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SUR LA VIE ET LES TRAVAUX PIERRE GRATIOLET

L'homme est visiblement. fait pour penser; c'est toute sa dignité et tout son mérite.

{Pensées de Pascal.)

Ce mot célèbre de Pascal se présente à mon esprit au moment où je me propose d'esquisser à grands traits la vie et les travaux de l'éminent anatomiste dont la science et l'amitié déplorent la mort prématurée. Quelle autre épigraphe en effet pourrait caractériser avec plus de précision l'œuvre dont Gratiolet poursuivait encore, il y a quelques jours à peine, la réalisation? Tous ses travaux, marqués au coin de la philosophie la plus élevée, décèlent une préoccupation constante ;

asseoir les doctrines spiritualistes sur les données positives de la science. Le but sans cesse présent à sa vue, dans ses belles recherches sur l'encéphale, c'est l'étude des rapports de la fonction avec l'organe, de la pensée avec la forme, le volume et la structure du cerveau : la conclusion de ses méditations profondes, de ses investigations patientes, de ses délicates dissections, c'est que la pensée, l'esprit ou l'àme — quelque nom qu'on lui donne — est une essence, l'être par excellence, et non point un pur phénomène.

Enfin, de ses magnifiques observations sur l'anatomie comparée de l'homme et des singes anthropomorphes, il déduit une nouvelle confirmation de ses conceptions philosophiques; il nous fait mesurer la profondeur de l'abîme qui sépare l'homme de la brute la plus voisine de lui par sa conformation et par son aspect extérieur : il nous montre l'homme, seul doué de la faculté de faire des abstractions et de les réaliser par la création de formes, seul capable de représenter des idées par des signes matériels. Pour lui, comme pour Pascal, « l'homme est visiblement fait pour penser. »

Des voix plus autorisées que la mienne rappelleront les services éminents que Gratiolet a rendus

à l'histoire et à la philosophie naturelles. En écrivant cette notice bien imparfaite , je le sens, je viens payer mon faible tribut d'admiration et de respect à la mémoire de l'ami que la mort nous a si brusquement ravi; je cède au désir de raconter cette vie si noble, si pure, si bien remplie ; de retracer l'existence de cet homme de bien, qui n'a connu ni la vanité, ni l'envie, ni l'ambition, et qu'une excessive modestie, jointe à une rare abnégation, ont seules empêché d'occuper dans le monde le rang élevé que ses travaux lui assignent dans le domaine de la science.

Louis-Pierre Gratiolet est né le 6 juillet 1815, à Sainte-Foy-la-Grande, petite ville du département de la Gironde, où son père exerçait la médecine. Le docteur Gratiolet, allié par son mariage à l'une des plus anciennes familles nobles du Périgord, était un homme d'une grande austérité; il parlait peu; l'exaltation de ses sentiments religieux n'était égalée que par l'ardeur de ses convictions politiques.- Catholique fervent' et royalisle passionné, il dut, vers 1820, quitter Sainte-Foyla-Grande à la suite de tracasseries politiques qui lui rendaient insupportable le séjour de celte petite ville.

Il s'établit à Bordeaux, où s'écoulèrent les premières années du jeune Pierre. Madame Gratiolet était une femme intelligente, de mœurs douces et douée d'une grande affabilité; sa conversation, empreinte d'une légère teinte de mélancolie, offrait un charme tout particulier ; ^on fils se plaisait fréquemment à rappeler l'heureuse influence qu'elle avait exercée sur la direction de son esprit, à cet âge où les impressions, en apparence fugitives, laissent cependant dans l'âme de l'enfant des traces ineffaçables.

A son arrivée à Bordeaux, Pierre fut placé dans une école primaire, tenue par les jésuites; il y resta quatre ans. En 182/i, il entra dans une institution particulière, dirigée par un homme d'une vaste érudition, unie à des sentiments religieux très-prononcés. Ce maître, nommé Laborde, savait inspirer à ses élèves le goût des fortes études; il se plaisait à leur donner des compositions en vers français ou latins, genre dans lequel excellait 1^' ieune Pierre ^

i. M. le docteur Labourdette, condisciple de Gratiolet, a bien voulu me donuer des détails intéressants sur les premières années d'étude de son camarade; je lui en exprime ma reconnaissance.

