SELON LES ARTISTES
rien modifié d'une manière sensible. Le geste est moins spontané, il est plus volontaire, plus appris que le jeu du visage. L'art a tellement augmenté avec les langues la puissance expressive de la voix que, sans qu'il en ait pu supprimer les essors naturels, il a rendu impossible de les trouver ailleurs que dans la première enfance avec leur pureté naïve ; il s'introduit avec l'habitude jusque dans les exclamations que la passion arrache, il rend savants les cris eux-mêmes. Mais sa puissance est presque nulle sur la face humaine; l'art fait le visage de l'homme menteur ou dissimulé en lui mettant un masque, en imitant les signes des passions que l'âme n'éprouve pas, en condamnant parla volonté les traits à l'immobilité, quand sont soulevées dans l'âme les plus violentes tempêtes de la colère ou de la haine, mais il n'a pas remplacé comme dans la parole la nature par la convention, il n'a ni affaibli l'éloquence du regard, ni augmenté celle du sanglot, il n'a soumis à la grammaire ni le rire, ni les larmes. C'est au langage que parle la face de l'homme que l'usage, d'accord avec la raison, a donné plus expressément le nom de physionomie.
Quand on n'est ni artiste, ni savant, quand on a
LiMODfE. 2
26 DE L'EXPRESSION DES t>ASS10NS
la parole pour exprimer ses pensées et entendre de létir bouche celles de ses semblables, on ne regarde pas de très-près au jeu mobile de leur visage, on se contente de dire et de savoir que le rire est le signe de la joie, les pleurs celui de la souffrance et quelques autres mouvements de la face que nous serions en peine de décrire les signes d^autres passions que nous concevons à leur vue. Mais l'artiste, qui n'a pour nous faire comprendre ces passions qu'une toile muette ou Un marbre plus muet encore, a besoin de con* nattre avec plus de précision le siège et la forme des traits qni les expriment. Or rien n'est plus difficile â imiter avec le crayon que cette chose que nous pensons si bien connaître. Les arts plastiques se proposent deux buts, représenter la beauté des formes humaines et exprimer les passions de Fâme. Les critiques les plus compétents s'accordent tous â reconnaître que l'art a d'abord visé au premier et que le premier est en effet plus facile â atteindre que le second (1). Cependant la beauté de la forme est un idéal qu'on invente, dont l'imparfaite
(1) Ce fut un certain Aristide de Tb^Wf , contamporsfai d'AptIles, quij le premier, au témoignage de Pline, peignit les passions et les àlfeclioàl de Tâme. Voy. Histoire naturelle, livre XXXIV;