HISTOIRE NATURELLE DES SINGES ANTHROPOMORPHES
LE GIBBOn — l'oRàNG — LE CHIMPANZÉ — LB GORILLE
Les Iradilions de l'antiquité soumises aux sévères épreuves de la méthode scientifique moderne se réduisent a^sez ordinairement à des rêves : mais il ^curieux de voir combien souvent ces rêves semblent être venus d'un demisommeil et avoir présagé la réalité. Ovide a entrevu* les découvertes de la géologie : l'Atlantide est imaginaire, mais Colomb trouva le monde occidental ; les formes bizarres des centaures et des satyres n'ont d'existence que dans le domaine de l'art, et cependant tout le monde connaît des créatures qui, plus qu'eux, tiennent de Thomme quant à leur forme générale et sont cependant aussi complètement bestiales que cette moitié des combinaisons mythologiques qui appartient au bouc et au cheval. De ces êtres, qui ressemblent à l'homme, je n'ai rencontré aucune mention
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plus ancienne (1) que celle qui se trouve dans l'ouvrage de Pigafetla : Description du royaume de Congo (1), tracée d'après les notes d'un marin portugais, Eduardo Lopez, et publiée en 1598. Le dixième chapitre de cet ouvrage est intitulé : De animalibus qux in hac provincia reperiuntury et contient un passage très-court où il est dit que « dans le pays de Songan (Song?), sur les rives
• /' Fio. 1. — Simix magnatum deliâx (De Brt).
du Zaïre, il y a une multitude de singes qui procurent aux soigneurs les plus grandes distractions en imitant les gestes
(1) La relation du péi^ple dliannon, d'où a été extrait le nom de gorille , niiMilionne une espèce d'anthropoïde qui parait se rapporter aux chimpanzés. i'iinc parle dfis « singes qui ressemblent le plus à Thomme i (livre VII, Lxxx ) de façon à ne pas nous laisser douter qu'il n'eût quelque connaissance des anthropomorphes africains. (Note du Irad.)
(2) RcgnuM Congo : hoc est vera descfiplio regni Africani quod tant ab incolis quant Ltisitanis Congus appellatur, per Fhilippum Pigafettam, olim t^x Ëdoardo Lopez acroamatis lingua italica excerpta, nunc Latio sermone do* nata ab Aug. Cassiod. Reinio. Iconibus et imaginibus renim memorabilium quasi vivis, opéra et industria Joan. Theodori et Joan. Israelis de Bry, fra-^ trum exornata. Francofurti, hdxctiii.
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de l'homme. » Comme ceci peut s'appliquer à presque tous W genres de singes, je n'y eusse point fait grande attention si les frères deBry,dont les gravures ornent l'ouvrage, n'avaient jugé convenable, dans leur onzième argumentum^ de représenter deux de ces nmix magnatum delicix. La partie de cette gravure qui représente les singes est fidèlement copiée dans la figure 1 ; on remarquera qu'ils n'ont point de queue, qu'ils ont des bras très-longs, de grandes oreilles, et qu'ils sont à peu près de la taille des chimpanzés. Il se peut que ces singes soient le produit fictif de l'imagination de ces frères ingénieux, non moins que le dragon bipède et ailé à tête de crocodile, qui orne la même gravure ; mais il se peut aussi que les artistes aient tracé leur dessin d'après quelque description essentiellement fidèle du gorille ou du chimpanzé. Dans les deux cas, quoique ces dessins méritent d'être remarqués en passant, les plus anciennes descriptions dignes de foi et quelque peu précises d'un animal de ce genre datent du dix-septième siècle et sont dues à un Anglais.
La première édition de ce livre extrêmement amusant, qui a pour litre Purchas his Pilgrimage^ a été publiée en 1613. Là on trouve beaucoup de renvois aux relations d'un certain « Andrew Battell (mon très-proche voisin demeurant à Leigh Essex), qui servit sous Manuel Silveira Perera, gouverneur, pour le roi d'Espagne, delà cité de Saint-Paul, et qui, avec ledit gouverneur, voyagea fort avant dans le pays d'Angola. » Purchas dit encore : « Mon ami Andrew Battell, qui vécut dans le royaume de Congo » et qui a a la suite de quelque querelle avec les Portugais (dans le rang desquels il était sergent de troupe) vécut pendant huit ou neuf mois dans les bois. » De ce vieux soldat, usé par les intempéries, Purchas fut extrêmement surpris d'apprendre qu^il existait « un genre de grands singes, si l'on peut les
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;i(»peler ainsi, sans queue, de la taille d'un homme, mais dont les membres ont une longueur double et une force proportionnelle, velus sur toute la surface, mais à d'autres égards en tout semblables aux hommes et aux femmes dans leur conformation physique (1). Ils vivaient de fruits sauviiges, que leur fournissaient les arbres et les bois et se logeaient i)endant la nuit sur les arbres. »
Cette citation est cependant moins détaillée et moins i laire dans ce qu'elle avance que certain passage ^u troisième chapitre de la seconde partie d'un ouvrage intitulé Vurchm hh Pilgrimes^ publié par le même auteur en 1 625 ; ce passage a été souvent cité, quoique peut-être jamais il ne l'ait été correctement. Le chapitre qui le contient est inlitulé : c< Ave)Uures étranges d'Andrew Battell^ de Leigk en EsseXj fait prisonnier par les Portugais et enrotjé à Angola, qui vécut dans ce pays et dans les régions environnantes pendant près de dix-neiifans. » La sixième section de ce chapitre a pour titre : « Des provinces de Ihngo, Calongo, Mayombe, Manikesocke, Motimbas; des singes monstres pongo^ de leurs chasses : leurs idolâtries, avec plusieurs autres observations. »
<t Cette province (Calongo) confine à Test à celle do Hongo, et au nord à celle de Mayombe, qui est à dix-neuf lieues de Longo en longeant la côte.