Déjà se révélaient Chez l'enfant les facultés puissantes que nous rencontrerons plus tard chez l'éloquent professeur de la Sorbonne et dans l'élégant et correct auteur de YAnatomie comparée du Système nerveux. A l'âge de quatorze ans, Pierre improvisait des discours spirituels et bien tournés; il écrivait avec goût et témoignait, par les illustrations dont il couvrait ses cahiers d'étude, d'une rare aptitude pour le dessin. Tout en cultivant les lettres, il se sentait déjà entraîné, par la vocation, vers les sciences naturelles; il consacrait les jours de congé à parcourir les bois et les marécages des environs de Bordeaux, pour recueillir des plantes et collectionner des insectes qu'il rangeait au retour avec beaucoup de soui dans des boîtes et dans de petits flacons patiemment étiquetés. Une chose surtout frappait vivement les camarades de Gratiolet : c'était la tournure chevaleresque de son esprit. L'injustice qu'il a su, durant toute sa vie, supporter avec tant de calme alors qu'elle n'atteignait que lui, le révoltait profondément lorsqu'il s'agissait des autres. Brave jusqu'à la témérité, il prit, dès son enfance, le parti du faible contre le fort; n'écoutant que le sentiment de la justice et du droit, il oubliait sou-

vent que la force physique n'égalait pas en lui la vigueur de l'esprit et la générosité du cœur. Il succombait fréquemment dans ces petites luttes inséparables delà vie de collège; mais le bon droit était de son côté, et, vainqueur ou vaincu, il voyait chaque jour s'accroître l'affection et l'estime qu'il inspirait à ses camarades. Cette droiture de caractère, cette haine pour tout ce qui ne lui paraissait pas juste et honnête, Gratiolet les a conservées toute sa vie : -d'une bonté et d'une bienveillance à toute épreuve lorsqu'il était seul en jeu, il prenait avec une ardeur extrême la défense de ses amis injustement attaqués.

Qu'il me soit permis d'invoquer ici un souvenir personnel, et de transcrire quelques lignes d'une lettre qu'il m'écrivait au mois de janvier dernier, dans ce style aimable, moitié sérieux, moitié enjoué, dont personne mieux que lui ne possédait le secret. Après m'avoir exposé l'état d'un débat scientifique sur lequel il appelait mon attention, il ajoutait : « Vous jugerez, mon cher ami, de la « justice des prétentions de X... qui a pour sou- « tiens et trompettes MM... Mais le public peut (c s'y tromper. Nous sommes de race pure; « vous avez une lance, je me servirais au be-

(( soin de ma courte épée. Tran^^perçoiis, je vous « prie, ces coquins, ces Sarrasins de bas étage, (( ces mécréants qui prétendent voler les travail- « leurs consciencieux et empoisonner, de leurs « mensonges, la croyance publique. » Ce n'est pas sans dessein que j'insiste sur ce trait saillant du caractère de Gratiolet, car cet amour de la vérité et de la justice, que nul n'a poussé plus loin que lui, n'a pas été l'un des moindres obstacles à son avancement dans la carrière par lui parcourue avec tant de profit pour la science.

Mais 'n'anticipons pas sur les événements. En 1829, Pierre partit pour Paris avec sa mère, et entra au collège Stanislas où il devait terminer ses études classiques.

EiTrayée par les événements de 1830, madame Gxatiolet retourna à Bordeaux peu de temps après les journées de Juillet, emmenant avec elle son jeune fils, dont les études furent suspendues jusqu'à la fin des vacances. Revenu au collège Stanislas au mois d'octobre de la même année, Gratiolet y suivit régulièrement les cours jusqu'en 1833, époque à laquelle il se présenta au baccalauréat.

C'est durant ces trois années qu'il noua, avec

quelques hommes, aujourd'hui haut placés dans les lettres, les sciences et les arts, des relations d'amitié que la mort seule pouvait rompre*. En 183/i, M. Gratiolet, que les devoirs de sa profession et plus encore les soins réclamés par la santé de sa fille avaient retenu jusque-là à Bordeaux, vint s'établir à Paris pour y suivre les éludes de droit de son fils.

