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CHAPITRE VIII

Le sourd-muet est condamné sans doute à ne jamais atteindre le complet développement d'un esprit muni de tous nos organes et de toutes les conditions de la parole ; mais faut-il donc le rayer de la liste des êtres qui pensent ? Ils semblent avoir oublié qu'il existe des sourds-muets sur la terre, ceux qui affirment que la parole est d'institution naturelle, que l'homme a parlé dans l'histoire dès qu'il a pensé , que dans le présent il parle sa pensée toutes les fois qu'il pense, qu'il n'y a pas de pensée sans parole; ils ne peuvent au

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moins refuser d'apporter à celte affirmation absolue une restriction indispensable, à savoir que rhomme parle naturellement et nécessairement sa pensée, à moins qu'il ne soit, par une néces^: site plus impérieuse encore de la nature , dans rimpossibilité physique de la parler/ ^

Tout le monde sait que ces malheureux qu'on appelle sourds^mueis, à moins d'être en même temps des idiots, ne sont que dés sourds, des sourds qui ne parlent pas, mais dont le silence n'est pas le vrai mutisme. Le vrai muet, c'est lé poisson incapable même du cri ; c'est la brute qui rugit ou mugit, chante ou croasse, incapable d'articuler un son; c'est l'oiseau même capable de répéter nos parple», mais incapable, faute de rat* 6on,d'y aftaeber un sens ; c*est l'infirme dont FiniS'^ trument de la parole est défectueux et qui ressemble sous ce rapport à la bête qui gémit ; c'est i'îdiot enfin que sa raison imbécile rapproche du perroquet bavard ^ ce n'est pas. le sourd < Celui-là n'est que sourd, son oreille seule kii fait défaut, mais sa langue, ses lèvres,son gosier, ses poumtoS'^ l'organe entier de la voix et de la parole est capable de fonctionner à merveille ; sa raison est en-

iicre, il parlerait, il serait éloquent, si seulement il pouvait entendre.

C'est ce que prouvent, si toutefois la preuve e^t nécessaire, les progrès faits depuis plusieurs années dans l'éducation des sourds-muets, et qui leur permettent de faire usage de l'instrument vocal queleur surdité native rendait inutile. Aujourd'hui les muets parlent et sans miracle, il suffit pour cela qu'ils saisissent avec les yeux les mouvements de la langue et des lèvres de celui qui parle, pour les reproduire ensuite en poussant le son hors de leur poitrine, au lieu d'en saisir avec les oreilles la voix modulée.

S'il est vrai que l'homme naisse parlant comme il nait pensant, je demande pourquoi le sourd qui n'est pas muet ne parle pas sa pensée. Le sourdmuet, c'est l'expérience du roi Psammcticus. Ce sourd, capable de parler, d'articuler des sons et qui ne peut, comme Tenfanl qui entend la voix de ses semblables, recevoir d'eux des la naissance une langue artificielle toute faite, pourquoi ne parle-t-il pas soit une langue humaine, primitive et universelle, soit au moins une langue quelconque ? Rien ne Ten empêche, si c'est la nature seule qui fait parler. Ce qui Ten empêche, c'est qu'il ne

peut entendre, c'est qu'il lui manque avec l'ouïe Une condition matérieile, mais essentielle, de F invention de la parole, de la création d'une langue; mais cette condition n'est pas nécessaire pour la production des signes naturels. La preuve en est que le petit enfant sourd de naissance crie comme l'enfant qui jouit du sens de l'ouïe ; il ressemble à l'aveugle qui n'a pu contempler son visage dans un miroir ou dans le visage d'un autre homme, et qui néanmoins pâlit et rougit selon la passion qui l'agite. Or, bien loin de parler naturellement une langue déterminée, partout la même, ou d'en parler une quelconque, sémitique ou aryenne, l'enfant sourd qui a un peu vécu ne crie déjà plus comme un autre enfant. Ses cris sont plus rares, ils ont quelque chose de rauque, d'inhumain, de bestial. Le sourd n'a pas ces exclamations, ces éclats de rire même qui se rapprochent par leur franchise de la parole articulée et tiennent le milieu entre les signes instinctifs et nécessaires deâ cris ou delà physionomie, qu'on appelle naturels, et la parole dont ils sont Comme l'ébauche. C'est que l'ouïe joue un rôle plus considérable qu'il ne semble dans rélocution, la formation dès sons, la parole. Or, quand il s'agit de la parole, l'ouïe c'est

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l*ci](périeiice, comme l« miroir ou le vi&aga d'autrui esit reupériôQGo pour lea lÂgnoa visibles de lii physionomie. Jk là rimmobiliié rolative dq viaago de r«iveogla et le »lenoe habituel du sourd, immo* bilité qui u'est pas Vimpassibiliié du marbre, si Icmce qui n'est pas le mutisme sibsolu. Les éolairs qui illuminent h figure de raveugle et les eris qui s'éebappent de la poitrine du sourd-muet prouvent que la nature» en dépit de Vhabitudei sait eon«* traindre Taveugle 1^ se trahir par des lôgnes qu'il ne peut voir, le sourd par des gémissements qu'il ne peut entendre* Mais la sobriété du jeu de la physionomie de Taveugle et la rareté dea éelati de voix du sourd prouvent aussi que l'oxpérienoe a beaucoup plus de part qu'on ne Qroil jusque dans la production de la matière des signes naturel. « limitation et la sympathie, dit fort bien Naine de Biran, étendent le premier langage! » G'est4«dire que Teupérience perfeo^ tjionne la production de certains mouvements corporels oh nos semblables voient le signe de nos passions. Ens'entendantcrier, l^enfont perfectionne le cri qu'il pousse naturellement» il raceentue et le module; en voyant le sourire sur le visage d'autrui» le rire s'épanouît plus franc et plus par^

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fait sur sa iigure. Le cri du sourd est déchirant et bestial parce que, l'oreille n'en sentant pas la rudesse, l'intention ne peut l'assouplir et l'humaniser. Les traits de l'aveugle-né sont roides et sa figure grave, non pas que son âme soit impassible ou triste, mais parce que, malgré l'impulsion de la nature qui contracte ou relâche ses traits selon ses passions, il n'a pu voir l'expression de son visage sur celui de ses semblables et le façonner sur ce modèle.