« La province de Mayombe est toule couverte de bois et (le plantations, si touffues qu'un homme y |>eut voyager vijigt jours à l'ombre, sans sentir le soleil ou la chaleur. On n'y trouve aucune espèce de blé ni de graine, de sorlc que les habitants vivent uniquement de plantes et de ra-
(1) « A cette exception que leurs jambes n^ont pas de iiioUels. » (Éd. de I(>i6.) Et dans une note marginale « ces grands singes sont appelés Pongo's. »
cines de diverses sortes, Irès-bonnes, el de noisettes. Il n'y a non plus ni animaux domestiques ni volailles.
ce Mais ils ont en grande quantité de la chair d'éléplianl qu'ils estiment beaucoup. Ils ont aussi plusieurs espèces de bêtes sauvages, et un choix abondant de poissons. Il y a, à deux lieues vers le nord, une baie sablonneuse, le cn|) Negro (1), qui sert de port à Mayombe. Quelquefois h s Portugais y chargent du bois de campêche. On y trouve une grande rivière appelé^Banna ; dans Thiver on ne peiit la remonter à cause des vents variables qui font la mer grosse à son embouchure.
«Mais quand le soleil a atteintsa déclinaison méridionale, un bateau peut y être mis à flot, car la pluie en calme les eaux. Cette rivière est très-grande; elle a beaucoup d'rlos qui sont peuplées. Les bois sont si remplis de babouins^ i]c petits et de grands singes et de perroquets, qu'il serait effrayant pour un homme d'y voyager seul ; il y a aussi deux espèces de monstres, qui sont communs dans ces bois iM très-dangereux.
« Le plus grand de ces deux monstres est dans leur langue appelé po)igo; le plus petit engeco. Le pongo est, dans toutes ses proportions, pareil à un homme, mais sa stature est plutôt celle d'un géant que celle d'un homme^ car il est très-grand. Il a une face humaine, les yeux caves et de longs poils au-dessus des sourcils. Sa face, ses oreilles et ses mains sont glabres. Son corps est couvert de poils, mais ils ne sont pas très-épais, et sont d'une couleur brune foncée.
c( Il ne diffère d'un homme que par les jambes qui n'oni pas de mollets. Il va toujours sur ses jambes et poile ses mains entrelacées sur la nuque, lorsqu'il marche sur
(1) Note (le Purchns : « Le cap Négro est à XQ"" nu sud de In ligne, p
le sol. Il dort sur les arbres et se bâtit des abris contre la pluie. D se nourrit des fruits qu'il trouve dans les bois et de noix, car il ne mange aucune espèce de chair. 11 ne parle pas et n'a pas plus d'intelligence qu'une bêle. Les habitants de cette contrée, quand ils voyagent dans les bois, allument des feux là où ils dorment la nuit et le matin. Lorsqu'ils sont partis, les pongos viennent s'asseoir autour du feu jusqu'à ce qu'il s'éteigne, car ils n'auraient pas l'intelligence d'en rapprocher les tisons. Ils vont de compagnie et tuent souvent les nègres qui voyagent dans les bois. Quelquefois ils tombent sur les éléphants qui viennent chercher leur nourriture auprès du lieu ou ils sont réunis ; ils les battent à coups de poings, et les frappent avec des pièces de bois, de sorte que ceux-ci s'enfuient en mugissant. Les pongos ne sont jamais pris vivants, car ils sont si vigoureux, que dix hommes ne peuvent en maintenir un seul, mais on prend souvent des jeunes en tuant leurs mères avec des flèches empoisonnées.
a Le jeune pongo se suspend au sein de sa mère, ses mains serrées autour d'elle, de sorte que lorsque les gens du pays tuent une femelle, ils s'emparent du petit toujours appendu à sa mère.