Le jeune homn^e eut, en effet, la pensée d'embrasser la carrière du droit; le chagrin que lui causa la mort de sa sœur, enlevée à l'âge de dixhuit ans, amena en lui u.i moment de découragement profond, et le détourna pour quelques mois de la voie où sa vocation, mieux comprise, ne devait pas tarder à le faire rentrer. Il ne prit à l'École de droit que deux inscriptions et, dès l'hiver de 183il, il s'adonnait avec ardeur à l'étude des sciences médicales, et spécialement à fanatomie qui fera l'objet des méditations de toute sa vie.

Deux hommes éminents, M. Etienne Pariset

1. Au collège Stanislas, Gratiolet eut pour condisciples M. le docteur Th. Roussel, M. le conseiller Dauchez, M. Hetzcl , M. Henri Sainte-Claire Dcville, M. John Lemoinne, M. Ulysse Ladet, M. Jean Macé, etc.

SA VIE Eï SES TRAVAUX, ^ SD7

secrétaire perpétuel de î'Académie de médecine, et M. de Blainville, professeur au Muséum, devaient, par leurs conseils, par leurs leçons et par leur amitié, exercer sur Gratiolet une influence décisive dans la vie d'un savant; c'est sous le patronage du premier qu'il enti:a dans la carrière médicale et qu'il se. prépara, par de fortes études, au concours de l'internat, dont il subit, avec succès, les épreuves en 1839.

•M. Pariset développa, par son enseignement et 4:)ar ses conversations, les tendances philosophiques de l'esprit de son jeune ami. Je ne saurais mieux mettre en lumière la profonde influence de l'illustre secrétaire perpétuel sur la direction des idées de Gratiolet, qu'en reproduisant ici la lettre que le futur professeur de la Sorbonne écrivait h, son maître, en lui envoyant sa thèse de doctorat. Voici cette dédicace :

« Un pareil hommage est peu digne de vous, je « le sais : un essai, écrit en quelques jours d'après « des matériaux incomplets, mériterait peu le pa- « tronage de votre nom ; aussi ne l'ai-je point offert (( à mon maître, mais, oserai-je le dire? à cet ami « si bon, si éclairé, si bienveillant, qu'on aime « avec l'esprit et qu'on respecte avec le cœur. Vous

yOS PIEURE QK.ATIOLET

(c nravcz appris à reconnaître, dans la succession « des pTîénomènes naturels, la trace d'une intelli- « gence qui ne se repose jamais. Occupé sans cesse u de la lecture de ses œuvres, je n'ai point oublié « les principes que j'ai reçus de vous.

« La hardiesse dans les vues, la délicatesse dans (c l'analyse, la sagesse dans les conclusions, et, si « j'envisage le style, l'élégance, la force, lapréci- « sion , la netteté : tels sont les modèles que vous « me présentez toujours. Si Dieu me donnait d'ac- « quérir enfin ces qualités précieuses, si je pouvais (( être un jour de quelque utilité aux lettres et aux « sciences, ma gloire la plus chère serait de penser « que je continue votre œuvre et que votre élève « est devenu digne de vous.

« Paris, 23 mai 1843'. >

Le vœu de Gratioîet s^est accompli : ces qualités qu'il énumère avec tant de charme, en s'adressant à M. Pariset, il les possédait toutes. Qui ne reconnaîtra, en effet, qu'on ne pourrait louer avec plus de vérité et d'exactitude les œuvres de l'élève qu'en

1. Cette lettre m'a été communiquée par M. le docteur Lemercier, sous-bibliothécaire au Muséum, ami intime de Gratioîet.

lui appliquant ce qu'il dit lui-même des écrits de son maître?

M. Pariset, avec cette promptitude de jugement et cette sûreté de coup d'oeil que donnent l'expérience et la connaissance des hommes, avait, dès l'abord, apprécié comme il le méritait le jeune interne des hôpitaux de Paris; il avait entrevu le brillant avenir qui pouvait s'ouvrir devant lui, si une main intelligente lui oflrait son appui; il avait pressenti les services qu'il rendrait à la science.

