XLII. — La bouche nous apparaît sous un aspect multiple
l" De la bouche considérée comme organe de j)rèhension. — Les lèvres et les dents étant, chez la plupart des animaux, les agents principaux de cette ibiiction, l'homme lui-même, dans certaines
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occasions accessoires, saisit avec les dents et les lèvres, et, sous ce point de vue, le type animal se dessine encore chez lui.
Les mouvements des lèvres comme organes de préhension sont bien connus. L'homme les présente à un haut degré, et parmi les primates, ils sont surtout marqués chez les singes anthropomorphes. Les carnassiers ne saisissent point avec leurs lèvres ; mais ces organes ont dans ce but un mouvement très-prononcé dans les herbivores , et plus partictiljèrement dans les chevaux.
Les mouvements préhensiles des lèvres sont très-significatifs ; on les voit alors s'avancer en pointe en s' écartant légèrement. Dans ce mouvement, la muqueuse se renverse légèrement à l'extérieur. Puis , quand l'animal a saisi l'objet qu'il désire, il les ramène vers la bouche par un mouvement inverse qui fait rentrer en quelque façon dans cette cavité la face cutanée des lèvres.
Chez un grand nombre d'animaux la langue aide et supplée à leur action en tant qu'organes prchensibles; c'est ainsi que les animaux carnassiers et les ruminants, parmi lesquels je citerai plus particulièrement la girafe, en font un fréquent usage. On reUouve dans l'homme enfant des mou-
vements analogues. Mais comme ils rappellent la voracité brutale des botes, les hommes chez lesquels le sentiment de la moralité s'élève, en proscrivent l'emploi.
Les lèvres et la langue étant en général des organes fort délicats et d'une faible énergie motrice, on conçoit qu'instinctivement elles ne seront jamais employées à la préhension des objets trop résistants, ou de ceux qui aflectent péniblement la sensibilité de l'animal ; ainsi l'emploi de la langue et des lèvres, dans la préhension d'une chose, indique à la fois que cette chose flatte agréablement les sens et qu'elle ne peut résister.
Or, si la chose résiste, les dents interviennent pour saisir avec plus de force. Si elle résiste passivement comme le font les herbes que broute le ruminant, les dents et les lèvres agissent à la fois ; mais si la proie est vivante, si elle lutte, les lèvres s'écartent, et les dents, mises à découvert, deviennent les agents exclusifs du rapt violent et .de la préhension, furieuse.
C'est aussi avec les dents exclusivement que les carnassiers saisissent et mettent à mort certains ennemis objet de leur haine, mais dont l'odeur les révolte, de peur sans doute que ce coU'
tact impur ne blesse les parties sensibles. Des mouvements analogues sont quelquefois observés dans l'espèce humaine.
En nous résumant, l'action de saisir avec les dents exclusivement correspond à un sentiment de fureur et de dégoût.
"1° De la bouche en tant que ses mouvements refusent ou rejettent.
Lorsque l'introduction d'une substance qui répugne menace l'animal, les lèvres se pincent par un effet de la contraction de leur orbiculaire; en outre, les dents se serrent, en sorte que la bouche est hermétiquement fermée. Cet ensemble de mouvements se développe chez les enfants avec une extrême évidence, lorsqu'on essaye de leur faire prendre un médicament dont la saveur les révolte.
Si une substance capable de fatiguer ou de blesser l'un des modes de la sensibilité dont la bouche est le siège , a été introduite , elle est aussitôt rejetée. Il importe de ne rien omettre dans l'analyse de ce mouvement.
{a) Si l'impression reçue déplaît simplement, ou pour dire plus naturellement ne plaît pas; en un mot, s'il s'agit d'une sensation fade on ennuyeuse,
on rejette la chose qui la fait naître; mais, dans l'ordre physiologique, l'action dans un système organique étant proportionnelle à l'impression reçue, on rejette cette chose indill'érente avec indifférence. Ce mot de rejeter peut donc paraître trop fort; il enfermeJ'idée d'une action trop énergique. Il vaudrait mieux dire que la bouche ne retient plus cette chose, qu'elle la laisse s'écouler et se perdre. Dans ce mouvement empreint d'une suprême indifférence, la lèvre inférieure et la mâchoire elle-même retombent abandonnées à leur poids. C'est là un exemple entre mille du mouvement passif.
{b) Si la sensation dont il s'agit détermine plus d'impatience, on rejette avec plus de force. La lèvre inférieure fait alors saillie connue un bec d'aiguière, et dans ce mouvement les coins de la bouche s'abaissent. Ce mouvement est complété par une respiration soufflée qui chasse sur la! langue ainsi avancée en gouttière la substance qui éveille le dégoût.
(r) Si l'impression reçue détermine une sorte de douleur mêlée d'angoisse, si elle se répand sur toute la muqueuse orale, la salive coule en abondance pour laver en quelque sorte les parties
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souillées de la cavité buccale, et une expiration brusque, raclante, déblayant l' arrière-gorge,' ramène tous les liquides vers la partie antérieure de la bouche dont l'expuition les chasse. Le mot expuition exprime dans son sens général ce double mouvement ; mais, dans son sens onomatopique, il imite plus particulièrement le second , tandis que le mot cracher imite plus particulièrement le bruit qui se fait entendre dans la gorge pendant le mouvement préparatoire.
En effet, le bruit qui se fait entendre quand nous rejetons des lèvres est naturellement Fit ou Plt ^ces bruits, dans la langue familière, deviennent des gestes habituels, ils sont, à n'en point douter, les racines premières des mots Fetidus , Putidus, Plusis, etc. Quant au mot français cracher, il dérive bien évidemment du son guttural qui se produit dans le temps préparatoire de l'expuition, et qu'on peut écrire ainsi : Krrrh. Il correspond au verbe Krahen des Allemands.
{cl) Si l'impression douloureuse ou dégoûtante a agi sur les nerfs de l'arrière- gorge et de l'isthme du gosier, les sympathies habituelles de ces nerfs déterminent le vomissement. Dans le vomissement, les arcades dentaires s'écartent, les lèvres
se rétractent en tout sens de peur d'être souillées par le contact des matières expulsives, et l'eflbrt seul de l'estomac chasse par un jet subit les substances qui révoltent la sensibilité générale.
Ces quatre mouvements ont une signification évidente. Le premier indique Ycnmiiy le second et le troisième le cUdain et le lUgoûl; le quatrième exprime r/jon'é?Mr, et, si je puis le dire ainsi, la révolte de l'organisation tout entière contre une sensation mauvaise.
3° De la bouche considérée comme organe du goût et des saveurs agréables.