« Quand l'un meurt parmi eux ils couvrent le mort de grands las de branches et de bois que l'on trouve facilement dans la forêt (1). »
(1) Note marginale de Purchas, p. 982 : « Le pongo, singe géant. Battell nio dit, dans une conversation, que Tun de ces pongos prit un de ses petits nègres^ qui passa un mois avec eux ; car ils ne font aucun mal à ceux quMls surprennent à Timproviste qqand ceux-ci ne les regardent pas, ce que le nègre avait évité. H raconta que leur hauteur était "celle d'un homme, mais qu'ils avaient à peu près deux fob son volume. J'ai vu ce jeune nègre. Ce que Tautie monstre devait être, il a oublié de le dire; ces manuscrits n'ont été en ma possession que depuis sa mort; car autrement, dans nos fréquentes conversations, je Teusse appris. »
II n'est pas difficile de reconnaître exactement la région dont parle BattelL Longo est sans doute le nom du pays ordinairement appelé Loango sur les cartes. Mayombc est situé à dix-neuf lieues environ de Loango, sur le littoral ; et Cilongo ou Kilonga, Manikesocke et Motimbas sont encore mentionnés par les géographes. Cependant le cap Negrode Battell ne peut pas être le cap Negro moderne, qui est situé au lô"" degré de latitude sud, puisque Loango luimême est placé au 4'' degré de latitude sud. D'un autre côté, la « grande rivière appelée Banna » correspond trèsbien aux rivières appelées par les géographes modernes la Gamma et leFernand Vas, qui forment un grand <lelta sur cette partie de la côte africaine.
Cette contrée de Camma est située à peu près à un degré et demi sud de l'équateur, tandis qu'à quelques milles au nord de la ligne coule le Gabon, et à un degré environ au nord de ce dernier fleuve, la rivière Money, toutes deux très-connues des naturalistes modernes comme les endroits d'où proviennent les plus grands singes anthropomorphes. En outre, encore à présent, le mot engeco ou n'schego est appliqué par les naturels de ces contrées à la plus petite des deux espèces de grands singes qui les habitent. On ne peut donc pas douter raisonnablement qu'André Battell ne parlât de ce qu'il connaissait par sa propre expérience, ou tout au moins par des récits directs des naturels de l'Afrique occidentale. Néanmoins « l'engeco » est cet ce autre monstre » dont Battell ce a oublié de relater » la nature, tandis que le nom de pongo appliqué à l'animal dont le caractère et les habitudes sont si entièrement et si soigneusement décrites semble s'être éteint au moins dans sa forme et dans sa signification premières. En effet, il est évident que non-seulement du temps de Battell, mais même à une date plus récente, on employait le nom
(le pongo dans un sens tout différent de celui qu'il lui donne.
J'en donnerai pour exemple le second chapitre de l'ouvrage de Purchas, que je viens de citer et qui contient c< une description historique du royaume d'or de Guinée, etc., etc. ^ traduite du hollandais et comparée également au latin, » où il est dit (page 986) que :
« Le fleuve Gabon coule à environ quinze milles vers le nord de Rio de Angra, et à huit milles au nord du cap de Lopez Gonzalvez (cap I^opez) . Elle est située directement sous la ligne équinoxiale, à quinze milles à peu près de Saint- Thomas. Il arrose une vaste contrée qu'il est aisé de reconnaître. A l'embouchure de cette rivière est un banc de sable dont la profondeur est de trois ou quatre brasses. Il s'oppose vigoureusemrat au courant qui porte les eaux vers la mer. Ce fleuve, à son embouchure, a une largeur d'au moins quatre milles. Mais lorsque vous arrivez auprès de l'île appelée Pongo, il n'a pas plus de deux milles de large... Sur chaque côté de la rivière se trouvent des arbres... L'île appelée Pongo renferme une montagne d'une hauteur énorme. »
Les ofBciers de la marine française dont les lettres sont jointes au dernier et excellent essai de Isidore Geoffroy Saint-Hilaire sur le gorille (1 ) mentionnent en termes semblables à ceux de Battell la largeur du Gabon, les arbres qui croissent le long de ses rives et la violence du courant de ce fleuve. Ils décrivent deux îles dans son estuaire : l'une basse, appelée Perroquet ; l'autre élevée, présentant trois montagnes coniques et appelée Goniquet ; M. Franquet dit expressément que l'une d'elles autrefois était appelée Mmi'Pongo^ ce qui signifie seigneur de Pongo, et que les
(1) Isîd. Geoffroy Saint-Hilaire, Archives du Muséum, t. X.
PTPongues (nom que, selon lui, se donnent les naturels du pays, ainsi que le reconnaît le docteur Savage) appellent l'embouchure du Gabon NPongo^
Il est si facile, dans les relations avec les sauvages, de confondre leurs applications des mots aux choses, que l'on est d'abord disposé à croire que Battell a confondu le nom de la région où ce « grand monstre » abonde encore, avec le nom de l'animal lui-même. Mais il est tellement exact en d'autres matières (et notamment dans le nom qu'il donne au « plus petit monstre) » que l'on hésite à l'accuser d'une erreur. D'un autre côté, nous trouverons un voyageur, une centaine d'années après Battell, qui cite le nom de Boggoe comme étant appliqué à un grand singe par les habitants d'une partie toute différente de l'Afrique, la sierra Leone.
Mais je laisserai cette question à résoudre aux voyageurs et aux philologues. Je ne m'y serais pas arrêté aussi longtemps sans le rôle curieux joué par le mot a pongo » dans l'histoire récente des singes anthropomorphes.
