XXII. — Si j'ai eu le bonheur d'exposer ces
choses avec clarté, peut-être me pardonnera-t-on de considérer comme démontrées les propositions suivantes :
1° L'effort se produit essentiellement quand on se prépare à la résistance; cet effort est immobile et muet.
2° Le cri de V effort se produit quand, d'une façon quelconque , on mêle dans la lutte l'action ou l'attaque à la résistance.
De quelques autres mouvements respiratoires.
XXIII. — Nous devons parler maintenant du gémissement qui ne diffère du cri poussé que par sa lenteur et sa faiblesse. Les cris d'un lutteur blessé dont les forces, s'épuisent se changent en gémissements. Un grand nombre d'interjections imitent ce mouvement spontané de la voix. En thèse générale , le gémisscjnent est l'effort de la faiblesse. C'est un dernier indice d'effort quand, au moment de la syncope et de la mort , le sentiment des choses extérieures s'épuise par degrés.
XXIV. — Quelques autres mouvements trèscaractéristiques sont une modification du simple mouvement d'inspiration. Ainsi quand la circula-
tion languit, quand un- sentiment de torpeur ou d'engourdissement opprime, comme aux approches du sommeil ou sous l'infkience de l'ennui, un instinct caché sollicite à de grandes inspirations. Ces inspirations appellent un air excitant, et de peur que cet air ne s'échauffe au contact des sinus olfactifs , ce qui rendrait son action moins stimulante, l'inspiration s'effectue alors par la bouche énormément ouverte. Une des choses qui soulagent et excitent le plus dans ce mouvement , est l'impression que l'air froid détermine en touchant le pharynx. Je ne doute point que ces nombreuses sympathies de l'arrière- gorge, sur lesquelles on a , dans ces derniers temps , essayé de fonder un système nouveau de thérapeutique, ne jouent dans l'enchaînement de ces phénomènes un rôle important.
Cette grande inspiration diffère du soupir par sa profondeur et par l'excessive dilatation de la bouche ; on lui a donné un nom particulier, celui de bâillement. Ce mouvement est l'un de ceux auxquels la théorie de M. Huschke sur l'homologie de l'expansion avec l'extension, s'applique le plus directement. Les animaux, en effet, s'allongent en bâillant, ils s'étendent, on peut dire
même avec quelque apparence de vérité qu'ils ii étirent.
Tous les animaux ne bâillent jjfis, ou du moins quelques-uns bâillent rarement. Après l'homme, les singes et les animaux carnassiers bâillent le plus souvent. J'ai vu bâiller très-caractéristiquement des lapins. Je ne crois pas qu'on ait observé rien de semblable chez les vertébrés ovipares.
De même qu'un sentiment d'engourdissement et de stupeur commençante produit le bâillement, l'angoisse détermine le sanglot. Le sanglot se fait entendre au moment où , l'inspiration triomphant de la résistance de la glotte, l'air se précipite dans le thorax. Souvent alors la tension subite du diaphragme, amenant un choc brusque sur l'estomac, détermine une éructation. Cette combinaison du sanglot avec le bruit de l'éructation produit le hoquet ; cette simultanéité fait que les Latins confondent le sanglot et le hoquet sous un même nom , sîngultus. De même en grec lygmos est à la fois sanglot et hoquet.
Pendant le hoquet le diaphragme agit seul, et, les muscles abdominaux cédant à son action, le ventre est poussé en avant à chaque hoquet. Si,
au contraire, les muscles abdominaux résistent ou se contractent, l'estomac est comprimé entre deux plans musculaires, il est frappé de deux côtés opposés, et le vomissement se produit.
Le sanglot , le hoquet et le vomissement sont ainsi des mouvements du même ordre. Ils forment, en quelque sorte, une même famille de mouvements, et concourent ensemble à la production de phénomènes nombreux. Ils influent, en effet, d'une manière directe sur la circulation et sur la production de la chaleur animale. Ce que nous avons dit de ces choses nous dispensera d'y revenir ici.
