‹ De la physionomie et de la paroleChapitre 30 sur 49 · DK L'UNION D£ LA PENSÉE · texte numérisé non relu

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les lèvres, pourvu que l'objet de notre pensée ail quelque importance ou nous préoccupe fortement. Il n'est personne qui, seul dans sa chambre ou à la promenade, n'exprime quelquefois tout haut par des sons articulés, capables de frapper une oreille étrangère, sa pensée' intérieure, soit avec intention dans le but d'en mieux saisir la va-leur ou suivre le cours, soit pour ouvrir une plus libre issue à quelque mauvaise humeur dont l'âme se purge en la répandant en paroles. Ainsi voyons-nous dans les rues, soit des poètes qui se récitent leurs vers, soit des orateurs qui préparent leurs improvisations, soit de bonnes gens qui réfléchissent tout haut sur la température ou sur leurs affaires. De ceux qui n'ont pas ce besoin on cette habitude d'exprimer en paroles vibrant dans l'air leurs pensées intimes, il n'en est point qui ne se surprennent, au moins de temps à autre, re-^ muant les lèvres sans produire aucun son, ou faisant de la tête ou du bras un geste expressif. Supposons même un homme assez maître de ces organes, pour que; quelque passion qui l'agite au dedans, son visage reste impassible, son corps immobile, ses lèvres muettes, celui-là ne niera pas qu'il ne lui arrive souvent de parler intériea-

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rement sa peasée. Dans ce cas, la partie physique de la parole, le bruit seul manque, mais l'élément logique, précieux, seul essentiel, existe et remplit son rôle dans ce silence. Le signe, la parole, n'est que pensée comme l'idée elle-même qu'elle représente, mais c'est encore assez pour qu'elle la représente. Lorsque sur le théâtre, un personnage, seul en scène, entrelient le public dans ce qu'on appelle un monologue de ses pensées ou de ses passions, cela ne nous choque pas comme une invraisemblance, parce que tout ce que récite à haute voix ce personnage fictif, l'homme réel et vivant, non-seulement le penserait, mais pourrait bien le formuler, le parler tout bas, se le réciter mentalement à lui-même.

La seule invraisemblance, que le théâtre rend nécessaire, c'est le biuit du discours qui serait muet dans la réalité; bien moindre invraisemblance, à coup sur, que la forme du vers dans laquelle le poëte enferme la pensée des pâtres et des rois.

Tous ceux qui ont appris sur le tard une langue étrangère savent combien il est difficile de ne pas semer ses discours d'idiotismes propres à la langue maternelle. La raison en est, qu a moins

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d'une très-grande habitude de l'idiome étranger, nous pensons dans notre langue et traduisons ensuite, comme un écolier qui fait un thème, notre pensée, formulée mentalement en français, dans la langue anglaise ou allemande. On ne parle réellement bien et sans gallicisme une langue étrangère, que lorsqu'on est parvenu à penser dans cette langue. En un mot, le plus souvent nous parlons notre pensée, c'est-à-dire nous Texprimons pour notre propre usage avec les mois pensés de notre idiome familier, comme si nous voulions la faire connaître à autrui, avec celle seule différence que cette parole mentale ne fait aucun bruit et expire en quelque sorte sur les lèvres.

C'est un phénomène analogue à celui de l'imagination, lorsque, non contents de penser aux personnes ou aux choses dont on nous parle ou dont nous hsons la description, nous voyons avec des Iraits et des couleurs ces choses et ces personnes dans un tableau intérieur qui n'est pas même celui de notre rétine. Cette représentation est un fait si positif, que, si nous venons ensuite à voir de nos yeux ces personnes ou ces chosets elles-mêmes, nous nous écrions souvent : c ce

n'est pas ainsi que je me les représcnlais ; > ou au contraire : a elles ressemblent bien à Tirnage que je m'en étais faite » ; et nous croyons les reconnaitre comme si nous les connaissions déjà, ou Irouvons étonnant que la réalité ne ressemble pas à notre peinture. La parole menfale est également si positive qu'elle est suppliante ou courroucée , qu'elle a son timbre et ses intonations comme la parole réelle et extérieure, et peut dominer le bruit de celle-ci dans F hallucination.