La génération qui succéda à Battell vit le premier de ces singes qui ait jamais été amené qu Europe, ou du moins le premier dont la visite trouva un historien. Dans le troisième livre de Tulpius qui a pour titre : c< Observationes medics&\ » publié en 1641 , le cinquante-sixième chapitre est consacré à ce qu'il appelle Salyrm indiens^ a nommé par les Indiens orangs-outangs ou hommes des bois, et par les Africains quotas morrou. » Il donne un excellent dessin (fig. 2), fait évidemment d'après nature, spécimen de cet animal « nostra memoria ex Angola delatunij » offert à Frédéric-Henri, prince d'Orange. Tulpius dit qu'il était aussi grand qu'un enfant de trois ans, aussi fort qu'un enfant de six ans, et que son dos était couvert de poils noirs. Il s'agit évidemment d'un jeune chimpanzé.
Aj. .
Entre temps fut connue, mais tout d'abord sous la
-ffcmo Sylveftrù.
OrangOitianff.
FiG. 2. — L'orang-outang d'après Tulpius (1641)
forme mythique, l'existence d'un autre singe asiatique semblable à l'homme. Bontius (1658) donne la description el la gravure, aussi fabuleuse que ridicule, d'un animal qu'il appelle orang-mitangj et' bien qu'il dise : a vidi ego ciijus effigiem hic exhibeOy » cette image (1) n'est autre que celle d'une femme très-velue, d'un aspect assez avenant, avec des proportions et des pieds tout à fait humains. Tyson, le judicieux anatomiste anglais, disait avec raison de cette description de Bontius : a J'avoue que je me défie de la description tout entière. »
C'est à Tyson et à son collaborateur Cov^per que nous devons la première description d'un singe anthropomorphe
(1) Voyez page 11 2, figure 6, pour la copie qu'en a faite Hoppius.
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quipuisse avoir quelque droit d'êtreconsidérée comme scientifique, exacte et complète. Le traité intitulé « P Orangoutang^ sive Homo sylveslris, ou l'anatomie d'un pygmée comparée à celle d'un singe à queue, d'un singe sans queue et d'un homme (1), » publiée par la Société royale, en 1699, est réellement un ouvrage d'un mérite remarquable, qui servit de modèle, à quelques égai'ds, à de nouveaux investigateurs. Ce « pygmée, » nous dit Tyson, vient d'Angola, en Afrique, mais il avait été pris beaucoup plus loin dans l'intérieur du pays. Ses cheveux étaient roides et noirs comme du charbon ; lorsqu'il marchait comme uji quadrupède, à quatre pattes, c'était maladroitement; il ne plaçait pas la paume de la main étendue sur la terre, mais il marchait sur la face externe des doigts, la main fermée, (knuckles), et, d'après ce que j'observais, je crus qu'il marchait de la sorte, alors qu'il était. trop faible pour supporter son corps. Du sommet de la tête à la plante des pieds je mesurai vingt-six pouces. »
Ces caractères, même sans les excellentes gravures de Tyson (fig. 3 et 4) suffisent à prouver que ce qu'il appelle c< pygmée» est un jeune chimpanzé. Mais comme j'ai eu, de la façon la plus inattendue, l'occasion d'examiner le squelette même de Tanimal que Tyson avait disséqué, je puis témoigner en parfaite connaissance qu'il s'agit
(1) Orang-outang sive Homo sylvestris or the Anatomy ofa pigmie conu pared ivith thaï ofa numkey an ape and a man, — Le texte anglais contient souvent les mote ape et monkey, qui n'ont en français moderne qu'une seule expression : singe. Au temps de Buffon, il n'en était pas ainsi : le vrai singe de Buffon était, comme Vape des Anglais, sans queue; puis Tenaient les babouins, et entre les deux, comme intermédiaires, les magots (cynocéphales), puis les guenons, etc. Quand Fauteur anglais parie des singes en général, il dit presque toujours : « Apes and monkeys. t Nous traduirons par singes, quoique dans notre opinion ape désigne le singe anthropomorphe sans queue et rnonkey, l'ensemble des singes inférieurs. (Note du trad.)
bien ici d'un verilable Troglodytes niger^ encore trèsjeune (1).
Fie. 5 et 4. — Le Pygmoe d'après Ttson (1699).
Quoiqu'il ne méconnût point les analogies que lui offrait son pygmée etThomme, Tyson ne négligeait en rien leurs différences, et il termine son mémoire, premièrement par rénumération, sous quarante-sept chefs distincts, des poinis
(1) Je suis redevable au docteur Wright (de Gheltenbam), dont les travaux paléontologiques sont si connus, de m'avoir fait connaître cette pièce intéressante. D parait que la petite-fille de Tyson a épousé un docteur Âllardycc, médecin renommé de Ghellenham, et lui a apporté, dans sa dot, le squelette du pygmée. Le docteur Allardyce Ta offert au musée de Cheltcnhaui, et, grâce à l'intervention de mon ami le docteur Wright, les administrateurs du musée ont bien voulu me permettre de lui emprunter ce qui, peut-être, en forme le plus remarquable ornement.
