‹ De la physionomie et de la paroleChapitre 17 sur 49 · U QU'ON ACQUIERT L'INTELLIGENCE · texte numérisé non relu

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pour une même passion des expressions plus con* tradictoires ? Il est peu de passions où Lebrun ne fasse mouvoir, se dilater ou se resserrer les narines et ne plisse d'une façon ou d'une autre la racine du nez; la colère, la douleur, la frayeur, le désespoir, la tristesse, la joie , la jalousie , par ses ailes ou par ses rides le nez concourt à exprimer toutes ces passions. Selon M. Moreau, les muscles du nez n'ont guère d'autre fonction physiologique que de traduire les passions, notamment l'orgueil, la volupté, la sévérité , le courage, la raillerie. Selon Bichat, au contraire, les muscles du nez n'ont presque aucune influence dans le langage des passions. Pour exprimer un état de l'âme , chacun avec le pinceau ou avec la plume , en termes poétiques ou anatomiques , propose son signe , son muscle, son modèle, et , pour toute preuve , nous mettant sous les yeux son image: n'est-ce pas, dit-il, que ce visage traduit bien par ses yeux ou par son front , par ses lèvres ou par ses narines l'orgueil ou la jalousie, l'amour ou le dédain ? Et, en fin de compte, tous en appellent pour justifier leurs théories à notre expérience, lorsque nous demandions à leur science ou à leur art d'éclairer et de contrôler nos jugements.

Cette diversité des opinions nous enseigne qu'on ne peut fixer d'une manière invariable le sens de tous les traits du visage» soit pour traduire en mouvements de Tâme les mouvements que saisit l'oBil sur la face de l'homme, soit pour traduire sur la toile en lignes visibles du front ou des lèvres les passions que l'artiste prête à son personnage. Quelques principes généraux se dégagent seulement de ce conflit et quelques conséquences s'en peuvent tirer avec rigueur.

Pierre de (iOrtone esquissait un visage immobile et inexpressif, puis, touchant légèrement de son pinceau le coin des lèvres et la pointe des sourcils, il le faisait rire ou pleurer en les relevant ou les abaissant. Ce coup de pinceau, c'est le principal secret de l'art de peindre, c'est aussi la meilleure part de notre science de la physionomie. Le sour cil et le coin de la bouche sont de tout le visage de l'homme les plus éloquents interprètes des états de son âme. Sauf peut-être BufTon, qui ne voit rien de plus expressif que l'œil lui-même et Lava* ter, qui n'attache à aucun trait du visage mobile Autant de vertu révélatrice qu'à la ligne que dessine sur le globe de l'œil la paupière supérieure, il n*est personne qui ne place au premier rang

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ristique de la foce humaine , n'entrevoit-on pas quMl puisse être uni par une sympathie plus spé-^ ciale avec Tattribut caractéristique de l'esprit humain, la raison, et représenter plus que le reste du visage par ses mouvements variés le travail de la pensée ?

Un autre point sur lequel la plupart des physiologistes semblent s'accorder, c'est que l'œil serait moins expressif par lui-même que par son entourage et ne devrait son éloquence qu'aux muscles qui le meuvent, qui le découvrent ou qui le voilent. Il est hors de doute que les muscles qui meuvent et entourent le globe oculaire lui forment un cadre et le placent dans un jour qui amorti!

ou avive ses feux par un jeu habile des ombres et de la lumière. Mais il semble aussi que les savants qui en ont étudié l'expression se soient trop timidement arrêtés à la surface de ce globe lumineux, qu'ils aient négligé de pénétrer dans sa structure délicate et de demander, par exemple, au sphincter de l'iris, aux humeurs qui le remplissent, le baignent ou le colorent , le secret de son éclat oïl dé sa langueur^ de sa mollesse ou de son énergie, de sa douceut ou de sa férocité. Il est bien difficile de croire que ce miroir de l'âme ne

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la réfléchisse pas, qu'il emprunte au dehors toute sa vertu et ne puisse de lui-même ni s'allumer, ni ^'éteindre , comme si le soleil ne devait qu'aux nuages qui Tobscurcissent ou le découvrent l'ardeur ou l'impuissance dé ses rayons.

Il faut nier, comme M. Darwin, toute prévoyance de la nature et prétendre, par exemple, que l'œil n'est pas construit comme il est afm de voir, mais qu'il voit parce qu'il est ainsi construit; il faut soutenir que dans les plus merveilleux phénomènes il n'y a que des résultats obtenus sans fins poursuivies, pour prétendre aussi que les traits du visage remplissent fortuitement le rôle d'interprètes des passions de l'àme, sans être aucunement destinés à cet usage. Le bon sens , d'accord avec Ja science la plus sûre, reconnaît dans la structure du visage de l'homme et dans les traits qui s'y dessinent une prévoyance et une destination spéciale de la nature ; mais il ne faut pas tirer de ce principe général des conséquences qu'il ne tenferme pas.