Si la substance introduite dans la cavité buccale flatte le sens du goût, les sucs salivaires abondent; de légers mouvements de mastication se produisent; la langue cherche instinctivement le corps sapide jusque sur les lèvres et le promène sur le palais, et alors surviennent deux ordres de mouvements très-curieux que nous allons étudier.-
h° De la bouche considérée comme organe de déglutition.
Si l'impression reçue est caressante et agréable, elle peut se mêler à un sentiment de faim avide ; la substance est à peine goûtée qu'elle est aussitôt avalée et redemandée de nouveau. C'est là le
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mouvement animal qui prédomine chez les enfants et chez les hommes affamés. Quelquefois la langue est portée hors de la bouche avide et vibrante 'elle caresse les lèvres : ces mouvements expriment le désir impatient. Mais à ce premier mode de déglutition, l'intelligence en substitue un autre plus savant que j'opposerai à la déglutition de l'homme affamé, comme formant avec celle-ci le plus étonnant contraste.
Examinons un habile dégustateur; après avoir flairé une coupe remplie d'un vin précieux, il la porte légèrement à ses lèvres qui en saisissent le bord sans trop anticiper sur lui. Puis il aspire avec lenteur une petite quantlLé du liquide parfumé : je dis petite, et en elTet une quantité trop grande s'opposerait à l'exécution des mouvements que je vais décrire.
Cette petite quantité de vin n'est point immédiatement avalée. Loin de là, elle est reçue dans le vestibule oral, je veux dire dans l'espace qui sépare les lèvres d'avec les incisives. Puis les lèvres se pincent et chassent doucement et par une pression mesurée , le liquide qui passe au ti-avers des interstices des dents et tombe goutte à goutte sur la pointe de la langue; celle-ci est abais-
sée contre les incisives inférieures, en même temps que sa partie convexe touche au palais, de manière à intercepter derrière les arcades dentaires un espace médiocre. De cette façon chaque goutte tombant dans ce petit espace est à son tour analysée, appréciée, savourée, et de légères oscillations de la langue agitant le liquide introduit contre le palais, multiplient les contacts et augmentent ainsi l'intensité de l'impression primitive. A mesure que ces mouvements s'exécutent, les lèvres de plus en plus tirées en arrière se pressent doucement contre les arcades alvéolaires, et leurs coins s'élèvent un peu; deux petites fossettes, ou du moins deux pHs légers se dessinent alors à la partie moyenne des joues; c'est là le prototype du sourire précieux.
Quand tout ce que les parties antérieures peuvent percevoir de saveur a été épuisé, le liquide savouré est porté doucement vers les parties postérieures de la bouche entre le voile du palais et la base de la langue. La pointe de la langue est surtout le juge des saveurs excitantes; mais c'est surtout à là partie postérieure de la bouche que sont perçues les saveurs chatouillantes et suaves. Pendant ce mouvement qui s'exécute avec d'autant plus de
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lenteur que le gourmet est pins délicat et plus fin, le plancher de la bouche se relève et se tend légèrement; mais, l'instant d'après, commence une déglutition très-lente, que l'on exécute en tendant légèrement le cou. Â mesure que la déglutition s'achève , la tête s'incline légèrement et la mâchoire inférieure se rapproclie de l'os hyoïde. Ce mouvement n'est point différent de celui par lequel on se rengorge; et lorsqu'il est continu il produit unp attitude qui a été iort à la mode chez les femmes à une certaine époque, si on se fie aux portraits qui nous restent du temps de Louis XIII et de Louis XIY.
A ces mouvements en succède un autre qui en est comme le couronnement. Les lèvres s'entr'ouvrent et la bouche se remplit d'air par une aspiration lente. Cet.air se répand, se dilate; il dissout les dernières molécules volatiles du liquide qui mouille encore la cavité buccale , et les fait goûter sous une forme nouvelle. Il se peut que la sensation de l'air frais, se mêlant alors aux impressions rapides, les réveille et leur donne plus de vivacité. Quoi qu'il en soit, remarquons que ces mouvements propres à l'espèce humaine et particulièrement aux races civilisées, accompagnent des sensations
fuies, voliipl lieuses, cl aux caresses desquelles l'urgariisme entier se délecte. Je dirai en parlant des mouvements sympathiques quelles expressions se mêlent à celles-ci; mais n'anticipons point sur ces choses.
5° De la bouche en tant qu'organe de respiration.
La bouche est encore un- organe habituel de respiration. Toutes les fois que la respiration nasale est insuffisante aux besoins de l'organisme, l'homme et les animaux respirent par la bouche. Mais c'est à l'homme surtout que s'appliquent les choses que je vais dire. Nous verrons en quoi les propositions que je vais énoncer devront être modifiées en ce qui concerne les animaux,
Nous distinguerons dans l'homme deux modes de respiration buccale : le mode facile et le mode difficile. Il y a donc deux manières de respirer par la bouche ; et ces deux respirations sont dues au jeu de faisceaux musculaires complètement différents.
[a) Respiration facile. La respiration facile a pour agents principaux les muscles zygomatiques ; ces muscles élèvent la lèvre supérieure, et attirent légèrement en haut les commissures de la bouche.
Dans ce mouvement, la lèvre supérieure vient le plus souvent affleurer le bord des incisives supérieures. Gela n'arrive cependant pas toujours, la bouclie pouvant s' entr ouvrir par un écartement léger des arcades alvéolaires. Ce mouvement est le sourire. Il se produit toutes les fois qu'un sentiment de plénitude, d'activité et de vie éveille l'instinct de respirer davantage, non par nécessité mais pan jjlaisir.
Mon but n'est point de distinguer ici entre les différentes espèces de sourire; nous y reviendrons ailleurs. Je parle du sourire simple, qui est essentiellement un mouvement de respiration facile.
[b] Respiration difficile. La respiration difficile a pour agents les muscles abaisseurs des lèvres, tels que le triangulaire et surtout cette terminaison faciale du peaussier cervical, à laquelle on donne si improprement le nom de risorius. C'est muscle triste qu'on aurait dû l'appeler; et en effet, n'est-il pas le muscle de la dyspnée, de l'horripilation et de l'angoisse ? Ces muscles agissent toutes les fois que l'air manque , que les poumons sont insuffisants, qu'un spasme trouble l'harmonie des fonctions intérieures. Ils abaissent les angles de la bouche et rétractent la lèvre inférieure. Reniar-
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qiwns que ce mouremnit accompagne loujoum le sanglot et coïncide avec des impressions douloureuses.
L'opposition des mouvements dont nous venons de parler n'est bien marquée que dans l'espèce humaine, à cause de l'angle droit que forme l'axe de la tête avec l'axe du racliis. Dans les animaux quadrupèdes où la tète se place de plus en plus dans la direction générale de la colonne vertébrale, les fibres des zygomatiques deviennent parallèles à celles du peaussier cervical, et les résultantes de leurs contractions se confondent.