XXV. — Il y a encore quelques mouvements liés^ au phénomène de la respiration, tels que Vèternûment, la toux et quelques autres semblables. Le mécanisme de ces mouvements est bien connu ; et comme ils sont d'un emploi fort rare dans la mimique naturelle, nous croyons inutile d'y insister. Ainsi nous renvoyons sur ce point aux traités de physiologie générale.
Des mouvements spasmodiques, du tremblement et de la roideur.
XX YL — On donne le nom de sjnismcs aux effets qui se produisent dans certains systèmes,
et plus parliculièrement dans les muscles, quand riiarmonie de la puissance est troublée.
Souvent alors des contractions, des tremblements, des paralysies, des convulsions se produisent et passent. Tantôt un froid mortel court sur le corps ; d'autres fois la peau semble brûler. Il semble alors que le corps soit étranger à l'âme; elle ne le connaît plus, et, pareille à un aveugle, elle semble errer çà et là dans les viscères.
C'est ainsi qu'une jeune fille hystérique devient tout à coup sourde, muette, aveugle et retrouve un instant après toutes ses facultés. Tantôt elle bondit avec une force prodigieuse, et tantôt elle retombe paralysée. Parfois le moindre contact éveille en elle des douleurs terribles, d'autres fois elle demeurerait insensible aux plus atroces lésions ou s'en ferait une volupté; elle rêve éveillée, agit, parle, écrit, raisonne en dormant, se précipite, s'affaisse, s'oublie, se retrouve, rit, pleure, vit et meurt cent fois en un jour, passant alternativement des excitations les plus vives aux syncopes les plus complètes.
Les spasmes se produisent naturellement quand les limites normales du plaisir et de la douleur ont été dépassées. Aussi comme, dans le détail de
C(?.s phénomènes, la nature semble ne suivre aucune règle, les réactions extrêmes de toutes les passions se confondent, ce qu'il ne faut point oublier.
XXVII. — La roîdeur et le tremblement étant souvent Teffet d'un spasme, l'analyse des circonstances où ils se produisent n'est pas toujours aisée. C'est ainsi qu'il paraît à peu près impossible d'expliquer ces tremblements vagues, perpétuels, qui agitent certains hommes dès le début de leur vie. Toutefois, dans beaucoup de' cas, on peut atteindre à une explication suffisante de ces phénomènes.
Le tremblement consiste soit dans la contraction involontaire et répétée d'un muscle ou d'un système de muscles, les autres restant en repos, soit dans la contraction involontaire, répétée et alternative de muscles antagonistes. 11 peut être localisé dans un membre, dans le cou, dans la mâchoire inférieure, ou agiter lé corps tout entier. Pans ce dernier cas, il est évidemment sous l'influence du système nerveux central et dépend d'incitations irrégulières dues à des excitations morales, à l'action du froid, à des douleurs vives, à certains poisons. Mais le tremblement localisé
trouve son explication dans une modification locale.
Il est souvent, par exemple, l'une des conséquences de la roideur. Or, celle-ci se produit, entre autres circonstances, toutea les fois que les muscles antagonistes agissent ensemble , si bien que les extenseurs et les fléchisseurs sont simultanément contractés. Une trop brusque énergie, un effort maladroit ou excessif produisent la roideur, et comme il faut une longue étude pour apprendre son corps et rendre ses divers mouvements indépendants les uns des autres, les premiers mouvements d'un homme qu'on élève à une gymnastique quelconque sont roides et contrariés.
Le tremblement est, avons-nous dit, dans beaucoup de cas, l'une des conséquences de la roideur. Si je fléchis mon bras, si les muscles extenseurs cèdent naturellement à l'action des fléchisseurs, le mouvement est homogène, il se développe graduellement, le bras ne tremble pas. Si, au contraire, en même temps que le bras se fléchit, les muscles extenseurs font effort pour l'étendre , le tremblement se produit , et il est d'autant plus fort que les contractions sont plus énergiques.
La raison de ce tremblement peut être donnée
d'une manière suffisante ; je dis suffisante, car les explications de la science ne sont jamais absolues et sont toujours basées sur quelque fait que l'observation et l'expérience démontrent, mais qu'on ne peut expliquer.