On dira que, si le sourd-muet de naissance ne parle pas, l'usage d'autres signes supplée chezlui au défaut de la parole, on dira que l'imperfection de ce langage comparé à la parole condamne le sourdmuet à une incurable infériorité, et l'on en tirera toutes les conséquences que Ton voudra ; mais 1^ première et la plus rigoureuse, c'est que la parole n'est pas une condition indispensable de la pensée. On dira encore que la parole intervient dans le développement de l'intelligence du sourd-muet d'une façon indirecte, mais suffisante pour faire disparaître l'exception apparente et satisfaire à la loi ; on dira que ces signes subsidiaires dont les sourds-muets font usage n'existent que parce que des hommes doués de la parole les ont inventés et

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ont doté ces malheureux du bienfait d'une langue appropriée à leur infirmité : sans l'usage de cette parole visible, ils ne concevraient pas toutes les idées qu'ils sont capables dé concevoir par elle et ils n'auraient pu, réduits aux tristes ressources de leur intelligence, inventer eux- mêmes leur langue muette et sourde comme eux; ce sont des hommes complets, doués de Touïe et de la vraie parole, qui sont venus à leur aide. Et Ton en conclut que c'est encore à cette parole inconnue d'eux qu'ils doivent leur science et leur raison. On ne peut nier l'infériorité relative des sourds*muets, non plus que contester la supériorité de la parole résonnante sur leur langue silencieuse ; on ne peut nier davantage que, toute défectueuse qu'elle est, cette langue muette ne soit la cause du plus grand développement de leur intelligence ; il est vrai enfin que des hommes entendants et parlants sont venus en aide à ces pauvres affligés, ont fabriqué, pour leur usage spécial, des systèmes savants de signes visibles à l'imitation des signes de la parole, et que les sourdsmuets profitent de bien d'autres façons encore, pour les progrès de leur esprit, de leur commerce avec nous. Mais prétendre que des sourds-muets livrés à eux-mêmes eussent été ou seraient inca-

pables d'inventer quelques signes, quelque ébauche d'une langue visible, outre que c'est une affirmation gratuite, c'est trancher en en modifiant les termes, en en changeant les conditions à son plus grand avantage, la question de l'origine du langage; car, si l'homme peut être assimilé au muet tant qu'il n'a pas une langue à parler, du moins il n'est pas sourd, et la raison de l'infériorité du sourdmuet n'est pas dans son mutisme, mais dans sa surdité, comme celle de son mutisme lui-même. Et puis, il est raisonnable de croire que le temps et le commerce entre semblables ne sont pas indifférents dans la formation du langage ; or, des familles de sourds-muets ne se sont point succédé sur la terre comme les générations des hommes doués d'organes complets, pour se transmettre et parfaire d'âge en âge l'expérience et l'art des devanciers. D'aucune façon on ne prouve, ni par les faits, ni par le raisonnement, que la parole soit absolument inséparable de la pensée.

Ils sont rares heureusement dans nos pays les sourds-muets qui ont été privés des bienfaits de l'abbé de l'Epée ; cependant on en renconlrc encore quelques-uns dans les campagnes, que l'avarice ou la pauvreté des parents ou des communes

a laissés tomber dans une condition voisine de celle des idiots. Ceux-là mêmes qui n'ont point desem* blables autour d'eux, ces imbéciles faute d'un langagequ'ils comprennent et fassent comprendre, îsont-ils donc tout à fait dépourvus d'idées et de sentiments humains ? Ne sont-ils pas encore supérieurs par l'esprit latent qui habite leur corps à ces bêtes que les poètes anciens désignaient par leur mutisme? Ils pensent, ils sentent, ce sont des hommes enfin ; s'ils ont le cri de la bête, ils ont de l'homme le regard ; si leurs lèvres sont muettes et leurs oreilles sourdes, leurs yeux parlent et entendent. L'enfant est muet, lui aussi, pendant quelques mois et sourd pendant quelques semaines aux paroles, sinon aux bruits; n'a-t-il donc ni sentiment ni pensée dans son mutisme? Son cœur n'est pas encore ouvert aux passions violentes et sa raison ne s'éveille que plus tard ; mais sa jeune âme a déjà ses passions enfantines, la pramière idée n'attend pas pour naître en son esprit que le premier mot éclose sur ses lèvres. Son intelligence est plus pressée de grandir et de se manifester; bien longtemps avant le premier mot compris ou articulé, elle parle par les cris et entend le sourire maternel.

On ne peut prétendre que Thomme naît parlant comme il naît pensant, que la parole est inséparable et contemporaine de la pensée, s'il est vrai que l'homme n'est pas absolument dépourvu de sentiments, de passions, de pensées humaines, ni avant que sa langue soit prête à articuler les premiers mots, ni lorsque son oreille impuissante refuse à ses idées le soutien de la parole.

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