CHAPITRE V
l'COMMENT s'apprend LE LANGAGE DE LA PHYSIONOMIE.
La contradiction des doctrines autorise suffisamment à conclure que nous n'avons pas du langage de la physionomie une compréhension instinctive mais acquise; mieux vaut cependant en demander la preuve directe à l'observation et montrer que Tenfant ne possède pas par droit de naissance, mais conquiert par le seul fait de vivre Tintelligence des signes les plus simples et les plus grossiers, de ceux-là mêmes qu'il produit les premiers et en arrivant au monde.
S'il est impossible d'assigner rigoureusement à chaque état de l'âme un trait ou un masque
qui rexprime, à chaque sillon de la peau une passion qui le creuse, il n'en est pas moins incontestable que les affections générales de l'âme se manifestent au dehors par les mouvements et les attitudes du corps, se peignent sur la face, se traduisent par des rires ou par des sanglots et que, malgré les incertitudes des artistes, des savants et du vulgaire, certaines apparences du visage, certains sons inarticulés de la voix humaine sont en fait interprétés par tous les hommes comme les signes extérieurs de certaines passions intimes. Oublions les contradictions, laissons de côté les symptômes ambigus, les passions douteuses, ne considérons que les résultats unanimes cl les signes incontestés.
Un enfant souffre, il crie ou pleure; il est joyeux, il sourit ou rit aux éclats; une femme a peur, elle pâlit et tremble; un homme est honteux de sa conduite , il rougit et baisse la tête. Voilà des faits communs et compris de tous. Un enfant souffre, il crie ou pleure ; mais un homme souffre une douleur bien plus affreuse , il ne pleure, ni ne crie. Une femme a peur, elle pâlit et tremble ; mais un homme ou une autre femme ne tremble ni ne pâlit.
Un criminel novice rougit de sa faute ; un scélérat endurci porte haut un front qui ne rougit jamais. 11 ne faut pas conclure de cette diversité que la nature ne pousse pas l'homme à crier quand il souffre, qu'il ne tremble pas naturellement quand il a peur et ne rougit pas quand il éprouve le sentiment de la honte. L'homme fait ne crie pas comme l'enfant, le scélérat endurci ne rougit pas comme le jeune criminel, le soldat ne tremble point comme une femme, parce que, si l'instinct est une puissance, la volonté en est une autre, assez forte souvent pour empêcher ces manifestations physiques des sentiments de l'âme. On dit d'un homme qu'il est fort, qu'il a du pouvoir sur lui-même, lorsqu'il supporte sans se trahir une vive douleur, renferme sa colère dans son cœur et offre à ceux qui le regardent un visage impassible. Il est fort, il fait preuve de force en ne révélant par aucun signe l'état de son âme, parce qu'il impose silence à ses cris, maintient par la volonté tous les muscles de son corps dans l'immobilité. Il crierait lui aussi sans cette énergie morale, il trahirait sa colère intérieure sans cet eflort puissant ; il est donc porté par la douleur à crier, par la colère à frémir, par toutes les passions
diverses à des mouvements divers du corps ou du visage ; la force de la nature est domptée par la volonté ou par l'habitude, mais l'effort de volonté qu'il a fallu déployer pour la vaincre une fois ou à jamais témoigne de son existence et de son action. C'est donc un fait constant que les passions de l'âme provoquent naturellement et mystérieusement dans le corps certains mouvements qui s'exécutent en effet, à moins qu'une force anta* goniste plus puissante, comme la volonté, n'en réprime la production. Le visage qui ne traduit pas la colère, la peur, la douleur de l'âme, est un masque dont se couvre l'homme fort ou dissimulé. Ce qui est douteux et ce qui importe, n'est pas de savoir comment ces signes se produisent, mais comment ils sont interprétés. Pour qu'un signe existe, il faut qu'une intelligence en comprenne la signification. Quand l'enfant pleure, quand il crie, quelle est l'intelligence qui comprend que ces pleurs expriment la souffrance? Est-ce celle de l'enfant, est-ce celte de la mère, sont-ce toutes deux et comment? L'enfant qui a déjà vécu, déjà souffert, déjà crié, crie avec volonté, avec conscience, au moins avec intelligence de ce qu'il fait ; il crie pour appeler sa mère, pour manifester sa
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douleur. Mais celui-là, tout nouveau-né qu'il est, a déjà bien deTexpérience ; la preuve qu'il possède déjà une certaine somme de science acquise et qu'il en use, c'est qu'il crie bien plus fort et bien plus souvent quand sa nourrice l'a habitué à se rendre à ses cris, c'est qu'il crie bien plus que de raison, quand il ne souffre guère, pour se faire plaindre ou caresser. Il crie et pleure avec ruse; ce n'est déjà plus la nature danis toute sa sincérité, avant le premier mélange avec l'expérience.