Il est une remarque que je ne puis omettre ici; c'est que le zygomatique n'est pas seulement un muscle de respiration. Chez quelques animaux éminemment carnassiers, tels que les fclis; il ne s'insère plus aux commissures des lèvres; mais il soulève la lèvre au niveau des canines et agit surtout dans les cas où il s'agit de découvrir ces armes terril^les. Il a donc ici une acception un peu différente.
Dans ce cas comme dans celui ou le muscle canin mêle son action à celle des zygomatiques, il n'y a plus sourire véritable, mais rictus- et si à ce mouvement produit par une grande inspiration se
ET DES MOUVEMENTS D'EXPRESSION. léO
mêle un grand abaissement de la lèvre iiifé; ieure et du maxillaire, ce mouvement s'appellera bâillement. iSoLis avons dit plus haut dans quelles circonstances le bâillement se produit.
Le sourire réel et simple, c'est-à-dire ce mouvement qui élève l'angle de la bouche, est exclusivement propre à l'espèce humaine. 11 n'y a rien de semblable même dans les singes les plus élevés. Parmi les carnassiers, les animaux des genres îi7\siis , cam's et hyama ont certains mouvements qui rappellent le sourire, mais d'une façon éloignée et douteuse qui ne permet point la comparaison. Au-dessous des animaux mammifères, il n'y a plus de mobilité dans la face, et partant plus de sourire possible. Dans ce cas tous les mouvements aboutissent à deux actes opposés, ouvrir et fermer les mâchoires. Or, il est facile de produire ces mouvements sur le cadavre ; mais les peaussiers qui agitent la face des animaux mammifères ne peuvent être imités après la mort absolue par aucun moyen mécanique. Rien ne peut réveiller ou même feindre cette lumière de la vie.
Xa variété de ces mouvements de la bouche , presque toujours combinés à ceux du nez, est telle que je ne puis songer à Iqs décrire tous. Ce
que j'en ai dit suffira du moins pour faire comprendre combien ils sont variés, combien leurs transitions sont délicates et subtiles. J'aurais voulu n'en omettre aucune, mais ce serait en quelque sorte me perdre dans l'infini, et les détails dans lesquels je suis entré paraîtront peut-être déjà trop étendus.
DE l'application DU TOUCHER.
XLIII. — La bouche peut être encore considérée comme organe du toucher. Les lèvres sont, chez la plupart des animaux, les agens d'un toucher subtil. Souvent, le nez partage cette haute prérogative avec la lèvre supérieure qui se confond alors avec la marge de l'orifice nasal.
Dans l'homme lui-même, les lèvres sont le siège d'un toucher fort délicat, mais moins fuit pour apprécier la forme des corps que pour éprouver certaines impressions subtiles. Les sympathies de la cinquième paire, qui fournit auxj lèvres de riches expansions nerveuses, permettent d'expliquer les eflets singuliers que ce toucher excite parfois dans tout le système viscéral. Mais nous expliquerons plus au long ces choses dans la suite de ce livre.
Du corps tout entier en tant qu'organe du toucher.
XLIV. — Afin de mieux établir les propositions qui font le sujet de ce paragraphe, il importe de bien expliquer ici quelles sont les fonctions de la peau en tant qu'organe de sensation, et comment ces sensations peuvent influer sur l'ensemble des mouvements du corps.
1° En tant qu'organe de sensation^ la peau est essentiellement l organe de la perception de la température.
En effet, toute action, toute pression, toute blessure, produisent au summum de la douleur qu'elles déterminent, une sensation de chaud ou de froid; or, ces sensations elles-mêmes à leurs extrêmes limites se confondent; en sorte qu'un froid intense amène une sensation fort semblable à celle de la brûlure.
2" La faculté cV apprécier la résistance et la forme des corps n'a point son siège dans la peau, mais dans les muscles.
En effet: [a] je suppose que mon doigt soit pris entre deux masses dont l'une est immobile et l'autre en mouvement, entre les deux mâchoires d'un élau, par exemple. J'éprouve sans doute une .
douleur plus ou moins grande; mais quelle que soit celte douleur, elle ne me donne directement l'idée d'aucune résistance.
{b) J'applique mon doigt sur un corps dur. Si toutes les papilles sont uniformément pressées, la sensation est uniforme, et de cette uniformité naît, comme conséquence , l'idée d'un corps plus ou moins poli, mais cette idée n'a jamais' la certitude qu'on lui suppose; elle naît d'un jugement, elle n'est point primitive; de même si quelques points de mon doigt sont plus vivement affectés, je 'juge par habitude qu'il y a en ces points une saillie plus grande. Mais ce jugement peut être égaré dans beaucoup de cas; en effet, un point saillant peut être remplacé par un point en mouvement ou même par un point plus échauffé. Et, dans ces deux cas, l'idée de saillie se produira également ^. L'idée de la résistance nous vient d'autres voies. Qu'est-ce, en effet, qu'apprécier une résistance? C'est, comme ce nom le fait entendre, mesurer la quantité du mouvement nécessaire pour la vaincre. Dès lors, le sens de la résistance n'est point dans la peau, mais dans les nerfs musculaires. Un
1. On peut faire à ce sujet l'expérience suivante : AB est une • lame de cristal très - rùgulièremeut percée à sou centre d'un
homme dont les muscles sont paralysés n'apprécie point les résistances, bien que la sensibilité soit complète.
(<-) Il y a encore clans le sens complet du toucher un troisième élément par lequel nous apprécions dans les corps non plus leur température et leurrésistance, mais la forme sous laquelle ils sontlimités (jdans l'espace. C'est là encore une de ces questions de psychologie desquelles on peut heureusement
trou C dont le diamètre ne doit pas excéder un millimètre. Une ti;;e métallique cylindrique est adaptée à frottement dans cette ouverture, et son extrémité est rigoureusement coupée par le
plan FH qui limite supérieurement la lame de cristal. Une petite virole E empêche la tige DC de s'engager au delà dans l'ouverture C.
Les choses étant ainsi disposées, si le doigt est appliqué en C, les pre&siouâ seront uniformes et donneront l'idée d'un corps
ni DE LA PHYSIONOMIE
faire des questions de physique expérimentale. La proposition principale que nous nous proposons de démontrer ici peut être ainsi formulée :
La forme des corps n'est point directement perçue par le sens du toucher en tant qu'il a pour siège les couches cutanées.