par lesquels rorang-outangou pygmce ressemblée l'homme plus que ne lui ressemblent les grands et petits singes; il donne ensuite le résumé, en trente-quatre très-courts alinéas, des particularités par lesquelles « l'orang-outang ou pygmée diffère. de l'homme et ressemble davantage au genre des singes sans queue et des petits singes. »
Âpràs un examen attentif de la littérature existant de son temps, sur ce sujet, notre auteur aboutit à cette conclusion que son pygmée n'est identique ni à l'orang de Tulpius et de Bonlius, ni au qiu)ias morrou de Dapper (ou plutôt de Tulpius), le Barris de d'Arcos, ni au pongo de Battell; mais qu'il ressortit à une espèce de singes probablement identiques aux pygmées des anciens, et, ajoute Tyson, quoiqu'il « ne ressemble à rhomme en plusieurs de ses parties plus qu'un genre quelconque de singes ou d'aucun autre animal que je connaisse au monde, cependant je ne puis le considérer comme hybride {mixt génération); il forme une bête brute^ sui generis^ et une espèce particulière de grands singes. »
Le nom de chimpanzé^ sous lequel est maintenant si bien connu l'un des grands singes d'Afrique, semblerait avoir été mis en usage dans la seconde moitié du dixhuitième siècle; mais le seul nouveau document qui ait ajouté, à cette époque, à ce que nous connaissions des singes anthropomorphes de l'Afrique, fait partie du Nouveau voyage en Guinée^ par William Smith, ouvrage qui porte la date de 1744.
En décrivant les animaux de Sierra Leone, page 51 , cet écrivain dit : c<Je décrirai maintenant une singulière espèce d'animal, appelé mandrill (1) par les blancs de cette
(1) • Mandrill » semble signifier un singe semblable à ri.omme, le mol dnll ou dril ayant clé autrefois usité en Angleterre pour désigner un singe
œnirée. J'ignore l'étymologie d'un tel nom, et jamais auparavant je ne l'ai entendu ; ceux qui s'en servent ne peuvent eux-mêmes me le dire, si ce n'est que c'est à cause de leur étroite ressemblance avec les créatures humaines,
FiG. 5. — « Le mandrill, » lao-simile de la planche de M. AV. Smith
quoiqu'ils niaient rien du tout du grand singe. Leur corps, quand ils sont arrivés à leur entier développement, est aussi volumineux en circonférence que celui d'un homme de taille moyenne; leurs jambes sont beaucoup
sans queue (Âpe) ou un babouin. Ainsi, dans la cinquième édition de l'ouvrage de Blount (c Glossographia ou Dictionnaire donnant le sens des mots difficiles de tous les langages, quels qu'ils soient, maintenant employés dans notre langue anglaise raffinée..., très-utile à tous ceux qui désirent comprendre ce qu^ils lisent b), publié en 1681, je trouve « dril, instrument destiné à couper la pierre, avec lequel on peut percer de petits trous dans le marbre ; désigne aussi ce que Ton appelle Ape (grand singe) ou Baboon (babouin) très-développé. » Drill est employé dans le même sens dans VOmneslicon Zoicon, deCbarleston (1668). La singulière étymologie de ce mot domiée par Buffon semble bien peu probable.
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plus courtes et leurs pieds plus larges ; leurs bras et leurs mains sont à Tavenant ; la tête est prodigieusement grosse, la face large et plate, sans autres poils que ceux des sourcils; le nez est très-petit, la bouche large, les lèvres fines. La face, qui est couverte d'une peau blanche, est monstrueusement laide, étant sur toute sa surface ridée comme celle d'un vieillard ; les dents sont larges et jaunes ; les mains sont, comme la face, dépourvues de poils et offrent la même peau blanche, quoique tout le reste du corps soit couvert, comme celui de Tours, de longs poils noirs. Ils ne marchent jamais sur leurs quatre membres comme les véritables singes ; ils pleurent comme des enfants quand on les persécute ou qu'on les tourmente...
«Pendant que j'étais à Sherbro, un certain M. Gummerbus, que j'aurai, par la suite, l'occasion de citer, me fit présent d'un de ces singuliers animaux qui sont appelés par les indigènes boggoe. C'était une femelle âgée de six mois, mais cependant plus grande qu'un babouin. J'en confiai la garde à l'un des esclaves qui savait comment il fallait la nourrir et en prendre soin, car c'est une espèce trèsdélicate d'animaux; mais aussitôt que je quittais le pont, les matelots le tourmentaient ; quelques-uns aimaient à voir ses larmes et à entendre ses cris ; ceux-ci avaient horreur de son nez morveux ; un autre, qui l'avait frappé, ayant été réprimandé par le nègre qui avait soin de l'animal, dit à cet esclave qu'il était fort épris des femmes de ses compatriotes, et lui demanda s'il ne serait pas content d'avoir ce mandrill pour femme; à quoi l'esclave répliqua promptement : « Non, elle n'est point ma femme; c'est « plutôt là une femme blanche qui vous conviendrait tout « à fait. » Cette malencontreuse saillie du nègre hâta, j'imagine, la mort de la bête, car le lendemain on la trouva morte sous le cabestan. »
. Jâ
Le iDandriil ou boggoe de William Smilh était sans nul doute, ainsi que la description et la gravure qu'il en donne en font foi, un chimpanzé (fig. 5).
Linné n'eut pas Toccasion d'observer lui-même le singe anthropomorphe d'Afrique ou d'Asie; mais une dissertalion de son élève Hoppius insérée dans les Amenitates academicx (VI, Anlhropomorpha) peut être considérée comme reproduisant les vues du maître sur ces animaux.