Tout muscle a, dans l'état normal, une puissance moyenne de contraction qui se produit, si j'ose le dire ainsi, spontanément et sans effort senti. Cette puissance est mesurée au poids du corps en général et de chacune de ses parties en particulier. Aussi, dans l'ordre habituel, le corps est-il mu sans effort, sans fatigue. Nous marchons, nous parlons , nous nous tenons debout sans qu'une intervention distincte et ressentie de la volonté paraisse nécessaire. Si, par exemple, je tends le bras pour indiquer, je n'ai dans ce moment la sensation immédiate d'aucun poids.
Mais si j'ajoute au poids habituel du bras un fardeau exceptionnel, la résistance que ce nouveau poids oppose rend nécessaire l'intervention d'une nouvelle quantité de mouvement, quantité variable suivant le degré de force moyenne qu'on possède actuellement. Or , le plus souvent , ce mouvement est tremblé.
En mouvement peut n'être pas tremblé d'abord
et le devenir au bout de quelques instouts ; en effet, à mesure que ce mouvement se prolonge, la fatigue survient et le niveau de la force moyenne s' abaissant ainsi, l'intervention d'une volonté active devient de plus en plus nécessaire.
Ainsi, d'une manière générale, le tremblement se produit toutes les fois que, une résistance quelconque étant opposée à un mouvement, il faut, pour vaincre cette résistance, faire intervenir avec une intention exceptionnelle la puissance motrice.
Donnons , par exemple , une masse équivalente à enlever à bras tendu à deux hommes de force inégale. Le plus faible des deux sera obligé de faire un plus grand effort, et plus cet effort sera grand , plus les oscillations de son bras tremblant seront étendues. Par la même raison, un homme vigoureux et sain a des mouvements fermes et solides , si je puis ainsi' dire. Mais pour un homme malade et dont la force est épuisée, son corps luimême est un fardeau. Il ne soulève son bras qu'avec peine. Par la même raison, un membre que la volonté maintient dans une attitude quelconque tremble quand la force de contraction commence à diminuer. ,
Aussi est-il impossible de maintenir longtemps
son bras étendu sans que le tremblement l'envahisse. Deux hommes de force égale, le coude appuyé sur une table, essayent la puissance de leur poignet ; au bout de quelques instants d'efforts inutiles, leurs bras tremblent convulsivement et tremblent de plus en plus jusqu'au moment où toute contraction devient impossible. Ainsi, je le repète , le tremblement survient dans les muscles qui font un effort excessif et prolongé pour vaincre une résistance , et cette résistance sera d'autant plus ressentie que l'énergie moyenne de l'être qui agit est plus faible.
Quand la faiblesse est grande, elle se traduit aussi par des tremblements de la voix. Ces tremblements expriment de même la grandeur de l'effort que fait l'homme affaibli pour mettre l'air en vibration dans l'organe vocal.
Ces faits nous donnent l'explication immédiate des tremblements qui accompagnent la roideur.' En effet, la résistance à un mouvement amène le tremblement. Or, dans la roideur, les muscles fléchisseurs et les muscles extenseurs se contractant à la fois, se résistent réciproquement; il y a donc là une double résistance et par conséquent une double cause de tremblement. Ce tremblement
est parfois si rapide qu'il donne l'idée d'une vibration véritable.
XXYIII. — Le tremblement n'arrive dans l'eflbrt qu'on produit contre une chose résistante que dans les conditions suivantes :
1" La chose qui résiste est libre et ne fournit point un point d'appui extérieur; tel est un poids que le bras tient suspendu dans l'espace. Dans ce cas, l'effort est plus ou moins tremblé.
2° La chose qui résiste est immobile et fixe; mais les muscles qui s'efforcent sur elle se décomposent en plusieurs parties mobiles, les unes par rapport aux autres. Dans ce cas encore, le mouvement est tremblé. C'est ainsi qu'un athlète, poussant de ses bras étendus contre un rocher, tremble et vibre pour ainsi dire. Toutefois, on doit remarquer que ses mains, s' appuyant immédiatement sur la base immobile du rocher, sont immobiles comme elle. Si donc ses bras étaient composés de cette main seulement, il ne tremblerait pas, du moins par cette partie de son corps.