Soit AB un disque de bois ou.de métal parfaite-
nient tourné et poli ; ce disque peut tourner horizontalement autour d'un axe de métal CD. L'appa-
plan. Mais si l'on porte à 60° environ la température de la tige métallique et qu'on recommence l'expérience, l'équilibre de température étant détruit entre la lame de cristal et l'extrémité de la tige ainsi échauffée, il y aura en C un point plus excitant. Dès lors, l'uniformité de l'excitation étant détruite, le doigt appliqué de nouveau ne sentira plus une surface plane, mais une pointe saillante dans le point qu'occupe l'extrémité de la tigo échauffée.
On obtient le même résultat et d'une manière encore plus évidente lorsqu'on imprime à la tige DG un rapide mouvement do cotation sur son axe.
li^% mûmes faits peuvent être démontrés en cent manièrea.
reil étant ainsi disposé , supposons qu'un homme aveugle ou les yeux bandés vienne toucher du bout d'un de ses doigts le bord poli du disque ; il recevra de ce contact une certaine impression, et, après que le contact aura cessé, il en conservera quelque temps le retentissement, ou, si l'on aime mieux, le souvenir.
Or, supposons que notre aveugle applique de nouveau le bout de son doigt sur le bord de la table, je veux dire sur le point qu'il avait primitivement touché ; il est clair qu'il recevra de ce contact une nouvelle impression en tout semblable à la première.
Cette proposition n'exige aucune démonstration pour le cas où le disque est demeuré immobile. Mais admettons qu'il ait silencieusement tourné
Ainsi si, le doigt étant couclié sur une table, on pose verticalement une toupie sur sa pulpe, on pourta augmenter à son gré rimpression que ce contact détermine en faisant tourner plus ou moins rapidement la toupie sur son axe. On aura dans ce cas ridée d'une pression plus grande.
Ces expériences permettent de démontrer avec certitude que certaines idées que nous considérons comme le résultat direct d'une impression tactile, naissent de nos jugements plutôt que de nos sensations; que la peau n'apprécie en réalité que le plus ou moins de chaleur, le plus ou moins de douleur que les nerfs ressentent, qu'en un mot elles n'apprécient point réellement Jç3 jJi'cijsions et les résistances.
sur son axe pendant l'intervalle de deux contacts, il est évident qu'alors le point que le doigt rencontre n'est point nécessairement celui qu'il avait primitivement touché. Mais si ce point est en tout semblable au précédent, s'il est à la môme distance du corps et dans un même rapport avec lui, les impressions reçues devront être semblables, et l'intelligence devra conclure à l'identité de ces points. Ainsi, dans cette sensation nouvelle, tout sera semblable à la première, et si souvent que l'expérience soitrépétée, elle donnera toujours et irrévocablement le même résultat, c'est-à-dire après une sensation yne autre sensation pareille. L'idée de cercle ne sera nulle part. On peut faire avec le même appareil une autre expérience non moins concluante. Le doigt étant appliqué sur le bord de la table, et la main étant maintenue dans une situation fixe, on fait tourner le disque sous le doigt qui le touche. Le frottement que le bord du disque exerce, mettant en quelque sorte les nerfs cutanés en vibration, fait naître l'idée d'un mouvement. Mais quelle est la forme du corps en mouvement? Voilà ce que notre aveugle ne peut dire. Cette succession uniforme d'impressions semblables réveille aussi bien en
ET DES MOUVEMENTS D'EXPRESSIOX. l~^
lui l'idée d'une ligne droite que* Qelle d'une ligne courbe. Il serait même impossible de distinguer, dans ce cas, une convexité d'avec une concavité , pour peu que la courbe du disque ou du cercle fût étendue. L'expérience démontre aisément tous ces faits.
[d) Maintenant , rendons la liberté à notre aveugle, et demandons-lui quelle figure limite le corps qu'il a touché. Le procédé qu'il mettra en usage est simple : il tournera autour de la table, il décrira, soit avec la main, soit avec le corps tout entier, des cercles autour d'elle , et par la comparaison des mouvements qu'il aura décrits avec certaines idées abstraites dont son esprit garde le type et la formule, il dira que cAte table est circulaire.
Or, que découvrirons-nous dans ce jugement? Une faculté nouvelle ? Non , sans doute; mais une faculté admirable que nous employons à chaque instant, sans daigner lui rendre dans les rangs de nos facultés principales le haut rang qu'elle occupe; je veux dire la faculté de sentir nos mouvements , de sentir nos attitudes et de percevoir nos parties non-seulement en elles-mêmes, mais encore dans leurs rapports accidentels avec les
autres parties de notre corps; en sorte que par elle nous sentons nos membres, ces membres que la volonté déplace à chaque instant, au lieu où ils sont réellement dans l'espace. C'est là, sans doute, une faculté admirable, et cependant peu de physiologistes en ont parlé, lin habile naturaliste, M. lïollard, discutant quelques-unes des propositions fondamentales de la théorie de Gh. Bell, a fait observer que dans les raies les racines postérieures ou sensitives des nerfs rachidiens étaient égales en volume à leurs racines antérieures ou motrices, bien que chez ces animaux la peau, sauf les parties qui dépendent de la cinquième paire, soit presque absolument dépourvue de nerfs, ceuxci se répandant presque en totalité dans les muscles dont la masse de l'animal, se compose. Cette observation très-juste ne détruit point la théorie de Bell , mais elle oblige peut-être de ne point considérer comme absolument synonyme ces expressions, nerfs cutanés et nerfs sensitifs, nerfs musculaires et nerfs moteurs. N'y aurait-il pas ici quelque nouveau mystère à dévoiler, quelque nouveau problème qui semble soulever à l'envi tous les faits dont la science s'est enrichie pendant ces dernières années.
(^ette recherche a, dès à présent, des bases précieuses. En effet, les expériences de M. le professeur Flourens ont appris aux physiologistes que le cervelet n'est point le foyer générateur de la puissance motrice, mais qu'il en est l'ordonnateur, si je puis ainsi dire. D'autre part, M. Foville, admirant à bon droit les connexions étendues que les faisceaux postérieurs de la moelle ont avec le cervelet, fait de cet organe un centre de sensations; or, ces deux théories, ou plutôt ces expériences d'une part et ces inductions de l'autre, me paraissent conduire an même résultat général, et que je vais essayer d'expliquer.
1" Le ce?^velct ne peut être considéré comme organe de sensation cutanée. En effet , dans tous les animaux auxquels M. Flourens a enlevé cet organe, la sensibilité cutanée est demeurée intacte.
2" On ne jjeat supposer davantage que le cervelet soit la source de l'excitation inotrice. Après la section du cervelet les mouvements ont encore une grande énergie, mais ils ne sont plus coordonnés.
3" Tji faculté de coordonner les inouvements est donc la seule qui reste en propre au cervelet;
ISa DE LA PHYSIONOMIE
mais coordonner c'est mesurer , et mesurer c'est sentir. Le cervelet, organe coordinateur, est donc aussi un organe de sensation.
h" Or, quel nom donnerons-nous à ces sensations dont le cervelet est le centre? A priori nous les nommerons sensations rmismlaircs.
