‹ De la physionomie et de la paroleChapitre 29 sur 49 · DE L'UNION D£ U PENSÉE ET DE LA PAROLE · texte numérisé non relu

DE L'UNION D£ U PENSÉE ET DE LA PAROLE

quelques sons articulés. Il lui resterait encore à prouver que l'intelligence de ces sons est aussi naturelle chez l'auditeur que l'articulation chez le penseur. Or, non-seulement personne n'a établi ni ne peut établir ce point essentiel, mais personne même n'a bien prouvé, si insuffisant que fût le fait pour qu'on en tirât de si graves conséquences, que l'homme ne pense jamais sans parler sa pensée. C'est là un vieil adage que Ton répète sur la foi des apparences, et qui aurait besoin du contrôle et du commentaire d'une observation at* tentive et sans prévention.

Que nous parlions toujours notre pensée, nous, hommes faits et complets, maniant depuis longtemps une langue riche et souple, cela est bien pos* sible ; au moins ne serait-ce qu'un fait dont il res* teraît à trouver l'origine et l'explication. Cette étroite union que nous observons sur nous«mémes entre la pensée et la parole, est^olle l'effet d'une nécessité absolue ou seulement le résultat d'une hat)itude d'autant plus invétérée qu'elle est plus commode? Il serait bon même d'analyser le fait de plus près et de se demander si le lien qui unit la parole à la pensée est tellement originel et indissoluble que la pensée ne puisse naître dans une in-

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lelligence humaine et subsister aujourd'hui même dans mon esprit sans le soutien de la parole.

Les signes, surtout ceux de la parole et de l'écriture, si visiblement utiles au commerce des hommes, ne servent pas seulement de moyen de communication entre deux intelligences , dont Tune produit le signe et l'autre le comprend. L'essence définie du signe n'exige pas nécessairement le concours de deux intelligences; une seule suffit, soit qu'elle comprenne le signe qu'elle ne fait pas, soit qu'elle fasse avec connaissance un signe incompris.

L'éclair est le signe du tonnerre pour toute intelligence qui, ayant remarqué que l'éclair précède le tonnerre, s'attend, en voyant le feu du ciel, à en entendre bientôt le fracas. Au contraire, les cris sont le signe de la douleur ; mais il n'est pas nécessaire qu'un autre homme entende et comprenne les cris que je pousse; ils sont déjà signes de la douleur pour moi qui les pousse avec rintention de faire connaître mon état et d'apitoyer mes semblables, fussent-ils poussés dans le désert. Et, lorsqu'un de mes semblables entend ces cris et vient à mon secours, le phénomène est

double, car le signe compris par deux iiilelligences joue deux fois son rôle de signe.

Servir d'intermédiaire entre deux esprits, aider à réchange de leurs pensées, est certainement l'usage le plus important de la parole et de récriture, mais elles ont encore une autre utilité. Lorsque j'écris, non point une lettre qui doive porler ma pensée à quelque destinataire, non pas un livre qui puisse tomber sous les yeux de quelque lecteur, mais seulement quelques notes qui ne seront lues que par moi, les caractères que je trace ont pour but de me rappeler- un jour a moi-même ma pensée fugitive d'aujourd'hui. Ou même, sans être si prévoyant de l'avenir et si désireux de conserver ce que j'ai pu penser dans un moment donné, j'écris pour fixer plus facilement ma pensée sur l'objet qui m'occupe, ou pour la rendre plus claire et plus précise en lui donnant une forme.

Un tel usage des signes de l'écriture n'est pas celui de tous les hommes et de tous les instants, mais il est très-remarquable et très-instructif. Or, ce que tout le monde ne fait pas avec l'écriture, tout le monde le fait avec la parole; ce qu'on ne fait que rarement avec le papier, on le fait souvent avec

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