XXIX. — Ces remarques expliquent pourquoi la roideur qui saisit les muscles maxillaires au moment où la bouche est entr'ouverte, fait trembler les mâchoires et claquer les dents les unes
contre les autres, tandis que la roideur qui survient dans la constriction dominante des mâcljoires ne le fait point trembler, les dents inférieures étant alors fixées contre les dents supérieures. Toutefois, certains mouvements latéraux sont quelquefois possibles et font grincer les dents, ce qui est une expression puissante d'énergie spasmodique.
Ce mouvement de roideur très-marqué dans les mâchoires elles-mêmes peut s'étendre à la langue qui s'élève alors contre le palais à la manière d'une lame élastique et plus ou moins rigide. Si, dans le moment où la langue est ainsi roidie, le souffle d'une expiration passe sur elle, certains phénomènes se produisent dont l'examen présente quelque intérêt.
XXX. — Parmi ces phénomènes, le plus immédiat est l'émission d'un bruit vibrant qu'on peut écrire ainsi : Rrrr, Ce bruit peut subir naturellement plusieurs modifications qu'il est utile d'expliquer.
1° Si, au moment où le bruit Brrr est produit, la lèvre inférieure, légèrement tendue, s'applique contre les dents inférieures et affleure de son bord le tranchant des incisives supérieures, le souffle reçoit alors le caractère labial, et son écoulement
contre la lèvre inférieure produit le bruit FJf. Du mélange contenu de ces deux bruits résulte un bruit composé qu'on peut écrire ainsi : Frrr.
2° Si la rétraction du peaussier cervical découvre les dents inférieures, la lèvre n'affleure plus le tranchant des incisives. Dans ce cas le bruit F ne se fait plus entendre, et de nouvelles modifications apparaissent; ainsi [a] tantôt la pointe de la langue touche aux dents supérieures; le souffle prend alors la valeur d'une dentale, et l'on entend un bruit particulier : Trrr.
[b) Tantôt la pointe de la langue touche aux parties moyennes du palais, et l'on entend le bruit homogène Rrrr.
(c) Ou bien la langue rétractée touche aux parties postérieures du palais; dans ce cas, le souffle prend un caractère guttural, et le bruit qui se produit alors peut s'écrire ainsi : Grrr. Remarquons qu'on passe naturellement du premier au dernier de ces bruits, à mesure que la langue se rétracte et se retire vers l'arrière- gorge.
XXXI. — Ces quatre bruits : Frrr', Trrr, Rrrr, Grrr, sont les racines primitives et éminemment naturelles d'une multitude d'expressions ou d'onomatopées directes et dérivées. Ainsi :
ET DES MOUVEMENTS D'EXPRESSION. I.'i7
De Frrr découlent naturellement les mots 9pl^, çpicTGco, <ppi|7-à(jGop.au Frigus, et en français les mots frimas, froid, frémir, frayeur, en procèdent également. Ce même radical se retrouve, quoique d'une façon moins directe, dans ces mots fragor, fracas, etc.
De Trrr viennent non moins directement ces mots Tpsaw, tremor {tremblement, terreur).
De Rrrr viennent pîyoç [froid], qu'il faut prononcer ainsi rrhigos à cause de l'esprit rude, et par suite les mots rigor, rigidus [roideur). Ce mot admirable, horror, vient de la même source, et comme la corrugation accompagne le frisson, Jwrridus signifiera en même temps horrible et lièrissé. Les mots rhonchiis, poy/o; [ronflement] ont la même origine; nous ajouterons encore. le mot rugir, et nous poifrrions en citer beaucoup d autres.
Du radical Grrr, vient le mot gronder, qu'on applique fort poétiquement au tonnerre.