Cette dissertation est ornée d'une planche dont les figures ci-dessous (6 à 9) sont une copie réduite. Les figures
Fig. 6. — Les antliropomorpbcs de Liknk.
ont pour dénominations, de gauche à droite : 1^ Troglodyla Bonlii; 2"" Lucifer A Idrovrandi; 3"* Salyrus Tulpii; V" Pyginxm Edwardi. La première est une mauvaise copie de l'orang-outang fictif de Bontius, de l'existence de qui Linné paraît avoir eu une pleine conviction ; car dans l'édition princeps du Syslema naturx^ il est indiqué comme une seconde espèce d'homme H. noctiirmcs. Ltidfer Aldrovrandi est la copie d'un dessin d'Aldrovrandus dans son ouvrage de Quadrupedibm digitalis viviparh (liv. II, p. 249; 1645) au chapitre intitulé : Cerco-
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pithecus formx rarse Barbilius vocalus et originem a China ducebat. Hoppius est d'avis que cet individu est peut-être l'un de ces êtres à queue de chat de qui Nicolas Kôping affirme qu'ils peuvent manger tout l'équipage d'un bateau a gubernator navis » et le reste ! Dans le Systema naturx^ Linné le désigne dans une note sous le nom de Homo caudatus^ et semble hésiter à le regarder comme une troisième espèce d'homme. Selon Temminckje Satyrus Tulpii est la reproduction d'un dessin de chimpanzé, que je n'ai point vu, publié par Scotin en 1738; c'est le Salyriis Indiens du Systema naturx^qni est considéré par Linné comme étant peut-être une variété du Satyrus sylvestris. Le dernier, appelé joygrmeté^ Edwardi^ est copié du dessin d'un jeune « homme des bois » ou vrai orang-outang, qui est donné par G. Edwards dans ses Gleanings of natvral history (1758).
Buflbn fut plus heureux que son illustre rival. Nonseulement il eut l'occasion rare d'étudier un jeune chimpanzé vivant, mais il eut bientôt en sa possession un anthro- [>oïde asiatique, le premier et seul spécimen adulte qui ait été, pendant de longues années, apporté en Europe. Avec Taide précieuse de Daubenton, Buffon donna une excellente description de cette créature, qui, à cause des singulières proportions de son corps, fut appelé singe à longs bras ou gibbon ; c'est VHy lobâtes lar des modernes.
Lorsque, en 1766, Buflbn écHvit le quatorzième volume de son grand ouvrage, il était en relation personnelle et familière avec un jeune d'un genre d'anthropoïde africain et avec un adulte d'une espèce asiatique ; dans le même temps, l'orang-outang et le mandrill de Smith lui étaient connus de réputation. De plus, l'abbé Prévost avait traduit en français une bonne partie des Pilgrims de Purchas dans son Histoire générale des voyages (1748), et là Buffon
iU HISTOIRE NATURELLE
trouva une relation du pongo et de Vengeco d^ André Bat- IcIL Buffon tenta de faire concorder toutes ces données dans son chapitre intitulé : les Orangs-outangs ou le pongo et le jocko. A ce titre est jointe la note suivante :
Ci Orang-outang y nom de cet animal aux Indes orientales; pongo^ nom de cet animal à Lowando, province de Congo. Jocko^ enjocko^xiom de cet animal à Congo, que nous avons adopté. En est l'article que nous avons retranché. »
Ce fut ainsi que Vengeco d'Andrew Battell se transforma en jocko^ et, sous cette dernière forme, se répandit par le monde en raison de l'immense popularité des ouvrages de Buffon. A eux deux, l'abbé Prévost et Buffon firent plus que (le retrancher un article pour défigurer la sobre relation de Battell. Par exemple, l'assertion de Battell que les pongos ne peuvent parler et qu'ils n'ont pas plus d'intelligence (lu'une bête est traduite par Buffon par la phrase ce qu'il ne peut parler^ quoiqtCil ait plus d^ entendement que les autres animaux. » Ainsi encore l'affirmation dé Purchas : c< Il me dit dans une conversation que l'un de ces pongos prit un jeune garçon nègre qui lui appartenait et qui vécut un mois avec eux (1)» est reproduit dans la version française par : « Un pongo lui enleva un petit nègre^ qui passa im an entier dans la société de ces animaux. »
Après avoir cité la description du grand pongo, Buffon fait judicieusement remarquer que comme tous les jockos cl les orangs apportés jusqu'ici en Europe étaient fort jeunes, il se pourrait qu'à l'état d'adultes ils fussent aussi gros que le pongo ou grand orang, de sorte que, provisoirement, il considère le jocko, l'orang et le pongo comme d'une seule et même espèce. Ceci était tout ce que l'étal
(1) Ue told me in a conférence with him that one of thèse Pongos tooke a negro boy of his which lived a month with them.
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de la science permettait à cette époque; mais comment il se fit que Bufîon ne s'aperçut pas que le mandrill et son propre jocko étaient très-semblables et comment il confondit le premier avec une espèce aussi complètement différente que lui est le babouin à face bleue, voilà ce [qu'il n'est pas aisé de comprendre.