Il est donc constant que la parole, si Ton en sépare l'émission du son, utile seulement pour frapper l'oreille étrangère et éveiller dans l'inlelligence qui le perçoit la même idée que conçoit la nôtre, est ordinairement unie à la pensée. L'estelle toujours inséparablement et faut-il en conclure que nous ne pouvons pas ne pas parler intérieurement notre pensée, qu'une idée ne peut exister dans notre esprit sans qu'elle soit ainsi représentée par un signe mental dans une langue quelconque? On ne peut nier l'union étroite et habituelle de la pensée solitaire, de la méditation par exemple, et delà parole mentale, ni l'ulililc de cette expression intérieure de la pensée pour celui-là même qui pense ; mais, à moins de produire de nouveaux

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fails, on ne peut afBrraer que cette parole intérieure soit nécessaire et continuelle. Que l'honime ne puisse penser sans parler, cette affirmation n'est peut-être qu'une erreur aussi spécieuse mais aussi forte que le fameux aphorisme de CondiUac : une science n'est qu'une langue bien faite. De même que la science est d'autant plus facile et fait d'autant plus de progrès que la langue dont elle se sert est plus parfaite, de même une pensée individuelle est d'autant plus nette et plus précise que l'expression verbale en est plus claire et mieux déterminée; mais la langue ne fait pas la science^ îe mot ne fait pas l'idée, la lettre n'est pas l'esprit.

Cependant, si Ton pouvait établir comme un fait que la parole, même rudimentaire, accompagne toujours la pensée, celte indissoluble union constituerait une forte présomption en faveur de la nécessité du signe comme condition de l'cxis* tence de l'idée. Mais ce fait établi n'en serait pas encore une preuve suffisante, et il est loin d'être établi. Supposons que jamais l'homme ne pense sans exprimer sa pensée par des paroles mentales, pour en conclure que c'est Feffet de la nécessité, il faudrait avoir prouvé que ce n'est pas celui de l'habitude. Parler, parler mentalement surtout est

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si facile pour l'homine qui possède le maniement parfait d'une langue parfaite ; s'exprimer ainsi à soi-même sa propre pensée est si commode pour la concevoir nettement, la développer à loisir et la suivre sans distraction à travers les phases du raisonnement ; s'en faire l'auditeur est un si bon moyen pour s'en faire le juge, que nous pouvons fort bien et fort légitimement usersanscesse, atout propos et pour les choses les plus frivoles, de cette représentation sensible de notre pensée. Rien ne ressemble à la nature comme l'habitude ; il y a bien des raisons de croire que cette représentation constante de notre pensée par la parole mourant en deçà des lèvres n'est autre chose qu'une habitude.

Cette nécessité de parler ma pensée, si impérieuse qu'elle soit, ne l'est pas cependant & tel point que je ne puisse me surprendre dans de certains moments et dans de certaines conditions où l'obligation est au moins pluslâche. Les mystiques prétendent volontiers qu'il est permis aux âmes saintes de se comprendre entre elles sans se parler, de se communiquer leurs pensées sans l'intermédiaire du langage ; ainsi madame Guyon conversait, sans mot dire, avec son directeur. Ils

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prélendenl aussi que ia meilleure prière n*esi pas celle qui récite à haute voix des formules toutes faites, qui s'énonce dans un langage précis, fùtil original et profondément senli: c'est celle, disent-ils, où l'âme pense, prie sans parole, ni physique, ni mentale. La première prétention est manifestement déraisonnable et je ne juge pas si la patenôtre est meilleure que l'extase ou si Toraison formulée vaut moins que le pur et muet amour de Dieu; mais je reconnais dans l'extasCi sinon un élat réel de l'âme, au moins le type exagéré de certains états oii le l)esoin de parler sa pensée se relâche assez dans l'esprit le moins mystique pour qu'il puisse penser sans faire un monologue intérieur, pour qu*il puisse rêver sans que sa rêverie soit enfermée dans les entraves rigides des mots. Je sais que dans la rêverie la pensée manque de précision et de clarté, mais manque-t-elle pour cela d'essor el de vivacité? Je sais qu'elle s'attache volontiers à des signes d'une autre espèce que la parole, qu'elle peint et efface les tableaux de ses fanlaisies ; mais c'est la meilleure preuve que les mots, trop lents et trop inflexibles pour se prêter à ses caprice?, n'enchaînent pas nécessairement la pensée du rêveur. On dira peut-être que les mots