L'orthographe adoucit la plupart de ces expressions; mais elles ont dans le langage oral une accentuation qui en rappelle l'origine première. C'est ainsi que le double R se prononce très-diflérennuent dans terre et dans terreur. De même
rW DH LA PHYSIONOMIE
la syllabe ru, clans ntgir et dans ruban. Je ferai luêine remarquer que dans les mots analogueb les mômes lettres sont dites de façon à mettre l'expression à l'unisson de l'idée ; c'est ainsi que Y II est bien plus rude et vibrant dans frisson que dans fraîcheur j que dis-je? le même mot peut recevoir, suivant les occasions, une prononciation très-différente. Dans ces deux phrases : Cette mère gronde son enfant, le tonnerre gronde, VU du mot gronder est dit de deux manières qu'un orateur ne confondra jamais.
Un grammairien peut se passer de dire ces choses, mais un physiologiste les devait au moins signaler. Homère parle de certaines choses que les dieux nomment d'une façon et les hommes d'une autre. Or, les noms donnés parles dieux ne sont-ils pas ces expressions mêmes de la nature? Le moment où elles furent oubliées ne fut-il pas celui de la confusion ou plutôt de la dispersion des langues?
XXXII. — Les expressions dont je viens parler ne sont pas exclusivejuent propres à l'espèce humaine. Nous les retrouvons également dans quelques animaux.
Mammalia pilosa in terra gradiunlnr loquen-
iia, dit admirablement Linnaeus. Il ne serait pas sans intérêt de rechercher où s'arrête ce langage. Quoi qu'il en soit, cette consonne B en est un des principaux éléments. C'est ainsi qu'un chien qui menace n'aboie point, il gronde. Le chat qui frémit sous les caresses fait entendre un ronflanent. Dans sa fureur terrible le lion rugit, et le cheval qui l'entend, vibrant d'épouvante, fait entendre un souffle rude et saccadé où le bruit Rrrr se produit avec une énergie proportionnée à son effroi.
Ce bruit remarquable se retrouve encore dans le grincement du singe, dans le petit cri en trilles des sajous, et dans celui de quelques rongeurs.
Je ne doute pas que la faculté d'émettre cette articulation ne puisse être observée dans la plupart des animaux mammifères, soit comme expression de fureur, soit comme résultat de crainte et d'épouvante.
De quelques bruits qui résuUenl du tremblement des peaussiers.
XXXIII. — Le tremblement qui agite si fréquemment les grands peaussiers des animaux, est quelquefois volontaire, et plus souvent automatique; à l'aide de ce mouvement rapide, quelquesuns agitent, je dirais presque secouent leur peau
comme un manteau. C'est ainsi qu'on voit frémir la peau des chevaux sous la piqûre d'une mouche ou sous l'atteinte du fouet. Ils repoussent ainsi certains diptères, leurs ennemis perpétuels.
Lorsque le mouvement des peaussiers ne suffit pas, le corps entier leur vient en aide. C'est ainsi qu'un cheval vicieux s'agite pour se dérober à son fardeau. Ces mouvements sont toujours accompagnés d'un certain bcuit. Mais ce bruit est surtout marqué chez certains animaux dont les poils, métamorphosés en piquants*, forment une armure défensive. On doit distinguer le mouvement qui redresse et hérisse les piquants d'avec celui qui les agite; les piquants du hérisson, par exemple, se redressent, mais demeurent ensuite immobiles. Ceux du porc-épic, plus faibles à cause de leur longueur et moins favorablement disposés, se redressent à la fois et s'agitent rapidement. Cette agitation produit un bruit hétérogène et subit semblable à un grand frémissement, et ce bruit, né du choc de leurs armes, défend mieux ces animaux que leurs piqûres ne le pourraient faire. On peut rapprocher ces bruits de ceux que les dindons et les paons produisent lorsqu'ils font vibrer les plumes de leur queue étalée en roue.
On n'observe rien de semblable dans les reptiles, les amphibiens et les poissons. Ces anifnaux ne tremblent pas. Je ne terminerai point sans l'aire remarquer la grande analogie qui existe entre les bruits qui résultent de cette cause et la stridulation des insectes.
DE l'action et de LA SENSATION.
De l'application des sens en général.
XXXIV — Les sens révèlent à l'animal l'existence des choses extérieures. Sans les indications qu'ils fournissent, il demeurerait isolé du monde, végétant à peine et s'ignorant lui-même. Lorsque l'être sensible aime, désire, poursuit une chose, il poursuit bien moins cette chose que les sensations qu'elle détermine.
