‹ De la physionomie et de la paroleChapitre 22 sur 49 · DE LA PHYSIONOMIE. IS · texte numérisé non relu

DE LA PHYSIONOMIE. IS

poUo avec bonheur la scène si charmatite et si vraie des adieux d'Hector et d'Andromaque. « Hector tend les bras à son fils, mais Tenifant se rejette en pleurant sur le sein de sa nourrice, effrayé par la crinière du casque de son père. » Ainsi le casque empanaché de son père lui souriant et lui tendant les bras produit sur Astyanax le même effet qu'eût produit, apparaissant tout à coup, le visage menaçant d'Achille.

L'enfant n'est pas évidemment sensible à l'expression délicate de la physionomie : il y a des états de l'âme dont il est certain qu'il ne comprend pas les effets physiques, signes clairs de ces passions pour des intelligences plus vieilles ; on peut dire même que le plus grand nombre des passions humaines se dessinent sur le visage en traits dont le sens échappe à la naïveté de ^enfant. Son intelligence native de la physionomie de ses semblables ne se trahit que de deux fa^otis, par le rire et pat les pleurs et se réduit tout entière à la douleur ou à la joie, et ftu sentiment de la peur excité ou calmé par le visage d'autrui. Encore bien Astyanax peut-il s'émouvoir à tort, s'effrayer du panache de son père et se réfugier peut-être aux bras d'AchiUê furieux maid à la belle chevelure.

128 COMiMËNT S'APPREND LE LANGAGE

J'entends un cri, que veut*il dire? Moi, homme, qui ai vécu, j'en comprends le sens; encore me trompé-je quelquefois. C'est un cri arraché par la douleur, peut-être seulement par TefiFroi, peut-être est-ce un cri de surprise, peut-être même est-ce un cri de joie ? L'enfant entend tous ces cris, en fait-il donc la différence, quand moi je ne les comprends pas sans erreur? Le plus certain de tous ces faits, c'est que les cris d'autrui le font crier lui-même et que le cri d'un animal ou même le bruit d'une chose inanimée ne produit pas sur lui un autre effet que le cri de l'homme.

La figure riante de sa nourrice calme et fait sourire l'enfant, tandis qu'un visage triste lui arrache des larmes :

Ut ridentîbus arrident, ita flentibus adflent Humani vultus.

Mais ce vieil adage ne défend pas qu'on se demande si ce premier effet ne résulte pas, chez l'enfant, d'une sympathie toute physique. Il n'est pas non plus impossible que l'enfant ne réponde aux larmes par ses pleurs, et par ses ris au sourire, qu'il ne comprenne les signes de la douleur et de la joie d'autrui, que parce qu'il a éprouvé lui-même et la

DE LA PHYSIONOMIE. i2d

gaieté et le chagrin et le rire et les pleurs. Toutes les passions que Tenfant a ressenties et par conséquent exprimées, il en comprend le signe chez autrui ; mais il n'est pas certain qu'il comprenne le signe des sentiments qui n'ont pas ému son jeune cœur. C'est la loi qui gouverne sous nos yeux le développement des idées et des passions des hommes : ce qu'il? comprennent le mieux, ce sont leurs propres passions et leurs idées personnelles; ils se refusent parfois obstinément à comprendre des pensées contraires aux leurs, des sentiments qu'ils n'ont pas éprouvés. Pourquoi celte loi ne régirait-elle pas l'enfance et la première intelligence du cœur humain et des signes visibles de ses passions? Il est plus vraisemblable encore, car les voies de la nature sont si sages que les plus différentes conduisent souvent au même résultat, que la sympathie organique et l'expérience personnelle s'unissent pour apprendre à l'enfant le langage que parle le visage de Thomme.

Dugald Stewart, qui prétend comme M. Jouffroy que nous avons l'intelligence instinctive des signes de la physionomie, est obligé cependant de faire bien des concessions à la vérité ; il lui en fait tant qu'il semble parfois se combattre lui-

130 COMMENT ft'A^nUEBID 1% |<ANGAGE

même en produisant des faits tout à &it contraires à la doctrine qu'il veut défendre et en en donnant une eiplication peu conforme aux conclusions qu'il en tire. Par exemple, « il est évident, dit-il, que l'interprétation des signes naturels n'est, dans aucun cas, le résultat d'un instinct pur et sans mélange... Les passions sont à la vérité interprétées instinctivement, mais nos premières idées des passions sont probablement puisées dans notre propre conscience. Je ne puis concevoir qu'une modification quelconque des traits d'un homme pût suggérer l'idée delà colère à celui qui n'aurait jamais res« senti cette passion... Il n'y a aucun phénomène extérieur qui puisse donner l'idée de colère à un homme qui n'a jamais éprouvé cette passion, mais après qu'il en a puisé l'idée dans la conscience de ses propres états, il devient capable d'en în<' terpréter instinctivement l'expression natu ^ relie (1). » Ainsi, contrairement h l'opinion de M. Jouffroy, l'homme devrait déjà, non pas à l'in- /Btinct, mais à l'expérience personnelle de la colère et de toutes les passions, sinon l'intelligence de la signification des traits d'un horônae en colère, du

(t) Dugald Stewart, Éléments de la philosophie de l'espril humainy traduetion de M. L. Peisse, t. Ul, p< ISS.

Page 1