5° iSous supposons, en effet, qu'il part des muscles certains nerfs qui portent au cervelet des impressions qu'il mesure , et suivant lesquelles il règle l'émission de la puissance motrice. Ce serait donc par lui surtout que nous sentons nos membres oii ils sont réellement. C'est là une hypothèse sans doute, mais une hypothèse infiniment probable. Malheureusement elle ne peut être démontrée que par des recherches faites sur l'homme lui-même. Or, il serait curieux de constater si, dans ces cas très-rares où des lésions du cervelet détruisent sou influence sur les mouvements, l'homme a conscience de la position de ses membres dans l'espace. On conçoit, en effet, qu'à une pareille question l'homme seul pourrait répondre, et l'homme échappant en grande partie au domaine de la physiologie expérimentale, il ne m'est pas permis pour le moment de rien décider sur ce point.
Quoi qu'il en soit, l'action générale du toucher • se compose de trois actions distinctes :
Par la première, nous percevons nos sensations cutanées.
Par la seconde, nous jugeons de V énergie de nos mouvements.
Par la troisième , nous apprécions leur direction.
Nous allons essayer de dire quelles modifications amène dans le corps vivant l'exercice de chacune de ces facultés.
Du sens cutané.
XLV. — Le sens cutané peut être envisagé en premier lieu comme nous faisant percevoir des impressions simples , telles que celles du froid et de la chaleur. Ces impressions peuvent être plus ou moins profondes, plus ou moins vives; et quand elles dépassent certaines limites elles se changent en douleur. Les mouvements qui succèdent naturellement à ces impressions sont faciles à interpréter. Si la main touche un corps brûlant, elle s'en éloigne avec précipitation ; si la chaleur qui émane du corps touché éveille au contraire des sensations agréables, on cherche eu quelque .sorte
à les généraliser en.appliquant les mains étendues sur ce corps et en les promenant sur lui ; souvent on oppose alternativement à sa douce influence les deux faces opposées de la main. Ces mouvements ont en général un caractère tout particulier d'ondulation. Toutefois, s'ils ont pour but de faire cesser une douleur, ils auront plus de roideur, de tension , d'insistance. On peut comparer à ce sujet des enfants lorsque, revenant d'une promenade d'hiver, ils se jettent en entrant sur un poêle, et lorsque, déjà réchauffés, ils continuent cependant à se presser autour de lui, retenus par les douces sensations que sa chaleur détermine. Leurs mouvements prennent dans ce cas le caractère d'une caresse véritable. C'est là, en efTet, le prototype de foute caresse, l'instinct de caresser étant dans son 2Jrincipe essentiellement égoïste.
Lorsque, au contraire, le contact a produit dans les organes une douleur très-vive , cette douleur porte avec elle un certain caractère d'êtrangeté^ elle s'attache en quelque sorte au membre lésé, et c'est alors un mouvement naturel de secouer ce membre pour en détacher cette chose étrangère et ennemie. Ce mouvement n'est pas propre à l'espèce humaine ; on le retrouve aussi chez les animaux
dont les membres ont une certaine liberté de mouvements. J'ai vu un caracal qui s'était blessé à la patte en lançant inconsidérément un coup de griffe au tiftavers des barreaux de sa cage, se retirer précipitamment sur trois pattes, en agitant ou plutôt en secouant la patte endolorie.
Quelques personnes, donnant à la théorie des causes finales une importance exagérée, seront tentées de supposer que ce mouvement a pour but d'amortir le sentiment de la douleur en amenant une congestion sanguine. Ce résultat peut être vrai en lui-même , sans être pour cela le but du mouvement que je décris; d'ailleurs le mouvement de circumduction serait à cet égard bien mieux choisi; et dans l'hypothèse où se placent les partisans trop exclusifs des causes finales, il n'est pas permis de penser que la nature se proposant un but, ait pu choisir pour l'atteindre le moyen qui y conduit le moins sûrement.
Quoi qu'il en soit, et nous pourrions entasser à l'infini des observations analogues, nous concluons de ces remarques :
1" Que des sensations de contact capables de faire cesser une sensation douloureuse sont poursuivies ou du moins recherchées avec insistance ;
1*1 DE LA PMYSIONOMIR
2° Que des hicnsalions de contact douces et agréables sont recherchées pour le plaisir qu'elles donnent , et sollicitent des caresses ;
3° Que des sensations de contact douloureuses déterminent un sentiment d'aversion instantané, et , si la douleur persiste , un mouvement de révolte qui porte à s'agiter comme pour détacher de soi la douleur, ou même à fuir à toute vitesse comme pour s'en éloigner.
Ces propositions peuvent être ainsi transformées :
1° Un mouvement tendu den appareils du toucher est relatif à une sensation qu'on désire.
2° Un mouvement ondulatoire et caressant des organes du toucher ^ est relatif à une sensation dont on Jouit et qu'on savoure.
3" Un mouvement de révolte dans les membres vivement agités et secoués , ou un mouvement de fuite rapide^ peuvent répondre à une douleur qu'on veut automatiquement détacher de soi, ou dont on voudrait s'éloigner.
XLYI. — On peut encore considérer le sens cutané sous un autre point de vue : afin de mieux faire comprendre les phénomènes sur lesquels je vais appeler l'attention , je demanderai la permis-
sien de rappeler une observation que tout le monde a pu -faire.
On sait que si Ton frappe avec un petit marteau sur une lame sonore, ce coup peut avoir deux effets très-différents.
1" Le coup est appuyé; il frappe et pèse. Dans ce cas , le son produit est lourd et bref.
"2" Le coup est enlevé; il ne touche qu'un seul instant la lame sonore. Dans ce cas, le son produit est large et vibre longtemps.
Quelque chose d'analogue se produit dans -les organes du toucher, surtout dans leurs parties les plus sensibles, celles qui sont le moins exposées aux contacts habituels.
Si ces parties sont touchées, même légèrement, et que le contact dure un certain temps, l'impression est plus ou moins vive, mais sa durée est bornée.
Si les parties sont touchées ou plutôt légèrement eflleurées et que le contact dure à peine, tous les nerfs touchés entrent pour ainsi dire en vibration.
L'impression reçue semble d'abord pénétrer comme un point; puis elle s'élargit et s'étend autour de ce point en zones plus ou moins étendues.
Cette sensation est singulière; on ne saurait due si c'est un plaisir trop grand ou une sorte de douleur; elle excite au plus haut point le système nerveux tout entier. Cette excitation est telle que si elle est répétée plusieurs fois de suite, elle jette l'organisme dans un état hystérique accompagné de convulsions utiles parfois , le plus souvent dangereuses et quelquefois moitelles.