Ainsi les sensations sont, dans l'homme du moins, les causes déterminantes de l'action. Si la sensation est nulle ou faible, si elle ne correspond à aucun besoin présent elle sera à peine aperçue. Le corps demeurera impassible. Si la sensation est vive et .distincte, elle sollicite des mouvements automatiques très-apparents. Si elle est faible, mais intéressante, tous les mouvements du corps ^oiit
en quelque sorte attirés par elle. Si elle convient en même temps à la nature de l'être qui sent, si, en un mot, elle éveille le sentiment du plaisir, le corps tout entier semble appeler cette sensation ; si elle est au contraire douloureuse, le corps la repousse et s'en éloigne. Si l'objet qui excite l'attention de l'être sensible réveille des sentiments agréables par certaines de ses qualités et des sentiments désagréables par quelques autres, les mouvements du corps se décomposent en quelque sorte en deux directions opposées. Enfin, si la sensation éprouvée est à la fois intéressante et douloureuse, le corps se dirige vers son objet, mais avec des précautions préliminaires dont l'analyse est du plus haut intérêt.
On me pardonnera d'entrer à cet égard dans quelques détails. Je voudrais être bref, mais il ne faut rien omettre d'essentiel.
XXXV. — D'une manière générale, le mouvement de l'être sensible vers un objet qui le sollicite s'appelle Attention ; si la sollicitation est plus vive, il reçoit le nom Ôl Attraction. La douleur qu'éveille une sensation mauvaise sollicite deux mouvements divers, l'un de ces deux mouvements por^e à refuser, l'autre porte à s'éloigner.
ET DES MOUVEMENTS D'EXPRESSION. 1 i:j
XXXVI. — Ceci posé, paiions en premier lieu de V Application de l'œil.
1° Vision facile. — Si une douce lumière vient à frapper l'œil, l'instinct de voir est éveillé. L'œil se dirige vers l'objet lumineux, il devient attentif. Dans cet état, l'œil est bien ouvert, la pupille est visible dans toute son étendue, et la ligne du sourcil est ferme et développée. Les deux yeux sont alors, quand toutefois la chose est possible, à la fois dirigés vers l'objet, en sorte qu'ils convergent si l'objet est rapproché; s'il s'éloigne, ils deviennent de plus en plus parallèles, et s'il vient tout à coup à disparaître, ils divergent légèrement, comme s'ils voulaient le retrouver en embrassant à la fois un plus grand espace.
2° Vision clifficile. — Si l'objet est fort petit ou faiblement éclairé, le moyen le plus direct d'en favoriser la perception est de soustraire la rétine à toute autre influence, en ne laissant autant que possible arriver sur elle que les rayons lumineux qui partent de l'objet. On obtient ce résidtat, du moins d'une manière suffisante, en regardant au travers d'un tube qui soustrait l'œil à l'action des rayons lumineux qui viennent dans des directions" différentes. C'est aussi dans ce but que nous fer-
Ml DE I..V IMIYSlONpMIE
nions- à demi les yeux, tandis que la joue, devenue plus saillante, forme avec le sourcil contracté une sorte de rempart infundibuliforme autour de l'œil.
Dans ce moment, la contraction de l'orbiculaire attire en quelque sorte vers l'œil toutes les parties de la face. La commissure externe des yeux se ride, le sourcil se fronce et s'abaisse, les côtés du nez se couvrent de plis, la narine est tirée consécutivement en haut, et la lèvre supérieure tout entière étant entraînée dans ce mouvement, les dents supérieures sont laissées à découvert. En même temps, les muscles zygomatiques venant en aide à l'action àe l'orbiculaire, les commissures buccales sont tirées en dehors, et cet ensemble donne lieu à une grimace où domine un sourire désagréable.
3" Vision contrariée. Il peut arriver que, lorsqu'on regarde un objet, l'œil soit ébloui par une lumière étrangère venant dans une direction déterminée.