A partir du jour où le naturaliste Laurent présenta Gratiolet au savant médecin de la Salpêtrière, une amitié toujours croissante unit ces deux hommes, si bien faits pour se comprendre et pour s'aimer. Un des premiers témoignages d'estime que M. Pariset voulut donner à son protégé fut de le présenter à M. de Blainville, successeur de Cuvier dans la chaire d'anatomie comparée au Muséum. Les trois premiers travaux de Gratiolet furent ainsi publiés dans un recueil que venait de fonder le professeur du Jardin des Plantes ^ Dès 1842, l'illustre anatomiste l'attachait à son labo-

1. Annales françaises et étrangères (jl'anatomie et de physiologie.

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ratoire avec le litre de préparateur (aux appointements de 900 fr.) ; il devait conserver ce titre jusqu'en 1853, époque à laquelle 'il fut nommé aide-naturaliste, ce qui portait son traitement à 1,800 fr. C'est dans ces modestes fonctions que Gratiolet, livré tout entier au culte le plus désintéressé de la science, devait attendre, jusqu'en 18(51, c'est-à-dire pendant dix-neuf années, une chaire du haut enseignement qu'aucun naturaliste parmi ses contemporains n'eût remplie avec plus d'éclat que lui ; M. de Blainville, heureusement pour l'honneur delà science française, avait compris quel concours précieux la parole éloquente et élevée de Gratiolet pouvait prêter au haut enseignement.

Décidé en iShli, par l'état de sa SQ.nté, à se faire suppléer dans sa chaire dU Muséum , il jeta tout naturellement les yeux sur le jeune anatomiste, dont il avait pour ainsi dire deviné le talent oratoire. Plus d'un professeur, en pareille occurrence, aurait choisi un suppléant dont le succès fût .au moins douteux , un homme auquel une suppléance, se prolongeât-elle dix ans, ne pût créer de titres sérieux pour l'avenir. Cela ne se voit que troD souvent.

M. de Blairiville, profondément attaché à son préparateur, et que la nature élevée de son esprit .mettait d'ailleurs à l'abri de ces mesquines réflexions, pensa sans doute que l'intérêt de la science était seul en jeu, et que son devoir, comme titulaire, était de désigner un remplaçant digne de lui. 11 fit nommer Gratiolet. J'ai sous les yeux une lettre datée du 10 juin iShli , qui témoigne assez quels sentiments divers agitaient, au moment de cette nomination, l'esprit du futur suppléant. Je ne résiste pas au plaisir de publier cette aimable et spirituelle correspondance ^

<( Je suis si accablé de travail et d'inquiétudes « que je ne sais plus où trouver un moment pour « aller te voir, m'excuser de toutes mes impar- « donnables négligences, et me confesser encore « de fautes que je commets toujours de nouveau. «Ricard^'a commis une indiscrétion. Je me « réservais le plaisir d'aller moi-même t' apprendre « les bonnes intentions de M. de Blainville à mon

1. Je dois la communication de celte lettre à l'oMigcanco de M. le conseiller Daucliez, l'un des amis d'études do Gratiolet, auquel elle était adressée et qui a bien voulu m'autorisera la publier.

2. M. le docteur Ricard, compagnon d'études et ami de Gratiolet.

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« égard, mais il n'en fait jamais d'autres. Je pcn- « sais trouver un moment aujourd'hui pour aller « te dire bonjour à la Cour des comptes; mais,- « pris entre trente bouquins au moins, je ne puis « parvenir à me débarrasser.

(( Tu as oublié , sans doute , ce que c'est qu'un « examen; j'en ai trois à passer dans deux mois*, « et par-dessus le marché un cours à faire, un (( cours à grand orchestre, mon Dieu! avec des « claqueurs et des siffleurs tout prêts. Malgré tout « mon courage, j'ai peur parfois, et la tête me <( tourne; en songeant à ce q.ue je devrai dire; « j'oublie même par où je dois commencer. Mes « matériaux presque achevés se mêlent dans ma « tête, et j'ai peine à dégager mon plan enfoui « sous tant de décombres. C'est vraiment une (( chose terrible que d'être pris à l'improviste. « Puis , mêler l'histoire des cautères et des vési- « catoires^ à des considérations de philosophie « naturelle, poursuivre à grand'peine ce que « l'anatomie a de plus délicat, systématiser tous

1. Il préparait ses examens de doctorat; les internes des hôpitaux ne peuvent, on le sait, se faire recevoir docteurs avant l'expiration de leurs fonctions, sous peine d'être considérés comme démissionnaires.

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