La répétition de ces petits contacts sur des parties très-sensibles constitue le chatouillement. L'être dans lequel surviennent des réactions hystériques, est un être chatouillé. Or, le chatouillement peut accompagner des sensations agréables et des sensations douloureuses ; et aux unes et aux autres il donne plus de vivacité et d'étendue, on peut dire qu'il les porte à un degré suprême.
Tous les nerfs du corps ne sont pas à un égal degré susceptibles d'être chatouillés. Parmi ceux qui ressentent surtout cette impression, je citerai plus particulièrement les expansions terminales de la cinquième paire et les branches moyennes des paires rachidiennes, celles qui animent les flancs de l'animal. Nous ajouterons à ces nerfs ceux des faces palmaires des mains et des pieds, qu'on peut considérer en anatomie philosophique comme leurs
analogues. Dans la cavité buccale certaines parties peuvent ressentir à un haut degré l'impression du chatouillement. Telles sont les rugosités palatines et la face antérieure du voile du palais. Ces régions méritent d'être attentivement considérées»
Nous venons de dire que certaines impressions agréables peuvent recevoir du chatouillement plus de force pénétrante et plus de vivacité; de cette combinaison résulte la volupté, qui associe en quelque sorte tous les viscères au plaisir ressenti par un seul organe, et attire à elle toutes les forces, tous les instincts de l'animal. De là la passion singulière avec laquelle il recherche certains contacts. Toutes les espèces de felis sont avides de caresses. Les hyènes les appellent avec fureur , les chiens les invoquent avec une égale ardeur, quoique avec un peu moins d'égoïsme; et en général, les animaux sont d'autant plus caressants que leur sensibilité cutanée est plus exquise.
C'est toujours la partie la plus sensible de leurs corps qui recherche les caresses ou les donne. Lorsque toute la longueur des flancs et du corps est sensible, l'animal serpente et rampe sous les caresses; et ces ondulations se propageant le long
des muscles analogues des segments jusqu'aux extrémités de la colonne vertébrale , la queue se ploie et s'agite. Si le corps caressant est immolDile, notre animal se cour])ant et se développant, amène successivement à son contact toutes les parties de son corps. Ces mouvements sont d'autant plus rapides qu'il s'y joint plus d'impatience et moins de volupté.
A défaut d'objet caressant, à défaut d'objet à caresser, l'animal peut arriver à se caresser luimême. C'est ainsi que dans l'homme que tourmente le besoin de sensations cutanées, le cou légèrement contracté s'incline sur l'épaule et glisse en se développant ondulairement sur elle. Le corps tout entier, courbé d'abord, suit le mouvement ondulatoire et se redresse mollement , tandis que les bras ramenés vers lui pressent les flancs que leur contact fait frissonner. Ce besoin de volupté ramène aussi les membres inférieurs contre le tronc et les fléchit doucement. Ces mouvements qui accompagnent certaines formes du plaisir sont trop connus pour qu'il soit nécessaire d'y insister; on conviendra qu'ils n'ont rien de commun avec l'expansion que M. Huschke considère comme la forme typique de toutes les passions
agréables. Nous aurons plus tard cent occasions de montrer combien d'exagérations renferme son système.
Nous avons dit plus haut que les sensations qui naissent du chatouillement ont avec la douleur certains points de ressemblance. Elles conduisent même par des transitions insensibles aux plus extrêmes douleurs. Le chatouillement si limité que produit la piqûre d'une mouche peut amener une sorte de fureur. Un cheval frémit davantage sous les picotements de -l'éperon que sous l'impression d'une grande blessure.
Le moyen le plus simple de faire cesser ces impressions chatouillantes est de les étendre ou do leur substituer des douleurs d'un autre genre. Ce dernier moyen est le plus fréquemment employé.
On éteint la douleur qui résulte du chatouillement à l'aide d'une pression énergique, large et continue. On lui substitue une autre douleur en grattant les parties où vibrent en quelque sorte les nerfs chatouillés. Ces moyens sont très-naturellement et instinctivement employés. On se gratte plus particulièrement la tête où les contacts chatouillants aboutissent presque toujours à une vive démangeaison. Mais c'est surtout par de grandes
pressions exercées sur les flancs avec les coudes que sont combattus les chatouillements qui portent sur les lombes ou sur le thorax.
Le caractère essentiellement irritant des dermalgies est bien connu. Il faut plus d'énergie pour demeurer calme sous l'empire d'une démangeaison que pendant la durée d'une douleur aiguë. J'ai déjà cité la piqûre des mouches. Dans les grandes chaleurs de l'été, leur retour obstiné éveille une impatience générale qui touche à la colère. Le moindre mouvement d'un cheveu détermine, dans certains cas, des démangeaisons insupportables, surtout vers la région temporomastoïdienne, et la facilité avec laquelle ces impressions se produisent fait qu'il suffît de songer à une cause de démangeaison pour l'éprouver aussitôt.
Si l'impatience que la démangeaison sollicite est contenue ou modérée, l'un des doigts de la mai» se porte vers la partie affectée et presse plus ou moins énergiquement sur elle. Cette action amortit la douleur et peut procurer un calme nécessaire à l'exercice de la pensée. C'est ainsi que dans les névralgies frontales et dans les odontalgies nous exerçons des pressions sur le front ou
sur les dents douloureuses. En un mot , de même qu'on arrête en la touchant les vibrations d'une cloche, de même une pression intense suspend un instant la douleur.
Mais si l'impatience que la démangeaison amène n'a pas de frein, l'animal abandonné à son instinct se gratte avec fureur, il s'excorie, il se déchire. L'homme fait de même, il imprime jusqu'au sang ses ongles dans les chairs, se guérissant ainsi d'un supplice par autre supplice. C'est là l'effet et le signe d'une impatience i)oussée jusqu'à la fureur.
Mais, que dis-je, dans certains cas les ongles ne suffisent plus, les dents se portent alors vers la partie affectée, et leurs morsures suppléent à cette insuffisance. Dans un cas de panaris, on voit bien souvent le malade chercher à calmer sa douleur en mordant sa main au-dessus du point lésé. Ce mouvement est habituel, je dirais même constant, chez les personnes dont les doigts ont été comprimés jusqu'à l'écrasement. Le premier mouvement est alors de secouer sa main, le second est de la comprimer au poignet avec la main opposée, le troisième est de la mordre. Souvent alors, tout en secouant la main lésée, on mord l'autre main.