Si cette lumière vient d'en haut, comme cela a lieu le plus ordinairement, on détruit son influence nuisible à la netteté de la vision, en plaçant au-dessus de l'œil une sorte d'écran. Les visières qu'on met aux coilfures des chasseurs ont surtout
cette utilité. C'est dans le même but que les sourcils s'abaissent vigoureusement au devant de l'œil et qu'on aide souvent à cette action en étendant la main au-dessus du visage.
Si la lumière inopportune vient d'un côté seulement , l'œil de ce côté se ferme , et la saillie du nez protégeant l'autre œil, c'est avec celui-ci qu'on regarde.
Si la lumière étrangère vient d'en bas, des raisons semblables veulent que les deux joues s'élèvent comme un rempart, tandis que le sourcil s'élève ; ce mouvement, dû, surtout à l'action des zygomatiques, amène des mouvements consécutifs qu'il est aisé de prévoir.
Il peut arriver que l'impression d'une lumière vive détermine une sécrétion trop active de larmes. Ces laimes, coulant en nappes ondulées au devant de l'œil, rendent la vision moins distincte. De Là la nécessité de les chasser en essuyant fréquemment le globe oculaire. Le mouvement des paupières dans l'action de cligner n'a point d'autre but. De même on se frotte, on s'essuie les yeux au moment du réveil, afin de rendre la vision plus distincte. Ainsi le clignement des ysux répond à un embarras de la vision.
l-IO Dt: LA PUYSIONOMIE
II" Vision douloureuse. Si l'objet que l'œil regarde est trop lumineux ou entouré de trop de lumière, il produit une sensation douloureuse, celle de l'éblouissement. L'ouverture oculaire se plisse et se contracte, les larmes coulent en abondance ; beaucoup de mouvements accessoires se produisent enfin , qui ressemblent tous à ceux de la vision difficile et de la vision contrariée.
5° Vision nulle. Si l'œil cherche et regarde dans les ténèbres, l'œil s'ouvre démesurément. La prunelle nage dans le blanc de l'œil, la pupille est alors énormément dilatée.
Tous les mouvements dont nous venons de parler se produisent lorsque les organes de la vue sont appliqués à un objet unique. Mais il peut arriver qu'on regarde plusieurs objets à la fois afin de découvrir s'il existe entre eux certains rapports géométriques.
6° Vision simultanée. Il peut arriver, par exemple, qu'on cherche à déterminer si trois points pris dans l'espace sont en ligne droite. Dans ce cas , on ferme un des deux j'eux et on regarde exclusivement avec l'autre. C'est ce qu'on appelle viser. Ce mouvement se produit en général quand on embrasse plusieurs points à la fois dans une
certaine étendue. Mais il se produit aussi, dans le cas où l'on cherche à découvrir un objet si petit, qu'on se trouve, pour le regarder d'assez près, dans la nécessité de n'y appliquer qu'un seul œil à la fois.
7° Rejjos de l'œil. Lorsque le sommeil, l'extase ou la mort éteignent par degrés l'activité sensoriale , lès yeux entraînés par les muscles obliques s'élèvent et convergent et se cachent ainsi sous la paupière supérieure. Sous ce point de vue , le nerf pathétique peut être considéré parmi les nerfs de l'œil comme VuUimum moriens. Ce mouvement est l'un de ceux dont l'expression est la plus puissante.
XXXVII. — Dans l'homme et dans les animaux dont les orbites sont dirigés en avant, la face tout entière se tourne en général vers l'objet. Mais dans les animaux où les orbites sont divergents, les yeux ne peuvent s'appliquer commodément à un même objet ; aussi ces animaux regardent-ils le plus souvent avec un seul œil. Cette disposition est fort habituelle aux animaux timides , auxquels il importe de surveiller l'ennemi pendant la fuite afin de mieux éviter ses att(*int^s. Cette tendance ù, regarder en arrière sans tourner la tête n'est
cependant point l'apanage exclusif de ces animaux. Ceux-là môme dont les orbites ont leurs axes à peu près parallèles , la présentent aussi dans quelques cas. Ces axes tendent alors à s'écarter, et dans l'impossibilité où la plupart des animaux se trouvent d'exécuter ce mouvement d'une façon snffîsante, les deux yeux se portent alternativement à droite et à gauche, et t)scillent entre deux limites infranchissables.