L'enfant qui souffre sa première douleur et pousse son premier cri, il n'est pas croyable qu'il le pousse avec l'intention de manifester sa douleur, d'appeler à l'aide, avec l'intelligence que le cri est un signe. Cette intention existe sans doute dans la sagesse qui a ordonné toutes choses et provoque l'enfant à crier, mais cette destination de son premier cri n'est ni voulue, ni comprise par l'enfant qui le pousse.
Il n'est même pas bon dans une étude d'observation de s'arrêter trop eomplaisamment sur cette pensée que certains phénomènes sont institués par la nature poqr servir de signes de l'existence présente, antérieurci ou future d'autres phénomènes, fût-ce dans l'ordre des faits où les eauses
DE U raYSIONOMlB. ill
finales sont les plus évidentes et les plus nom* breuses, en physiologie, par exemple, et dans les
relations du physique et du moral; parce que, comme on Ta souvent remarqué, on est tenté de conclure que toutes les choses sont instituées par la nature pour Tusage exprès que nous en faisons, de telle sorte qu'il suffise que nous retirions de telle chose un tel service, en fassions une telle application, pour qu'on en puisse conclure qu'elle a été précisément destinée à cet usage par la nature elle-même. Or, il est bien évident qu'il y u beaucoup de choses qui deviennent pour nous des moyens, non parce qu'elles ont été fabriquées pour être employées à la fin à laquelle nous les appliquons, mais parce que l'esprit de l'homme est assez industrieux pour faire servir à ses desseins tout ce qui l'entoure, en profitant des faveurs du hasard aussi bien que des dispositions prévoyantes de la nature. Pour ne pas confondre les unes avec las autres, pour ne pas mériter les railleries de Voltaire, il est bon de ne pas chercher avec trop de curiosité les fins poursuivies par la natulre, quand l'homme en profite sciemment et que l'industrie de l'un se mêle à la providence de l'autre. U faut chercher d'abord la cause e£Sciente
(les choses que nous voyons et n'en chercher la destination possible, la cause finale, que dans le cas où la cause efficiente ne rendrait pas une raison suffisante de l'objet ou du phénomène. Sans contester que les cris de l'enfant et autres faits organiques aient été institués par la nature pour servir de signes des passions de Tâme, il est bien plus important de chercher comment ils se produisent, que de se précipiter sans plus de réflexion vers cette conclusion, qu'ils sont faits expressément pour exprimer d'une manière sensible les états invisibles de l'âme. Tant de choses servent de signes à l'homme que dans le nombre beaucoup deviennent signes, qui n'étaient pas précisément destinées à l'être. Et puis toutes les choses que nous employons à nos usages, fussentelles créées par la nature pour ces usages mêmes, il pourrait bien entrer aussi dans les prévisions de cette raison divine qu'elles ne nous serviraient à ces fins qu'à la condition que nous saurions en utiliser les dispositions.
Que la fumée soit ou non destinée par la nature à servir à l'homme de signe révélateur du feu qui la produit, il faut toujours que l'homme en découvre soit l'utilité fortuite, soit la destination
providentielle. Elle est un signe naturel du feu, si l'on veut dire par là que rien n'est plus facile à un homme doué de la plus grossière intelligence que de se hausser à la conception du proverbe : pas de fumée sans feu. Conclure de la fumée qu'où voit, à un feu qui la produit, est un raisonnement si simple, qu'il n'est pas possible à un homme raisonnable de ne pas le faire; Leibniz dirait même que ce n'est qu'une comécution dont sont capables les bétes privées de raison. Mais personne ne dira que la fumée soit le signe naturel du feu, s'il fallait entendre par là que la nature non* seulement a institué la fumée pour servir à l'homme d'indice révélateur dufeuqui la produit, mais qu'elle a encore donné à l'homme la connaissance innée de cette vertu significative. Car il en faudrait penser autant de tous les effets constants et nécessaires qui révèlent aussi facilement les causes .qui les produisent, de tous les phénomènes qui se suivent ou s'accompagnent, parce qu'ils se dénoncent également les uns les autres; il faudrait supprimer comme inutile l'intelligence humaine, son activité, son initiative, puisqu'on ne lui laisserait pas même le facile travail de découvrir Tusage possible de cette relation
constante entre la cause et l'e&ét, le feu et la fumée* et de deviner Tun à la vue de l'autre.