Di: I.A l'Il YSIONUMIE
C'est là un exemple entre mille de ces mouvements de sympathie latérale qui nous occuperont dans le chapitre suivant. On peut penser que deux impressions égales agissant sur le môme nerf, l'une à son extrémité périphérique, l'autre entre cette extrémité et le cerveau, celle-ci peut arrêter la première au passage. Cette hypothèse paraît prouvée par l'heureux emploi des ligatures dans les névralgies, par le ralentissement qu'elles amènent dans la marche de Vaura ejnlcptica. Ces observations peuvent jeter un grand jour sur la théorie des mouvements que je viens d'indiquer. Quoi qu'il en soit, ces niouvemcnls répondent à V existence de quelque irritation douloureuse qu'il s agit d'arrêter.
Da toucher en la ni que sens de la résislancc.
XLVII. — Cet élément de la sensation complexe du toucher par lequel nous mesurons la résistance que les corps apportent, est mis enjeu d'une manière fort simple.
Le membre qui touche est tenu aux trois quarts fléchi et dans un état de situation fixe. La main ainsi maintenue par sa base s'incline ensuite vers l'objet qu'on veut apprécier, tous les doigts étant
étendus et reliés à l'exception d'un seul, le plus souvent le mcdius, qui s'applique légèrement à l'objet qu'il touclie, suspensâ manu. La partie qui touche est fort à remarquer; on peut la déterminer à l'aide d'une ligne partant du point central de la pulpe de la dernière phalange, et coupant le sommet de toutes les courbes que décrivent entre ce point et le sillon unguéal les rangées papillaires. Ce point une fois appliqué, le doigt fait un effort lent pour s'abaisser; il presse ave& mesure; et cédant ou pressant ainsi alternativement, oscillant par un mouvement latéral , il nous fait porter un double jugement sur la résistance des corps et sur leur immobilité.
Il est d'une extrême importance, lorsqu'on veut toucher avec délicatesse, de toucher autant que possible avec un seul doigt. En effet, plus l'instrument est simple et plus les résultats de son action seront immédiatement acceptables , moins ,- en un mot, ils exigeront de corrections. Or, on touche plus particulièrement avec le médius, à cause de son caractère dominateur, de sa force relative et de sa sensibilité.
En général, le jugement qu'on forme sur le degré de dureté et de résistance d'un corps n'est
point porté aussitôt après une première expérience. Cette expérience est le plus souvent répétée plusieurs fois et parfois dans un espace de temps très-court. C'est cette répétition qu'exprime plus particulièrement le mot tâler. D'ailleurs, cette répétition d'un acte est la preuve certaine que le premier n'a pas suffi, que les bases du jugement sont incomplètes encore, en un mot, qu'il y a jusqu'à un certain point perplexité dans l'esprit. Lorsque la force d'un seul doigt n'est pas suffisante pour apprécier la résistance d'un corps trèslourd, on peut y employer deux doigts, trois doigts, la main , et enfin le corps tout entier. Ces efforts peuvent être quelquefois nécessaires. Mais je ferai remarquer qu'il en est de ces mouvements comme de ceux des balances : la puissance et la grandeur des résultats nuisent toujours à leur exécution.
Dit toucher en tant que sens appréciateur de la forme.
XLYIII. — Le toucher détermine encore et mesure deux choses dans les corps ; à savoir : 1° leurs dimensions, et 2° leur figure.
ï° Nous jugeons immédiatement des dimensions
des corps, en les comparant à nos propres dimensions. Ces mots : {ulna) aune, coudée, pied, pouce, brasse, empan, pas, etc., le font voir assez clairement. La faculté que nous avons de sentir le degré d'écartement qui existe entre deux parties définies de notre corps, nous permettant d'apprécier assez exactement la valeur des angles qu'elles forment entre elles, les rend en quelque sorte semblables à des compas. Aussi M. de Blainville comparait-il très-heureusement la main à un compas à cinq branches, à l'aide duquel on pourrait mesurer plusieurs épaisseurs à la fois. De même les deux mains figurent assez bien un grand compas d'épaisseur lorsque leurs pointes fléchies en dedans sont opposées l'une à l'autre.
2" Mais la figure des corps est surtout reconnue à l'aide d'un mouvement de circumduction circonscrivant tous les contours d'un objet. La conscience que nous avons du mouvement décrit permet de concevoir la forme de l'objet avec une suffisante exactitude. Les aveugles-nés donnent à cet égard des preuves d'une extrême habileté ; et sans parler du célèbre Ganibasius de VoUerre , elle peut aller quelquefois jusqu'au prodige. Rien ne prouve mieux peut-être l'existence des idées
innées que cette faculté in(3rveilleuse. Mais je ne veux point discuter sur un point de psychologie pure qui m'entraînerait trop loin de mon sujet.
Les procédés dont nous venons de parler ne sont applicables qu'aux objets dont la grandeur, eu égard à celle de nos organes, est assez considérable. Mais la figure des corps très-petits est appréciée par un autre artifice sur lequel je demande la permission de m'arrêter un instant.
XLIX. — jNos doigts ayant une certaine grandeur, une grandeur considérable relativement à certains objets que notre sensation doit atteindre, l'application d'un organe aussi grossier ne pouri"ait nous donner qu'une idée générale, une esquisse de la figure des corps; elle nous laisserait ignorer l'existence des différences ou des inégalités minimes qui peuvent accidenter leur surface, elle nous les révélerait tout au plus d'une façon inadéquate et confuse.
Cette nécessité de distinguer nettement de fort petites parties a déterminé , sans aucun doute, la subdivision des troncs nerveux en une multitude de petits nerfs élémentaires indépendants les uns des autres, et capables de distinguer par cela môme qu'ils sont distincts.
En effet, la superficie de la peau n'est point semblable à un plan régulier et continu ; mais sa surface est subdivisée en une multitude de petits compartiments de chacun desquels s'élève une petite saillie semblable à une sorte de petit doigt microscopique ; et ces petits doigts se multiplient en foule, dans tous les points où le toucher est le plus délicat et le plus subtil.
Leur disposition est fort remarquable, et mériterait d'être scrupuleusement comparée dans les diiïérents animaux , au double point de vue de la psychologie comparée et de la philosophie zoologiqae.
Dans certains points où la sensibilité est vive , mais confuse , ils sont en général semés d'une façon fort irrégulière. Mais quand la sensation du toucher se perfectionne, ils se disposent en platesbandes d'une grande régularité. Parfois ces platesbandes sont rectilignes et parallèles entre elles. Il n'y a point alors de point dominateur sur la surface sensible.
Lorsque, au contraire, un point dominateur existe, je veux dire un point plus saillant, les rangées de ces petits doigts décrivent autour de eu point des courbes plus ou moins spiroïdes.