. Je ferai voir, dans les paragraphes suivants, l'importance de ces remarques. Pour le moment, j'ai dû me contenter de les énoncer.
DE l'application DE l'oDEILLE.
XXXVIII. — Nous distinguerons naturellement les animaux qui ont une oreille externe figurée en pavillon mobile, d'avec ceux qui sont privés de cet organe, ou chez lesquels il est presque absolument immobile.
A. Animaux dont l'oreille externe est mobile.
1" Si l'animal écoute un son qui résonne en avant , les pavillons se dressent et porten de ce
côté leur ouverture. Si les sons résonnent derrière l'animal, les deux pavillons se dirigent en arriére. Si l'animal cherche à distinguer un bruit ou à reconnaître sa direction , tandis qu'une des oreilles se porte en avant, l'autre se tourne en arrière, et chaque oreille se portant alternativement dans des directions opposées, elles explorent ainsi l'horizon.
2" Audition difficile. Les mouvements dont nous venons de parler se dessinent de plus en plus quand l'audition est difficile. Les oreilles sont non-seulement dressées mais tendues dans la direction d'où vient le bruit.
3° Audition douloureuse. Si le bruit éveille des vi]jrations douloureuses, les deux oreilles se couchent et se replient en quelque sorte vers le cou ; dans ce cas, la transmission des sons jusqu'à l'oreille est rendue moins facile.
h° Audition contrariée. Certaines causes qui portent obstacle à la. netteté de ia perception des sons, peuvent tenir à certains états anormaux de l'oreille, tels qu'une oblitération de la trompe d'Eustache par des mucosités attachées à son orifice interne , ou bien l'obstruction du conduit externe par une cause quelconque. De ces deux
150 DE LA PHYSIONOMin
causes d'embarras résultent deux mouvements très-habituels à l'homme. L'un consiste à se préparer à mieux entendre en toussant et en se raclant à plusieurs reprises le gosier. L'autre mouvement a pour but de dégager les orifices externes de l'oreille, soit en secouant la tête pour écarter les cheveux , soit en les rangeant avec la main , •soit enfin en allant plus profondément chercher l'obstacle à l'aide d'un doigt introduit dans le conduit auditif externe. Remarquons que ce mouvement qui n'appartient qu'à l'homme a, si j'ose le dire ainsi , plus de profondeur que les autres, il témoigne d'une gêne très-grande apportée à l'audition.
B. Animaux dont l'oreille externe est immobile.
Les animaux qui n'ont point d'oreille externe mobile et ceux qui n'ont qu'un pavillon rudimentaire ne peuvent diriger leurs oreilles elles-mêmes vers le lieu d'où viennent le bruit ou le son. Dans ce cas, c'est la surface externe du crâne et de la face qui fait office de pavillon. Et dans l'impossibilité où l'animal se trouve de rapprocher à la fois du môme point les deux côtés de la tête, il
n'écoute que d'une seule oreille à la fois, mais il les emploie alternativement l'une et l'autre, soit pour prévenir la fatigue d'une seule oreille , soit pour les faire participer toutes les deux à de douces impressions. Ce mouvement est bien marqué chez l'homme et chez certains animaux que la musique charme , tels que beaucoup d'oiseaux et de sauriens et peut-être même quelques ophidiens.
Dans quelques genres où l'influence de l'homme a créé des races distinctes, l'oreille subit des modifications très-étendues. C'est ainsi que, tandis que les chiens à demi-sauvages ont l'oreille droite et pleine de mouvement , les chiens que la civilisation a modifiés ont au contraire l'oreille.flasque et pendante. Ils ne peuvent la dresser, mais tout au plus la soulever en érigeant sa base. Aussi essaient-ils de compenser cette imperfection en écoutant de côté, ce qui arrive souvent aux chiens les plus intelligents. Tout le monde a pu faire ces remarques, qui, pour être vulgaires, n'en sont pas moins d'importance.
DE l'emploi du nez.