Vingt ans plus tard, Buffon (1) modifia son opinion et exprima sa conviction que les orangs formaient un genre avec deux espèces : Tune de grande taille, le pongo de Battell et l'autre petite, le jocko ; il ajoute que celle-ci est Torang des Indes orientales et que les jeunes animaux d'Afrique que lui et Tulpius ont observés sont simplement déjeunes pongos.
Entre temps, un naturaliste hollandais, Vosmaer, donna, vers 1778, une excellente description et le dessin d'un jeune orang qui avait été apporté vivant en Hollande, ci son compatriote, le célèbre anatomiste P. Camper, publia (1779) sur ce singe un essai d'une valeur égale à celle du travail de Tyson sur le chimpanzé. Il disséqua plusieurs femelles et un mâle, que, d'après l'état de leurs squelettes et de leurs dents, il supposa provenir d'individus encore jeunes; toutefois, en les jugeant d'après leurs analogies avec l'homme, il conclut qu'ils ne pouvaient atteindre, à l'âge adulte, plus de 4 pieds de hauteur; de plus, il se montre très-positif quant à ses caractères distinctifs, spécifiques de l'orang des Indes orientales.
« L'orang, dit-il, diffère non-seulement du « pygmy » de Tyson et de l'orang de Tulpius par sa couleur particulière et par ses longs orteils, mais aussi par toute sa configuration extérieure ; ses bras, ses mains et ses pieds sont longs, tandis qu'au contraire ses pouces sont beaucoup
(1) Buffon, Histoire naturelle, supplément, t. VII, 1789.
lltî HISTOIRE NATURELLE
|»l(is courts cl ses gros orteils beaucoup plus petits, toutes
proportions gardées (1). »
c<Le vrai orang, dit-il ailleurs, c'esl-à-dire celui d'Asie, celui de Bornéo, n'est pas conséquemment le pithecus ou singe sans queue que les Grecs et spécialement Galien ont décrit. Ce n'est ni le pongo, ni lejocko,* ni Torang de Tulpius, ni h pygmy de Tyson; c'est un animal d'une espèce i)articulière, comme je le prouverai de la façon la plus claire dans les chapitres suivants, à l'aide des organes vocaux ot du squelette. » {Loc. cit. y p. 64.)
Quelques années plus tard, M. Radermacher, qui occupait un emploi élevé dans le gouvernement des colonies hollandaises des Indes, et qui était un membre zélé de la Société batave des arts et des sciences, publia (2) une description de l'île de Bornéo, qui a été écrite entre 1779 et 1781, et, parmi beaucoup d'autres sujets intéressants, contient quelques documents sur les orangs. La plus petite espèce d'orangs-outangs, c'est-à-dire celle de Yosmaer et d'Edwards se trouve, dit-il, ^seulement à Bornéo et principalemcnl aux environs de Banjermassing, Mampauwa et Landak. 11 a vu plusieurs de ces singes durant son séjour aux Indes, et aucun d'eux n'avait plus de 2 pieds de haut. L'espèce la plus grande, souvent regardée comme un mythe, continue Radermacher, en serait peut-être un encore sans les efforts du résident de Rembang, M, Palm, qui, en revenant de Landak à Pontania, tua un de ces singes d'un coup de fusil et l'envoya à Batavia, conservé dans de l'esjnil-de-vin, pour être transporté en Europe.
La lettre de Palm, qui décrit sa capture, est ainsi conçue : c< J'envoie à Votre Excellence, contre toute attente,
(1) Camper, Œuvres^ I, p. 5G.
(2) Radermacher, Verhandelingen van hei Baiaviaasch Genootsehapp, II* }ké, derde druk, 182G.
(car depuis longtemps j'offrais aux naturels plus de cent ducats pour un orang-outang haut de 4 à 5 pieds) un orang dont j'entendis parler ce matin vers huit heures. Longtemps nous fîmes de longs efforts pour prendre vivante cette terrible bête au milieu de l'épaisse forêt qui est à mi-chemin de Landak. Dans notre désir de ne point la laisser nous échapper, nous oubliâmes même de manger. Cependant il était nécessaire de se mettre en garde, car elle brisait continuellement de lourdes pièces de bois et des branches vertes et les lançait sur nous. Ce jeu dura jusqu'à quatre heures de l'après-midi ; nous nous déterminâmes alors à faire feu. J'y réussis très-bien, mieux en vérité que je ne le fis jamais auparavant d'un bateau, car la balle entra par le côté de la poitrine, de sorte qu'elle ne produisit pas beaucoup de désordres. Nous amenâmes l'orang dans la barque, encore vivant, et nous le garrottâmes solidement. Le lendemain matin, il mourut de ses blessures. Tout Pontania vint à bord pour le voir quand nous arrivâmes. » Palm le représente comme ayant de la tête au talon 49 pouces de hauteur (1",23).