Ce serait un triste philosophe et un bien léger observateur^ celui qui se contenterait de voir que tous les hommes connaissent l'usage du feu pour faire cuire les aliments, l'usage de la fumée pour dénoncer le feu^ de l'effet pour révéler la cause, et conclurait de l'universalité de cette science & son origine divine ou à son innéité. Il devrait prendre seulement la peine de rechercher si l'intelligence commune que tout homme tient de la nature ne suffit pas à découvrir par la plus simple des expé^ riences cette science grossière et cet art focile. Ce serait un serviteur bien maladroit de la provi* dence divine, celui qui , sans plus de souci, refù^* serait à l'homme toute industrie pour en rapporter i Didu la gloire avec l'inventioi) ; il oublierait que tout ce que fait l'homme créé par Dieu est aussi l'œuvre de Dieu, et que, plus la créature est belle et intelligente, plus elle glorifie le créateur. Je ne prétends pas qu'il en soit des pleurs et du rire de l'enfant, de tous les mouvements du visage , de toutes les apparences du corps qui sont pour nous les signes des passions et des états de l'âme, comme de la fumée et du feu, de l'eiTet et de sa
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cause^ je ne nie pas que la nature ait fait les larmes pour que rhomme qui les voit couler pût comprendre ainsi la douleur de celui qui les yerse. Mais il me parait peu philosophique, soit d'affirmer du premier coup que l'homme a la compréhension innée du sens de ces mouvements , soit même de proclamer sans plus de façons que toutes ces apparences du corps sont destinées par la nature à l'usage que nous en faisons. La sagesse de la na* ttire n'est pas en question : que Fhommeait reçu d'elle la clef de tous ces signes , ou qu'il l'ail découverte par sa raison créée, comme ChampoUion les hiéroglyphes, la providence est également glorifiée* La destination naturelle des mouvements du visage à servir d'indices des états de l'âme, n'exclut pas à son tour la participation de Tintel- Hgence et de l'industrie humaine â l*accomplissement de cette destination. Quand même ce jeu de la physiotioitîle et toutes les apparences du corps ne seraient que pour révéler âThomme les passions de son semblable, il importerait surtout de savoir par quels moyens cette fin est atteinte, ce que la seule observation des faits peut tious apprendre. C'est, en eifet, dans la manière dont cette fin est poursuivie et atteinte que la raison humaine peut
trouver sa place et avoir son rôle ; elle peut être elle-même le plus important de ces moyens et être à la fois inventeur et instrument. Elle peut être destinée à découvrir par son industrie les passions de Tâme dans les mouvements du visage, tandis que la face humaine le serait à recevoir comme une énigme les secrets de Tâme et à ne les livrer qu'à celui qui saurait en inventer l'explication.
C'est le propre des cris, des mouvemrats du visage et de tout le corps , de ceux-là mêmes qui peuvent plus tard être produits avec intention ou empêchés par la volonté, d'être exécutés d'abord fatalement et sans conscience. Soit que le milieu nouveau qui baigne son corps impressionnable cause sa première souffrance à l'enfant qui vient au monde, soit que la première introduction de Tair dans ses poumons délicats soit douloureuse, il crie sans le vouloir , sans le savoir, et ne peut pas ne pas crier. « Que dans les langes du berceau, dit M. Jouffroy, et le jour même de sa naissance un enfant éprouve une vive douleur, aussitôt il pousse un cri qui , pour tous les hommes , est le signe de ce phénomène. Qui lui a appris ce signe? Ce n'est pas l'expérience assurément. 11 s'en sert évidemment sans l'avoir appris. » Rien n'est plus
vrai, si Ton ne tire pas de ces paroles des consé* quences qu'elles ne renferment pas.
