LE PROBLÈME PSYCHOLOGIQUE
inscription, colonne duilienne ou récit de Tite- Live, discours ou livre, bruit du tonnerre ou son de la voix«humaine, parole ou sanglot, n'ont pour qui que ce soit la oiême éloquence, tous parlent cependant. Nécessaire ou fortuite, essentielle ou futile, naturelle ou factice, logique ou ridicule, toute relation attache suffisamment la chose signifiée au signe qui la représente. La fumée est le signe du feu, parce qu'elle en est Teffet ; le nuage, signe de la pluie, parce qu'il en est la cause ; la rougeur d'un front humain est signe de la honte^ parce que la nature a établi entre tous ces faits une relation que nous comprenons ou ne comprenons pas, mais que l'expérience constate. Cependant les caractères dont se compose un mot français, ou les caractères différents par la figure et par le nombre dont sont formés ses synonymes dans les autres langues, ou quelques sons différents et arbitraires qui frappent les oreilles, éveillent aussi sûrement que la fumée, le nuage ou la rougeur du front, l'idée du feu, de la pluie ou de la honte dans l'esprit de quiconque a vécu à Paris ou à Londres, à Rome ou à Athènes, malgré l'absence de toute relation naturelle entre le mot et la chose. Corps ou esprit, propriété de la matière
OU qualité morale, météore ou fait politique, passion ou idée, avenir ou passé, créateur ou créature, réel ou impossible, tout ce qui est conçu par une intelligence peut être représenté par un signe. Raison divine ou instinct de la bête, esprit humain ou angélique, uni ou non à des organes, acteur ou patient, auteur ou témoin du signe, toute intelligence qui perçoit clairement ou confusément par le signe la chose signifiée sufBt aux exigences du signe et remplit la dernière condition de son existence.
Le langage, si l'on remonte à la racine trèsproche dont le mot est formé, représente ce système de signes qui frappent Foreille, dont le bruit est la matière, dont les éléments sont les sons articulés de la voix humaine, dont la langue est le principal instrument, en un mot, la parole. Mais la parole, les mots dont se compose une langue, ne sont pas les seuls signes dont l'homme fasse usage. Quand on cherche quelle est l'origine du langage» on semble pourtant ne songer qu'à la parole. On oublie trop l'existence d'autres signes, ou bien on s'en rapporte aveuglément à leur sujet à une opinion toute faite qui n'est peut-être qu'un préjugé. Il importe cependant d'étudier
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aussi ces autres signes, car la façon dont ils sont produits et compris, leur origine peut jeter le plus grand jour sur celle de la parole, et une erreur préconçue sur ces premiers signes peut au con** traire porter le meilleur esprit à de fausses indue* tions sur l'origine du langage.
Le problème psychologique est donc mal posé dans ces termes ordinaires ; Quelle est l'origine du langage» à savoir de la parole? Ce qu'il faut cher* cher, c'est comment l'homme représente ses sen* timents, ses pensées, ses actes, soit par des gestes, soit par des cris, soit par des discours, soit par des hiéroglyphes, soit par des arcs de triomphe, en un mot par des signes quelconques, comment il comprend par ces cris la douleur de son semblable, par ces discours les vérités qu'on lui enseigne, par tous ces signes ce qu'ils signifient.
On distingue souvent tous les signes dont l'homme fait usage en deux grandes classes, et l'on appelle les uns artificiels et les autres naturels. 11 n'est pas impossible que ces appellations soient légitimes , mais elles tranchent ou suppo* sent résolue la question même de l'origine du langage. Il importe donc de les écarter ici soi*gneusement ; mais il est permis au moins, sans rien
préjuger sur ridentité ou la diversité de leurs originesrespectiveSy de distinguer simplement les signes de la physionomie et ceux de la parole. Artificiels ou non, les signes de la parole sont, aujourd'hui du moins, différents chez les différents peuples, au point que les plus voisins ne se comprennent pas les uns les autres, tandis que les signes de la physionomie sont sensiblement les mêmes partout malgré la variété des races et sont généralement compris malgré la diversité des langues. Antérieurs ou non aux signes de la parole dans l'histoire de l'humanité et issus ou non de la même source, le rire et les larmes, les cris et les sanglots leur sont certainement antérieurs dans l'histoire de l'individu. Le premier homme a peutêtre parlé aussitôt que pensé, c'est une question d'histoire insoluble, mais il n'y a pas un enfant naissant d'un père et d'une mère qui ne pleure et ne rie bien longtemps avant de parler.
Pour ne rien oublier et ne rien préjuger* il faut étudier ce langage de la physionomie avant celui de la parole.