Parfois le point dominateur est fixe et invariable. Par exemple , à l'extrémité de la dernière phalange. Dans d'autres cas, le point dominateur n'est que virtuel ; il n'existe que dans une certaine attitude. Dans ce cas, les arcs fort irréguliers que décrivent les papilles sont disposés de telle façon que le sommet de leurs courbes répond à ce point virtuel. Ces choses sont faciles à constater quand on compare la face palmaire de la main de l'homme à la face palmaire de la main des singes.
Chacun des petits doigts sensibles qui forment ces arcs est contenu dans un étui épidermique qui le protège et le soutient, de telle sorte que l'axe de chaque papille conservant une direction invariable, aucune d'elles ne peut anticiper sur le domaine de l'autre. Ainsi, chaque papille forme un appareil distinct, et sur la surface tactile des doigts se trouvent, de cette façon, une multitude de points déterminés régulièrement espacés , dont chacun peut recevoir et communiquer des impressions distinctes.
L. — Ceci posé, afin de faire mieux comprendre le rôle et l'utilité des papilles, il ne sera point inutile de recourir à un exemple dont l'analyse peut être faite aisément.
On sait avec quelle merveilleuse finesse les aveugles apprécient à l'aide de leurs doigts de fort petits caractères, au point de pouvoir, dans certains cas , déchiffrer des écritures imprimées à l'aide des dépressions légères que les caractères ont laissées dans Je papier. Il est facile de démontrer que cette faculté ne pourrait s'exercer si la peau était complètement lisse et unie.
fa
Soit en effet \ ] la courbe de la
pulpe digitale : si le point G de cette courbe est appliqué à un petit corps quelconque D, il y aura évidemment une sensation produite. Mais cette sensation ne sera pas rigoureusement définie par les limites du corps D. L'expérience et le raisonnement démontrent, en effet, que cette courbe sera ainsi modifiée :
en sorte que le petit corps D touchant seulement le point G, ce contact déterminera cependant dans la pulpe digitale une dépression infundibuliforme dont le diamètre FE sera beaucoup plus
considérable que celui du petit corps D. Ainsi, l'impression sera jusqu'à un certain point dilïïise, si bien que si l'on touchait à la fois plusieurs points très-rapprocliés , leur distinction deviendrait impossible, comme on peut le comprendre
t par la figure suivante :
les points noirs D représentant les points réellement touchés et les courbes ponctuées ]N les zones d'impression diffuse qui les circonscrivent.
LI. — Ceci posé, admettons maintenant les faits tels qu'ils existent dans la réalité. Divisons la surface de la pulpe digitale, et hérissons cette pulpe d'une multitude de petits cônes espacés et contenus dans des tubes épidermiques.
Il est clair que si le point G est légèrement appli-
que sur un très-petit corps, une ou deux papilles seulement seront affectées par la pression perpendiculaire ; or, les papilles voisines étant protégées contre les pressions latérales par les tubes épidermiques fort épaisqui les enveloppent, l'impression sera très-rigoureusement limitée aux points qui seront directement touchés. Je parle ici dans l'hypothèse où les papilles seraient considérées comme très-nerveuses ou très-sensibles.
Mais ces choses seraient bien plus évidentes encore si, comme beaucoup d'observateurs tendent •à le démontrer, les papilles étaient presque absolument dépourvues de nerfs. On pourrait, en eflet, les comparer très-justement à de petites touches pressant légèrement sur une surface très-sensible, mais n'y laissant que des impressions limitées.
Ces impressions peuvent être comparées au bout des doigts à de fort petites distances , à une ligne de distance suivant M. Weber, et même à une demi-ligne d'après Dugès. Mais je puis assurer que chez des personnes fort délicates le pouvoir de distinguer va beaucoup au delà. En effet, des expériences souvent répétées m'ont appris qu'en touchant deux points d'une même rangée papillaire, séparés seulement par l'orifice d'un
conduit siidoi-ipare , les deux contacts sont évidemment distingués; cette distance égale 0""". 50 à la pulpe digitale de la dernière phalange du mecUiis.
LU. — Il suffit d'avoir» sommairement indiqué ces choses pour montrer combien il importe, quand il s'agit d'apprécier avec justesse la dimension de corps très-petits, de les tâter légèrement, suspcnsâ 7nami, de manière à ne point altérer la courbure de la pulpe digitale par des dépressions trop étendues. C'est là, en effet, ce qu'on peut appeler la perfection dans l'exercice du toucher. Toucher avec lourdeur, c'est combiner deux contraires, c'est à la fois exciter une sensation et l'éteindre. Aussi la finesse du toucher étant un des éléments principaux de l'adresse, trouve -t- on rarement cette qualité dans l'esprit de celles qui touchent sans délicatesse.
Ces faits sur lesquels j'ai insisté à dessein, montrent combien de modifications peut amener dans les mouvements des bras et des mains l'exercice du toucher. Ces fines applications de ce sens semblent propres à l'espèce humaine, et, en effet, elles répondent bien plus aux besoins de l'intelligence qu'aux mouvements de l'instinct.
ET DES MOUVEMENTS D'EXPRESSION. 20r!
LUI. — Nous résumons ainsi ces faits :
1° En ce qui touche nos sensations cutanées, elles sont agréables ou désagréables. Les sensations agréables éveillent l'instinct des caresses ; les sensations désagréables inspirent l'éloignement. Elles ont un caractère d'étrangeté, et l'on exécute des mouvements divers, — soit pour les repousser, les chasser, les essuyer par le frottement, si je puis ainsi dire; — soit pour les arrêter ou les éteindre par des pressions plus ou moins énergiques; — soit pour leur substituer quelque autre douleur.
2° En ce qui touche nos jugements sur la résistance et la solidité des corps, nous les pesons, nous les pressons en sens divers et nous intéressons à ce mouvement un nombre d'organes d'autant plus grand que nous voulons apprécier de plus grandes résistances.
3° Enfui, en ce qui touche la figure des corps, nous arpentons avec nos mains, semblables à des compas; nous exécutons des mouvements de circumduction , nous mesurons en tout sens les diamètres. Les accidents les plus délicats des surfaces tangibles sont perçus par une subtile application du toucher papillaire.
LIV. — Les mouvements de la première classe correspondent, les uns, à des sensations intérieures, à des sentiments de volupté; les autres, à des sentiments d' embarras j d'inquiétude et de douleur fatigante.
Les mouvemenls de la seconde classe répondent à des sentiments généraux d'examen, de doute et d'analyse.
Enfin, les mouvements de la troisième classe ont avec ceux de la seconde des rapports évidents ; mais leur emploi implique l'idée d'une réflexion plus élevée, d'une intelligence plus grande, d'une faculté d'observation plus parfaite. Ceux que déterminent l'application du toucher papillaire, coïncident surtout avec la recherche de choses très-petites, très-difficiles à limiter, et ne se produisent jamais que dans le cas d'une attention profonde et soutenue.