sont le siège et le signe.

Dans le rire ou dans les pleurs, comme dans toutes les passions, la sympathie des fonctions et des muscles s'étend bien plus loin et produit bien d'autres effets. Elle ne s'arrête pas aux lèvres ou aux narines, elle n'entraîne pas seulement dans le cercle d'action du cœur les organes essentiellement respiratoires; elle monte jusqu'aux yeux et les fait participer physiologiquemeut aux états de l'âme. Dans le pleurer et dans le rire l'inspiration est rapide et l'expiration prolongée; or, quand la poitrine se contracte pour l'expiration, le sang n'arrive plus librement aux poumons comprimés, les grandes veines de là tête et du cou, les capillaires s'engorgent, le sang même, si la poitrine tarde trop longtemps à se dilater, peut retourner en arrière et la congestion porter une injure irréparable au cerveau ou à la délicate structure de l'œil. À ce danger la nature oppose la contraction des muscles palpébraux; pendant chaque expiration violente du rire et des pleurs, comme

58 DE L'EIPRESSION DS8 PÀSSiONS.

de la touX) le globe de l'oeil^ déjà pressé légèrement par la rétraction des lèvres et Télévation de la joue et de la paupière inférieure, est comprimé plus fortement par les fibres de l'orbiculaire : sous cette pression les larmes jaillissent de la glande lacrymale et les frêles vaisseaux de Tœil sont défendus contre le danger d'une rupture. Ainsi Tœil presque fermé, le clignement des paupières, des rides rayonnantes à leur angle extérieur, enfin les larmes deviennent en même temps le signe de la douleur qui pleure et de la joie qui rit.

La plupart des traits qui expriment les états de l'âme ont une raison d'être semblable dans les nécessités de la structure organique et la corréla* tien des fonctions. Ge n'est pas tout de dire comme Lebrun, comme M. Moreau, comme tout le monde, que les yeux levés vers le ciel expriment universellement Textasci la dévotion, la préoccupation douloureuse et quelques autres états encore; n*y a^t^il pas quelque raison de cette attitude particu* liére? En vain répondrait'^on que, quand l'esprit est occupé de pensées pieuses, il est naturel que les yeux cherchent Dieu dans le ciel, à moins qu'il ne soit naturel aussi de croire sérieusement que Dieu oêt au-dessus de nos têtes et que la terre

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