C'est ici surtout qu'il importe de distinguer la production et Tintelligence du signe. Il ne faut pas les associer à l'avance et leur imposer la même origine; peut-être bien ont-elles toutes deux la même source et la même explication , peut-être le signe est-il compris de la même façon qu'il est produit, mais il pourrait bien aussi en être autrement. 11 est trop évident que l'enfant qui crie en venant au monde n'a pas appris de l'expérience à pousser son premier cri ; il ne l'est point qu'il n'apprenne pas d'elle à en comprendre plus tard la valeur significative. Dans le cri poussé par l'enfant il y a deux choses, le bruit ou le phénomène physiologique et le signe compréhensible et même compris. Ce que l'enfant n'apprend certainement pas de l'expérience, c'est à produire le bruit : ce bruit, qui n'est en lui-même que la matière du signe, est l'eflfet fatal de la souffrance, en tous points semblable à tant d'autres effets du moral sur le physique. Si nous considérons maintenant dans le cri, non plus le simple bruit, le fait organique et fatal, mais le signe, M. Jouffroy pense qu'il en est delà compréhension du signe comme d^
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la production du bruit, que le cri est comprïi à titre de signe de la souffrance, aussi naturellement qu'il est poussé, que l'homme jouit d'une faculté spé< ciale qui lui révèle la signification du cri de l'enfant ou de l'homme et de bien d'autres phénomènes sensibles. Est-ce bien vrai? Est-ce surtout bien prouvé?
Beaucoup de symptômes corporels, conséquences fatales des états de notre âme, ne deviennent manifestement pour nous des signes de nos sentiments et de nos passions que par suite d'une expérience plus ou moins longue et savante, tout comme la fumée devient pour nous le signe du feu, avec cette seule différence qu'il faut une intelligence bien plus subtile et bien plus exercée pour deviner à la vue de ces effets la passion qui les produit, que pour découvrir que la Aimée provient d'un feu ardent ou éteint. Ce n'est pas à dire qu'il en soit de même de tous les autres, mais c'est assez pour nous mettre en garde contre la tenta* lion de croire que tous les effets physiologiques des états de l'âme, naturellement et nécessaire* ment produits^ sont par analogie aussi naturellement et nécessairement oompris par tous les hommes* De plus, il existe pour les sciences, pour
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la philosophie cotnttie pour la physique, deâ règles de prudence dont Tèxcellence est éprouvée par l'histoire de nos erreurs et de nos découvertes. Un fait d'apparence extraordinaire, merveilleuse, inexplicable, est-il constaté ; que doit faire, que fait le physicien? Il ne commence pas par crier au miracle, il n'imagine pas tout d*abord une loi nouvelle, une vertu particulière de la matière pour l'expliquer; il tâche de le faire rentrer sous la loi commune, de s*en reridre compte par l'action des propriétés gétiéraleg et connues de la matière. Bien souvent, avec un peu ou beaucoup de patience, avec des années ou des siècles, Tapparence raei'Veilleuse disparaît, la pesanteur de Tair, les lois de l'équilibre remplacent Thorreur du vide, la gravitation succède aux esprits planétaires, la science à là superstition, la vérité à Terreur. Il en doit être de mente en philosophie. Un fait estil signalé, mystérieux, inexpliqué, avant de créer une faculté spéciale de l'âme humaine expressément chargée de le produire, avant, si c'est une notion de l'esprit, d'en faire uUe vérité révélée, une idée innée, une science infuse, il ti'est que sage de chercher à Texpliquef par les puissances commttnes de Vâitie, par lés facultés ordinaires
de Fesprit donl on sait le mieux rexistence et le jeu, par l'expérience, le raisonnement, la mémoire, s'entr* aidant et multipliant leurs forces. H arrivera souvent que le fait extraordinaire perdra son caractère merveilleux et deviendra vulgaire, tel prophète ne sera plus qu'un insensé, le possédé qu'un malade, l'extase se résoudra dans une erreur de l'imagination et la divination dans le rêve. Si cette règle est sage, il est sage aussi de chercher si l'intelligence que nous possédons de la vertu significative des traits du visage, des larmes, du rire, de la pâleur et autres phénomènes physiologiques, ne peut absolument s'expliquer par les ressources vulgaires de l'esprit humain, par Texpérience des sens, celle de la conscience, par l'induction la plus facile ou la plus humble fonction de la mémoire. Si toutes les ressources ordinaires de l'esprit humain, sa perspicacité incontestable et ses procédés les plus communs ne suffisaient pas pour expliquer cette compréhension prompte et universelle des signes de la physionomie, du rire ou des larmes, alors, mais alors seulement il ne faudrait plus se refuser à croire que cette intelligence est le fait d'une révélation natarelle, qu'il existe entre le signe et la chosA
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signifiée une relation toute spéciale que l'expérience de la vie ne saurait nous découvrir, que l'inspiration de la nature créatrice est seule capable de nous faire connaître. C'est là une extrémité à laquelle nous pourrions nous résigner au besoin, et dont la perspective n'a rien d'effrayant pour le bon sens, mais où il ne faut pas se jeter de gaieté de cœur et où il ne sera pas, si je ne me trompe, nécessaire de recourir.
