CHAPITRE
« Que de peine, a dit un poète annamite, se sont donnés notre père et notre mère pour nous procréer et nous élever. Pensons-y jour et nuit, ne l’oublions jamais (1). » 1
Non seulement notre père et notre mère nous ont donné la vie, non seulement ils nous ont nourris et élevés, mais encore ils ont pour nous l’affection la plus absolue et la plus désintéressée. C’est: donc à eux que nous devons le plus. Et cette dette est tellement grande que toute notre vie ne nous suffira pas pour nous en acquitter. Aussi, parmi les devoirs les plus importants de l’homme faut-il mettre en première ligne la Piété filiale.
La Piété filiale est un sentiment naturel d'amour
et de respect d’un enfant pour ses père et mère. Elle
(1) Lé Tuong-Cong, Nguyen-Trai, gia huan ca p. 28, $ 1, vers 1 et 2. (V. Kinh-Thin in Hieu-Njhis-Minh-Tho par Truong- MinhY, p. 7.)
doit se prouver par des actes et non par des paroles.
Le premier acte de la Piété filiale est la conservation de soi-même. En effet, « tout notre corps, jusqu’au plus mince épiderme et aux cheveux » (1) nous le devons à nos parents. Nous sommes tous, leurs reproductions, leur chair est notre chair, leur sang est notre sang, mot mau, mot thit cung cha me (nous avons le même sang et la même chair que nos père et mère), comme disent les Annamites (2). Notre corps est donc une fraction intime de leur corps. Nos parents sont nous-mêmes sous une autre forme (3).
Nous devons donc prendre soin de notre corps
d’une façon minutieuse (4), car nous ne pouvons y
(1) Hiao-King. Chap. I.
(@@) On rapporte que l’attachement de Tseng-tsen, un des disciples de Confucius, pour ses parents était tel qu’un jour sa mère ayant besoin de lui et ne pouvant le faire prévenir, elle se mordit le doigt; Tseng-tsen averti par une douleur subite, rentra chez lui. (H. Cordier, La piété filiale et le culte des Ancêtres en Chine, p. 68.)
(8) Hoang Tsen-Yue, Etude comparative sur les philosophies de Lao Tseu, Khong Tseu, Mo Tseu, p. 72.
(4) « La plus rigoureuse des pratiques de la Piété filiale se rattache aux mêmes idées: un fils pieux doit conserver son corps intact. Il ne se lie point à mort par un contrat d’amitié ; il évite de monter sur les hauteurs ; il évite d'approcher des précipices ; il évite de maudire ou de rire sans précaution ; il évite de bouger dans les ténèbres ; il évite de monter sur des escarpements ; il craint de déshonorer ses parents. » Un sage qui s'était blessé le pied, même guéri, restait triste. Voici pourquoi: « Ce qui constitue l’homme lui est donné par ses parents dans un état d’intégrité parfaite : s’il le leur rend dans le même état, on peut dire qu’il est un fils pieux...
ait a L EE 3 Pare 5 Fm AE
porter ou y laisser porter aucune atteinte sans être en faute vis-à-vis de nos parents.
Nous devons nous conduire dans la vie selon la Justice et la droiture de façon à ne jamais attirer sur nous les rigueurs de la loi, qui nous affligent et nous dégradent. Gardons-nous de rien faire pour mériter la haine et l’aversion des hommes, qui nous rendraient malheureux et déshonoreraient nos parents. Nous devons, au contraire, faire en sorte
que tout le monde dise que nos parents sont heu-
reux d’avoir un tel fils. « Si vous êtes sur le point de faire du bien, préchait le Li-Ki, considérez donc que cela pourra ajouter à la renommée de vos parents, et certainement cela viendra à maturité; mais
si vous êtes sur le point de faire quelque chose qui
n’est pas bon, songez que cela pourra susciter de la
honte et de l’infâmie pour vos parents, et vous n’en viendrez positivement pas aux effets. » (Li-Ki, Chap 2v;:$ 12)
Un fils pieux doit prodiguer à ses parents les
Un bon fils ne lève pas le pied, ne dit pas un mot sans faire attention aux devoirs de la Piété filiale; il suit les grands chemins et jamais les sentiers ; il monte en bateau, mais ne va jamais à la nage; il n’a pas l’audace d’exposer au danger 7 le corps qu’il a reçu de ses parents. » (Granet, La Religion 4 : des Chinois, p. 89.)
soins les plus méticuleux (1) et saisir toutes les occasions de leur être agréable (2). :
(1) M. Granet, La Religion des Chinois, p. 79-80: « Un fils n'ose point se servir de l'escalier réservé à son père; il ne touche ni à ses vêtements, ni à ses couvertures, ni à sa natte, ni à son oreiller, ni à l’escabeau où il s'appuie; il respecte spécialement son bâton et ses chaussures et ne se permet pas d’en approcher de trop près; il ne se permet pas de se servir de son écuelle, de sa coupe, de son pot-à-eau...; il doit (en sa présence) marcher avec gravité. s’abstenir de roter, d’éternuer, de tousser, de bailler.… de se tenir sur un seul pied... de mettre un pardessus même s'il fait froid... de se gratter même s’il a des démangeaisons... de laisser paraître la doublure de ses vêtement... » En revanche, « il doit essuyer les crachats ou la morve de son père... lui préparer un bain tous les cinq jours... et, dans l'intervalle, s’il a le visage ou les pieds sales, lui préparer de l’eau derriz. 11 doit, au point du jour, lui faire hommage, en costume cérémonial, lui présenter des friandises, le frotter, le gratter, lui servir sa bouillie et mettre dans les mets les plantes et condiments qui donnent des muscles; ensuite il mange et boit les restes. Le soir, il fait à nouveau hommage et apporte des friandises. »
(@) Tam-Tu-Kinh, avec le grand commentaire de Vuong-Tan- Thang, traduit par Abel des Michels, p. 22 et 23: « Parmi les actions les plus importantes de l’homme on met en première ligne les manifestations de la Piété filiale.
