THEORIE DE LEBRUN
€ Lorsque Fâme est tranquille, dit Buffon, toutes les parties du visage sont dans un état de repos; leur proportion, leur union , leur ensemble marquent encore assez la douce harmonie des pensées et répondent au calme de Fintérieur ; mais lorsque Tâme est agitée, la face humaine devient un tableau vivant où les passions sont rendues avec autant de délicatesse que d'énergie, où chaque mouvement de Tâme est exprimé par un trait , chaque action par un caractère dont l'impression vive et prompte devance la volonté, nous décèle
et rend au dehors par des signes pathétiques les images de nos plus secrètes agitations (1). >
Ce langage de la physionomie, tous les hommes le parlent et tous aussi le comprennent ; nous croyons même en posséder une science parfaite et naturelle, si bien que nous ne songeons pas à nous en rendre compte. Mais ce que l'on croit le mieux savoir est souvent ce que Ton sait le moins bien, et ce que l'on connaît le moins est parfois ce que Ton a sans cesse sous les yeux; comme l'habitude du fait passe pour le droit, l'habitude de voir tient lieu de science. C'est ce qui nous explique la rareté des essais d'une science sérieuse de la physionomie.
Ils sont nombreux en effet, même avant les physiognomonica attribués à Âristote, les traités où l'on s'efforce d'établir comme une science positive l'art de connaître le caractère des hommes par l'inspection des traits du visage, du crâne, du front, sans parler de la main et de récriture, tandis que l'on compte même de nos jours ceux où l'on étudie les signes mobiles que
(1) Buffbn, Histoire nâlureîle de V homme. De l'dge viril. Description de Vhomme,
îî t)E I/EXPRESSiOîf bES PASSIONS
tracent sur le visage de l'homme les passions actuelles de son âme (1), Cependant la physio* gnomoniê la plus raisonnable est encore la plus conjecturale de toutes les sciences et c'est au moins une question de savoir s'il y a réellement quelque relation constante et révélatrice entre le caractère d'un homme et la coupe de sa figure, tandis que personne ne nie qu'un Hen secret n'unisse les passions présentes de noire âme et le jeu varié des traits du visage. Si cet arl problématique a quelque fondement solide, c'est â la condition qu'il s'appuie tout entier sur la science des signes fugitifs de nos passions actuelles. C'est donc une chose digne de remarque que celte sorte de divination ail plus souvent et plus fortement exercé la sagacité des philosophes et des physiologistes eux-mêmes que la vraie et utile science de la physionomie, qu'on ait prétendu découvrir une signification morale â la forme congénitale de chaque partie du visage ou du corps et qu'on ait si longtemps néglig-é de décrire et d'interpréter méthodiquement les signes visibles des mouvements de l'âme. C'est qu'on était, c'est
(1) Voy. Scriplores physiognomU» vetem, Âlténburgi, l?SOi
SELON LES ARtIStES. 2â
qu'on est encore persuadé que riiomme naît avec la science du langage de la physionomie et le comprend aussi naturellement qu'il le parle. Il n'est pas douteux en effet que nous ne parlions parfaitement ce langage, car nous le parlons malgré nous, mais on peut se demander si nous le comprenons aussi bien, si nous le comprenons vraiment sans l'avoir appris, ou si nous n'apprenons pas plutôt à le comprendre par l'expérience de chaque jour.
La question ainsi posée parait être un aspect assez nouveau du problème de l'origine du langage et pouvoir en éclairer la solution. Pour la résoudre, il faudrait déterminer avec le plus de précision possible la matière des signes dont le langage delà physionomie se compose, en analyser les éléments, en établir l'alphabet, l'orthographe et la grammaire, connaître les lois de leur formalion et les règles de leur accord; il faudrait ensuite essayer de définir le sens de chacun de ces signes, de dresser le Vocabulaire du langage de la physionomie, et remonter, s'il se peut, jusqtfà ses racines physiologiques et morales. C'est alors qu*on pourrait décider si ce langage se comprend comme 11 se parle, si la science que
nous possédons de la valeur de tous ces signes est acquise avec le temps ou si elle est innée comme Tart de les manifester; c'est alors enfin qu'on pourrait rechercher quelle est la part de l'industrie humaine dans le premier usage de la parole.
La nature n'a pas refusé l'éloquence à toutes les autres parties du corps humain, mais elle a fait du visage de l'homme la plus expressive et, comme on dit, le miroir de son âme. Si les passions se trahissent par tout le corps, c'est sur la face que viennent s'en psindre les symptômes les plus nombreux et les plus éloquents emblèmes. Les membres et le tronc dessinent à plus grands traits les mêmes mouvements de l'âme ou peutêtre des passions moins délicates; ils ont leur langage propre, mais ils contribuent surtout à compléter et à commenter celui du visage. La voix humaine enfin, même avant d'articuler une langue savante, est déjà le fidèle écho des passions de l'âme qu'elle révèle par le timbre et par le ton, par les espèces variées du cri, du rire, du sanglot. Mais, de ces trois interprètes de l'âme, le visage, le geste, la voix, le premier est le seul auquel l'art n'ait rien ajouté, rien retranché,