Puisqu'un grand nombre de phénomènes qui sont la conséquence nécessaire ou seulement haituelle d'autres phénomènes ne deviennent pour nous les signes de ceux-ci, soit dans la nature qui nous environne, comme la fumée devient le signe du feu, soit dans notre propre corps, comme l'empâtement de la langue devient celui d'un embarras des intestins, que le jour où nous nous apercevons de la succession ou de la simultanéité constantes de ces deux faits, sans que nous ayons vu de tout temps et avant toute expérience l'indice du second dans le premier, on est en droit de se demander tout d'abord s'il n'en est pas ainsi de tous les phénomènes physiologiques qui sont la matière des signes de nos passions. II est impossible de constater le fait sur soi-même, il est
112 COMMBHT S'At»PRfiND LE LANGAGE
'bien difflolle de le surprendre dftîis TobsOUrilé de la pretnière enfance ; mais au moins dans c& que Tobservation même la plus superficielle nous montre des premiers jours du nouveau-né, rien ne contredit cette induction naturelle. En effet, il s'écoUle un certain temps avant que les sens de l'enfant noUveau-né aient des perceptions distinctes des phénomènes extérieurs et avant qti^il manifeste Tintelligence du signe dont il produit Maletnent la tnatière. Or, ce temps paraît suffisant pour qu'il apprenne ])ar expérience la valeur du cri comme signe de la douleur, de la sienne ou de celle d'autrui. pour avoir poussé ce cri instinctivement quand il souffrait (1).
Deut choses pourraient faire reiioncer â cette simple et légitime explication : l'impossibilité démontrée par la raison d'une telle expérience, ou la preuve donnée par les faits que certains signes des sentiments et des passions sont compris ittimé-
diatement par l'enfant inexpérimenté. Une telle impossibilité n'existe pas; s'il s'agissait d'un raisonnement compliqué, de notions précises, d'idées abstraites, on croirait à bon droit l'intelligence
(1) Voy. ISHài sur te hngagey pa^ M. Charma. Paris, 4856,
DE LA mSIOROHIB, ItS
de l'enfant qui vient de naître incapable d'un tel effort et d'un tel travail; mais il ne s'agit ici que des sensations les plus grossières et de la plus facile association des plus prochains souvenirs. L'enfant qui souffre crie instinctivement ; la mère accourt et le berce ; nouvelle douleur, nouveau cri, nouvelle chanson de la berceuse. L'enfani, à coup sûr, ne fait pas ce raisonnement > que, puisque l'on berce quand il crie, et que sa douleur s'apaise, le cri est un appel et un signe de sa souffrance. Voilà ce qui est impossible ; mais ce qui est possible, immanquable, c'est qu'il crie dorénavant, non plus pour satisfaire seulement au besoin de crier, mais pour appeler la berceuse, c*est'à-dire le soulagement de sa douleur. Ce n'est pas, si l'on veut, la compréhension de la valeur du signe, ce n'en est que le sentiment, mais le sentiment acquis. Une béte, et des plus infimes, est capable de si peu ; quoi d'étonnant que l'enfant soit capable aussi d'une telle association de «ensations animales qui deviendront, son intelligence s'éveillant peu à peu, une compréhension rationnelle d'idées distinctes et délicates? Si l'enfant de Touvrière, dont le travail est le gagne* pain, est généralement moiQS criard que l'enfant
iîà COMMENT S'APPREND LE UNGAGE
de la mére oisive et faible qui le berce au moindre cri, ce n'est pas que l'un souffre moins et ait moins naturellement le besoin de crier, c'est que l'un et l'autre ont l'expérience des résultats respectifs, et par conséquent le sentiment de la valeur significative de leurs cris.
