‹ De la physionomie et de la paroleChapitre 24 sur 49 · D£ LA PHYSIONOMIE · texte numérisé non relu

D£ LA PHYSIONOMIE

mère, les émotions correspondantes doivent nécessairement à quelque degré s'éveiller dans son cœur et imprimer un caractère pathétique à ces signes naturels et visibles de tendresse ou de mécontentement (1). » Si puissant que soit chez l'homme et surtout chez Tenfant Tinslinct de rimitation, si intimes que soient la liaison et la dépendance réciproque des passions de l'âme et des étals du corps, on a peine à concevoir que le premier sentiment de la colère naisse ainsi dans l'âme de l'enfant de l'imitation par son visage des signes visibles de la colère d'autrui, et que ce soit ce pâle reflet d'une passion étrangère aflaibli par le double intermédiaire que ses rayons traversent qui éclaire, pour l'intelligence de l'enfant, le sens d'un visage menaçant. Mais, quelle que soit la véritable explication de ce fait particulier, plus on abonderait dans celle qu'en donne Dugald Stewart, moins il en faudrait conclure avec lui que nous avons une intelligence instinctive des signes de toutes les passions, plus, au contraire, il s'ensuivrait avec rigueur que l'interprétation de la physionomie est une acquisition de l'expérience et que

(1) Dugald Stewart, op, cit., p. 1^7.

LEMOuns, 8

i%à COMMENT S'AI^PREMD LE UNGAGE

l'œuvre de l'instinet est, non pas la compréhension du signe, mais seulement la production première de la matière du signe, en un mot, le jeu des traits du visage (1).

Si rinterprétation des signes de la physionomie

(1) M. Garnier nb transige point comme Dugald Stewart^ il ne se contente même pas, comme M. Jouffroy, ion maître, de penser qu'il existe une relation particulière et toute différente du rapport de causalité, de succession ou de concomitance, entre les états de rftme et les traits du visage, et que Thomme tient de la nature une faculté spéciale pour interpréter cette relation ; il affirme que cette interprétation naturelle a pour objet premier et immédiat les gestes, les traits et les accents d'autrui, dont Teniknt devine le sens bien longtemps avant d'avoir Texpérience personnelle de ses propres passions et des cris qu'elles lui arrachent. Malbeureusement il étend si loin cette puissance d'interprétation qu'il lui enlève toute créance. Quand il affirme, par exemple, que \^§ formes, les sons et les couleurs ont une signification naturelle et naturellement comprise, qu'une branche d'arbre vert est un emblème de paix dont la faculté interprétative devine le sens, on est bien tenté de conclure que^ si nous eompr^nens Vexprestien du visage de nos semblables de la même façon que nous interprétons les symboles usités de paix, de guerre ou de deuil et de réjouissance, c'est le travail de l'intelligence et non la force de l'instinct qui nous révèle le sens des traits qi|e la pasMon destine sur le visage de l'homme et des sons qu'elle tire de sa poitrine. Malheureusement encore, s'il s'avance plus loin que Th. Reid, Dugald Stewart et M. Jouffiroy, il ne donne de son opinion aucune preuve nouvelle ou plus solide. — Voy. La psychologie el la phrénologie comparéet^ p. 1/13 et suiv. — Traité des facultés, t. Il, p. 451 et suiv,

BE U IPHTSIOIfOMIE. 18»

e8il6 résultat de rexpérience, d'où vient, demande Dugald Stewart , que les enfants en comprennent le sens bien longtemps avant de comprendre celui des signes de la parole ? C'est le contraire qui devrait arriver, car il est évidemment plus facile de se rappeler le son d'un mot que les plus simples modifications de la physionomie. Et comment se fait-il, demande-t^il encore, que nous soyons plus affectés par le visage d'autrui que par ses paroles? a Un paysan qui n'a jamais entendu parler qu'une langue a autant de raison pour lier les mots amour ou haine au sentiment que chacun de ces mots exprime, quô pour associer l'idée de ces affections de Fâme à leurs expressions naturelles ; et cependant les effets de ces deux espèces de signes sont bien différents (1). » La réponse à la première de ces deux questions se trouve danë la seconde : l'enfant comprend la signification des mouvements de la physionomie, au moins des plus grossiers, de ceux qui expriment certaines passions dont il peut avoir une idée, longtemps avant de comprendre les mots qui les expriment dans une

(1) Dugald Stewart^ Éléments de la philosophie de Vespril humain, 1. 111^ p. H. ^ Voyee aussi p. l&O.

langue quelconque, précisément parce qu'il est plus vivement affecté par le sourire de sa raère que par le nom de Tamour maternel. Quant à la seconde, il parait vraiment bien facile d'expliquer comment le jeu de la physionomie émeut Tenfant ou le paysan plus fortement que le bruit du discours. On en peut donner deux raisons. L'une est une loi bien connue de notre nature.

Segnius irritant animos delapsa per aurem Quam quse sunt oculis subjecta fldelibus^ et qaas Ipse sibi tradit spectator.

La vue d'un homme, même d'un inconnu, rendant le dernier soupir nous émeut violemment ; qui s'en étonne et s'avise de demander pourquoi nous sommes plus vivement affectés par le spectacle que par le récit de sa mort? Ce que j'entends dire» je l'oublie ; ce que je vois , je m'en souviens : le mot s'adresse davantage à la pure raison et l'image à la sensibilité. Il n'est pas surprenant que l'image soit plus expressive et plus promptement intelligible pour l'âme simple du paysan et de l'enfant. L'autre , c'est que , si les mouvements du visage ne sont pas compris instinctivement par celui qui les voit, ils sont instinctivement produits par celui

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