sans suite, sans liaison grammaticale, se succèdent néanmoins dans l'esprit, à peine entendus de lui, et suffisent, comme de frêles jt^lons épars et en désordre, à soutenir le fil léger delà rêverie. Prenons donc quelque autre fait où la pensée soit nettement déterminée et existe manifestement dans Tesprit sans le soutien du mot.

A qui n'est-il pas arrivé fréquemment de s'arrêier au milieu d'un discours commencé, faute de trouver le mot qui désigne la chose conçue par l'esprit? L'esprit la conçoit donc, puisqu'il cherche le mot qui la désigne , et la conçoit avec netteté , puisqu'il repousse les autres mots que la mémoire lui offre, comme des représentations infidèles de son idée précise. Le même fait se produit encore dans des conditions différentes, mais également révélatrices. Il est bien vrai de dire que les pensées gagnent en précision et en clarté à ôlre exprimées par la parole ; jamais on né sait si bien oc que l'on pense que quand on a jeté sa pensée sur le papier ou quand on l'a énoncée devant quelque auditeur, car alors elle a pris, comme on dit trôsjustemeut, un corps. Il nous arrive trèssouveni, en effet, de croire que nous concevons avec netteté une certaine somme d'idées, leurs relations,

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leurs oonséquencas, et nous sommes tout surpris, quand nous prenons la plume ou la parole, rie les sentir se confondre et s'évanouir : ce n'est plus comme tout à l'heure le mot qui nous échappe, c'est ridée qui ne se laisse plus saisir et enfermer dans un corps. Mais il n'en est pas toujours ainsi; ce n'est pas toujours la clarté et la détermination (le la forme qui donnent à la pensée sa rigueur et sa précision; quelquefois c'est la forme qui reçoit l'éclat et la force de la lumière et de la vigueur de la pensée :

Ce que l*on éonçoit bien s'énonce clairement.

■ il

Gomment croire que l'idée ne précède jamais dans l'esprit le mot qui la désigne? Elle existe alors sans le signe, puisqu'elle existe avant lui, puisqu'elle l'appelle, puisqu'elle reçoit de lui la lumière ou la lui donne.

Les rapports de la parole et de la pensée sont une source inépuisable d'observations instructives, soit qu'on cherche dans la parole les éléments, les lois, les caractères de la pensée, ce que font les grammairiens et les philologues, soit qu'on étudie comment s'appellent les idées et les mots. C'est

un fait constant que tous les hommes n'ont pas la même facilité de parole, que ceux qui s'expriment avec le plus de volubilité, qui ont toujours comme à leur service tout le vocabulaire, ne sont pas ceux dont les discours sont les plus remplis. Souvent ces parleurs, même les plus aimables, ne sont que des esprits médiocres, et le nombre des idées qu'ils expriment n'est pas en proportion de celui de leurs paroles. Au contraire, des esprits distingués , prompts et habiles à concevoir, sont lents et maladroits à exprimer ce qu'ils conçoivent; pour eux la pensée est docile et le mot rebelle. D'où vient cette différence et cette bizarrerie ? Si le mot et l'idée, la parole et la pensée sont inséparables, la facilité de l'élocution devrait mieux s'accorder avec la promptitude à concevoir. Beaucoup de causes très-différentes concourent certainement à la facilité ou à la difficulté de la parole: le caractère, l'exercice, le besoin d'expansion, la docilité ou la paresse de la mémoire qui offre spontané* ment toutes les richesses du vocabulaire ou ne se laisse arracher qu'avec effort les termes les plus usuels, l'ardeur d'un esprit primesautier, vif à la riposte, ou la timidité d'une intelligence réfléchie qui ne trouve, comme Rousseau, la réponse qu'il

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