Si cette association de sensations vives et communes ne dépasse pas l'intelligence du nouveauné qui doit plus tard devenir raisonnable, est-il prouvé par quelque exemple qu'il y ait des phénomènes physiologiques dont l'enfant comprenne du premier coup et sans aucune expérience la signification? On pourrait croire, en effet, s'il en était ainsi de quelque signe que ce fût, qu'il en est de même de tous les signes que l'homme pa* rait comprendre dés son enfance, sans qu'aucun travail antérieur d'interprétation soit manifeste. La passion et le signe auxquels on demande cette preuve, sont bien l'exemple le plus favorable qu'on pût choisir. Le fait matériel est ce froncement de sourcils, ce masque indescriptible où nous lisons la menace. Il n'est pas déraisonnable de supposer que l'enfant qui a souffert, crié et entendu son propre cri ou celui d'autrui, puisse en découvrir le sens grâce à cette expérience; mais l'enfant n'a ni
VU ni pu voir son front plissé, son regard méchant; il ne connaît pas par lui-même le sentiment de la menace et n'en a jamais produit le signe. Si donc, à la première vue d'un visage menaçant, il comprend la signification de ce visage, c'est, dit-on, qu'il a de ce signe et de bien d'autres une intelli* gence naturelle. A en croire M. Jouffroy et plus d'un autre philosophe ou savant (i), le fait serait constant, l'enfant comprendrait instantanément le signe de la menace, sans en avoir jamais ni éprouvé le sentiment, ni produit le signe ; et ils en concluent fort légitimement, si le fait est réel, que c'est de la même manière, et non par expérience, que l'enfant interprète le cri d'autrui comme signe de la douleur. Mais peut-être M. Jouffroy s'est-il satisfait cette fois à bon marché d'une évidence au moins douteuse.
L'enfant, encore incapable d'éprouver le sentiment de la menace, en comprend l'expression sur le visage d'autrui ; la preuve : « elle Teffraye et le fait pleurer i». Oui, un visage menaçant effraye l'enfant et le fait pleurer; voilà ce qui est évident, mais cela seul est évident ; voilà le fait, le reste
(1) Voy. Essai VI sur les facultés inlellectuelUs de Vhomme^ par Th. Reid, chap. V,
iStf COMMENT fi'APPRBND LE LANGAGE
n'est qu'induction et hypothèse. Dire que Tenfant comprend le signe, la chose signifiée, le sentiment de la menace, ce n'est pas constater un fait, c'est commenter les pleurs de l'enfant. Il est peut-être plus raisonnable de les interpréter autrement ; un visage menapant fait pleurer l'enfant comme tant d'autres choses; une grimace, une vilaine béte, une laide, figure l'effrayent aussi et le font pleurer; une caresse maladroite et jusqu*à un visage souriant mais inconnu l'effraye et le fait pleurer* Le sentiment le plus facile à susciter dans Tftme de l'enfant, c'est le sentiment de la peur : tout l'éveille* Votre visage menaçant lui fait peur^ vous le dites vous-^méme et ne prouvez pas autre chose. Je comprends tnieux l'auteUr A'Émile qui veut combattre chez l'enfant ce sentiment de la peur toujours prêt à naître, à grandir et à durer jusque chez l'homme. « L'enfant se sent si faible qu'il craint tout ce qu'il ne connaît paâ. Je veui qu'on l'habitue à voir des objets nouveaux, deè animaux laids, dégoûtants, bizarres. Tous les enfanta ont peur des masques ; je commence par motitrer à Emile un masque d'une figure agréable. Peu à peu je l'accoutume à des masques moins agréables, et enfin à des figures hideuses. » Et Rousseau rap-