Autrefois, du temps des Han, Hoang-Huong de Giang-Ha sut dès l’âge de neuf ans, pratiquer la Piété filiale. Chaque été, au temps de la grande chaleur, il éventait les rideaux du lit de son père et de sa mère pour en rafraîchir l’oreiller et la natte, mettre en fuite les moustiques, et procurer à ses parents un paisible sommeil. Lorsqu'arrivaient les froids rigoureux, les jours d’hiver, il échauffait avec son corps la couverture, l'oreiller et la natte de ses parents, pour que ceux-ci pussent dormir chaudement. Bien qu’on puisse dire que, pour pratiquer ainsi la Piété filiale à un âge aussi tendre, il faut être doué spécialement par le ciel, ce n’en est pas moins la règle de conduite que doivent suivre les enfants. » (V. L'exemple de la Piété filiale de Thuan, in Phong Hoa le Nghi par Tran-Quang-Tuat, p. 8. — V. aussi Nguyen- Trai, op. cit. p. 28. — Diep-Van-Cuong, Recueil de morale annamite, p. 6 et 7.) N
Po
DE LA DOCTRINE DE LA PIÉTÉ FILIALE il
Dans tous ses actes, un fils doit observer très strictement le respect de ses parents; car « si on ne sert pas ses parents avec amour et respect, quelle différence, dit Confucius, y a-t-il entre la manière avec laquelle on traite les parents et les bêtes domestiques » (1). Dans son discours Diem-thiet (sur le sel et le fer) le célèbre Quan-Tu a dit: « Il vaut mieux avoir moins de soins et plus de respect pour ses parents » (2). La Piété filiale n’exige donc pas qu'on se ruine pour fournir aux parents des mets recherchés et des choses précieuses. Un fils aura beau. prodiguer à ses parents richesses et honneurs s’il manque vis-à-vis d’eux d'amour et de respect il ne sera jamais qu'un mauvais fils, tandis que celuilà est un fils pieux qui n'offre que la frugalité à ses parents, mais avec tout l’amour et le respect qui leur sont dus. « Un fils, dit Confucius, qui ne peut donner à ses parents que la purée de fèves et de l’eau est un fils pieux s’il réjouit leur cœur par son obéissance et son amour (3). »
Un fils pieux doit faire tous les, efforts pour
devenir un homme parfait et digne de la société,
(1) Le Li-Ki, chap. III et le Lwen-Yu, chap. Il, VII: « Le fils doué de Piété filiale qui sert ses parents dans leur intérieur, s’attache au plus haut degré à leur témoigner du respect. Quand il les nourrit, il s'attache au plus haut degré à leur donner du contentement. (Hiao-King, chap. 10.)
(2) Diep-Van-Cuong, op. cit. p. LI.
(8) Hiao-King, chap. XV.
pour « illustrer son nom et s’immortaliser afin que la gloire en rejaillisse éternellement sur son père et sur sa mère (1). » Après leur mort, il doit les considérer toujours comme les chefs de famille, conserver avec un soin diligent leurs noms et titres, vénérer leur mémoire et perpétuer leur culte (2).
Ecoutons ces conseils si touchants et si sublimes que nous donne Confucius dans le dernier chapitre du Hiao-King: « Honorer et aimer ses parents pendant leur vie, les pleurer et les regretter après leur mort, est le grand accomplissement des lois fondamentales de la société humaine. Qui a rempli envers eux toute justice pendant leur vie et après leur mort, a fourni en entier la grande carrière de la Piété filiale. » (Hiao-King, chap. XVIII.)
Telle est la fin du traité de la Piété filiale.
(1) Hiao-King, chap. I.
(2) « Servir les morts comme on sert les vivants, et les défunts comme ceux qui sont restés, voilà le comble de l’amour filial. » Tchoung-Young ou la Doctrine du Milieu XIX. « Il faut, en effet, dit de Groot, remarquer que cette pierre angulaire de la morale et de la vertu chez les Chinois, le hao (piété filiale) ne perd selon eux aucunement sa raison d’être lorsque vient à mourir l'étre sur lequel se porte ses préceptes. En tranchant le fil des jours d’un père ou d’une mère qui, toute leur vie se sont oubliés eux-mêmes pour le bien-être de leurs enfants, la fatale faux ne détruit pas dans le cœur de ceux-ci l'amour et le respect qu'ils ont conçus pour leurs parents. » (De Groot, Les fêtes annuellement célébrées à Emoi, p. 547.)
ali mL
PT NN ne AS ce
Dre OA
DES UNS RTE PRE Te