Il ne s'ensuit pas , par exemple , de ce que la nature a façonné le visage de l'homme pour que son jeu mobile remplisse l'office de langage universel, que, tout en ayant une valeur significative.

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les traits de l'homine aussi bien que des animaux n'aient pas une raison d'être physiologique et qu'il ne soit pas plus sage et plus instructif de s'enquérir, de celle-ci que de s'en tenir paresseusement à la raison finale. S'il est, au contraire, une vérité que Ch. Bell ait clairement démontrée, c'est qu'avant d'être des organes de l'expression , les muscles de la face humaine remplissent d'autres fonctions animales, de sorte qu'avant de voir dans chaque contraction musculaire l'indice de quelque état de l'âme, il y faut voir un phénomène physiologique et que la raison finale est, en quelque sorte, greffée sur la raison physiologique, comme les organes de la parole et de l'expression faciale sur ceux de la respiration, de la mastication et de la vue. Ch. Bell ne va pas même assez loin dans la voie qu'il a tracée, et l'on peut lui faire le reproche de timidité, sinon d'infidélité à ses principes. En effet, après avoir employé sa science et son génie à expliquer comment les mouvements des narines, des lèvres, des joues , des yeux, de presque tout le corps, sont dans une dépendance étroite des fonctions essentielles de la vie, comment les muscles qui servent à l'expression des passions sont liés aux organes de ces

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fonctions, après avoir reconnu que le rictus du lion est le premier acte de la lutte à laquelle il s*appréte et que la rage humaine a son rictus, il semble abandonner son idée première et vouloir, par exemple, que les mouvements du front et du sourcil n'aient absolument d'autre objet que de révéler les mouvemenls intérieurs de Tàme. Cependant ne serait-ce pas profiter de ses leçons et appliquer sa propre méthode que de penser que les rides transversales qui sillonnent le front et arquent le sourcil dans l'admiration sont un com« raencement et presque une partie essentielle de Taclion d'admirer, puisqu'elles élèvent la paupière et font tout yeux le visage de l'homme, ou que les contractions musculaires provoquées par la colère et l'aiguillon de la douleur sont des actes ou des préludes d'attaque ou de défense ?

La cause de la providence de la nature ne peut rien gagner à ce qu'on prétende que les mouvements de la face humaine, tous ou quelques-uns, ont été institués expressément et même exclusivement par elle pour manifester les passions de Tâme, car les signes de toute espèce remplissent d'autant mieux leur office d'interprètes qu'ils ont avec la nature de la passion qui les provoque ou

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avec les circonstances qui raccompagnent une relation plus intelligible, par exemple qu'ils résultent ou font partie de quelque fonction physiologique intéressée par la passion, ou qu'ils préparent et commencent quelque action extérieure que la passion commande. Cela est surtout évident pour les mouvements des membres et les attitudes du corps qu'on appelle généralement les gestes. Le buste incliné de côté, la tête tournée de façon à présenter l'oreille au vent ne signifient si clairement l'attention particulière d'un homme qui écoute et la direction précise de l'objet de son attention que parce que cette pose est l'acte même de l'attention. Engel a souvent décrit avec bonheur ces gestes et ces attitudes du corps et des membres, qui sont comme l'exécution des passions de l'âme (1) . Or les mouvements du visage et les traits qu'ils dessinent ne sont autre chose que les gestes et les attitudes de la face^ produits comme ceux des membres et du tronc parla contraction ou le relâchement de certains muscles, mais ce sont des gestes plus fins et dont la signification est souvent moins évidente

(1) Idées sur le gesle et Vaclion théâtrale , par M. Kagel« suvies d'une lettre du même auteur sur la peinture musicale, 2 vol. ia-8. Paris, Janien, an IH.

que celle des poses ou des mouvements du corps, parce que le tronc et les membres, bien plus que

la face, sont lès organes de Texécution et les

instruments d'actions plus grossières. Les gestes du visage sont surtout des effets plus ou moins lointains des fonctions vitales sur les muscles les plus mobiles du corps humain qui déjà participent à leur accomplissement. La raison physiologique est donc le meilleur commentaire de la physionomie ; loin de la mépriser, le peintre et le philosophe eux-mêmes ne sauraient la rechercher avec trop de soin. C'est cette pensée qu'exposait, il y a quelques jours à peine, un naturaliste distingué, M. Gratiolet, avec l'éloquence persuasive et indé^ linissable de l'homme qui va mourir (1).

Le langage des passions serait bien clair, s'il était vrai que chacune a dans un muscle ou dans un trait de la face son signe visible et sa traduction naturelle. L'incertitude de l'interprétation des physionomies, les difficultés de la peinture des passions par l'artiste ou parle comédien tendraient à faire croire que chaque passion n'a pas son mus»

(1) Revue des cours scientifiques de la France et de Vélranger, n9 du 11 février 1865. — Soirées scientifiques de la Sorbonne, conféfdncef de M. Gratiolet : De la physionomie.

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