Un officier allemand très-intelligent, le baron von Wurmb, qui, à cette époque, occupait un emploi au service des Indes orientales hollandaises et était secrétaire de la Société batave, étudia cet animal. La soigneuse description qu'il en fit est intitulée : Beschrijving van der Groote Bomeosche orang-outang ofde Oost-Indische Pongo et se trouve dans le même volume des mémoires de celle Société. Lorsque von Wurmb eut terminé sa descriplion, il dit dans une lettre datée de Batavia, 18 février 1781 (1), que cet individu fut envoyé en Europe dans de l'espril-de-
(1) Briefe des Herm v. Wurmb und des H. baron von Wollzogen. Gotha,
vin, pour être placé dans la collection du prince d'Orange. « Malheureusement, ajoute-t-il, nous avons entendu dire que le bâtiment qui le portait a fait naufrage. «VonWurmb mourut dans le courant de l'année 1781 ; la lettre dans laquelle on trouve ce passage fut la dernière qu'il écrivit ; mais dans ses manuscrits posthumes, publiés dans la quatrième partie des Transactions de la Société batave, on trouve une description succincte et les diverses mensura* tions d'une pongo femelle haute de 4 pieds.
Aucun des individus d'après lesquels les descriptions de von Wurmb ont été tracées ne parvint-il jamais en Europe? On croit que oui assez généralement; mais j'en doute, car en appendice au mémoire ce de l'orang-outang, » dans l'édition complète des ouvrages de Camper, tome I, p. 64 à 66, on trouve une note de Camper lui-même, qui, après avoir cité les écrits de von Wurmb, continue ainsi : « Jusqu'ici celte espèce de singe n'a point été connue en Europe ;
Fio. 7. Fifl. 8.
Fio. 7 et 8. — Le crâne du Pongo adressé par Radermacher i Camper, d'après les dessins de CiMPER. — Fig. 7, vu de profil; fig. 8, vu de face.
Radermacher a eu la bonté de m'envoyer le crâne provenant d'un animal de celle espèce, qui mesurait 53 pouces
OU 4 pieds 5 pouces de hauteur. J'ai envoyé quelques esquisses de ce crâne à M. Soemmering (de Mayence); mais elles donnent plutôt l'idée de la forme que celle de la grandeur réelle des parties du crâne. »
Ces dessins ont été reproduits par Fischer et par Luck ; ils portent la date de 1783. Soemmering les a reçus en 1784 (fig. 7 et 8). Si quelques-uns des spécimens vivants de von Wurmb avaient atteint la Hollande, il n'aurait pu être à cette époque ignoré de Camper. Cependant celui-ci nous dit : a II parait que, depuis, l'un de ces monstres a été capturé, car un squelette entier, très-mal préparé, a été envoyé au musée du prince d'Orange. Je le vis seulement le 27 juin 1 784. Il avait plus de 4 pieds de haut. J'examinai de nouveau ce squelette le 19 décembre 1785 après qu'il eut été parfaitement rectifié par l'habile Onymus. »
Il paraît évident dès lors que ce squelette, qui est sans doute celui qui a toujours été désigné par le nom de pongo de Wurmby n'est pas celui de l'animal décrit par lui, quoique certainement il soit semblable dans tous les points essentiels.
Camper ajoute ensuite quelques-uns des traits les plus importants de ce squelcitc. Il promet de le décrire par la suite en détail. Il doute évidemment du rapport qu'il peut y avoir entre ce grand « pongo » et son a petit orang, »
Les investigations promises ne furent jamais mises h exécution. De façon qu'il arriva que le pongo de von Wurmb prit place à côté du chimpanzé, du gibbon et do Forang comme une quatrième et colossale espèce de singes anthropomorphes. Pourtant rien ne pouvait moins que le pongo être assimilé au chimpanzé ou aux orangs alors connus; car tous les spécimens de chimpanzés et d'orangs qui avaient été observés étaient de petite stature, d'un aspect éminemment humain, doux et obéissant, tandis que le
pungo de Wurmb était un monstre deux fois plus grand, fort, féroce et d'une apparence bestiale; sa volumineuse et saillante mâchoire, armée de fortes dents, était déformée par le développement de ses joues en deux lobes charnus.
Plus tard, grâce aux habitudes de marauderie des armées révolutionnaires, le squelette du pongo fut apporté de HoK lande en France, et des notes furent publiées, en 1798, par E. Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier, destinées tout spécialement à démontrer la différence complète de ce squelette avec celui de l'orang-outang et son affinité avec le babouin.
Même dans le Tableau élémentaire de Cuvier et dans la première édition de son grand ouvrage le Règne anù mal^ le pongo est classé comme une espèce de babouin. Cependant, dès 1818, il paraît que Cuvier eut des raisons pour changer d'opinion et pour adopter les vues suggérées plusieurs années auparavant par Blumenbach (1) et après lui par Tilesius, à savoir que le pongo bornéen est simplement un orang-outang adulte. En 1824, Rudolphi démontra par 1 état de la dentition , plus explicitement et plus complètement que ses prédécesseurs ne l'avaient fait, que les orangs décrits jusqu'à cette époque étaient tous de jeunes animaux et que les dents et le crâne d'un adulte seraient semblables à ceux du pongo de Wurmb. Dans la seconde édition du Règne animal (1829), Cuvier infère des « proportions de toutes les parties » et de « l'arrangement des foramina et des sutures de la tête », que le pongo est Tadulte de l'orang-^outang,» ou d'une espèce qui lui serait alliée de très-près, » et cette conclusion fut placée hors de doute par le mémoire du professeur Owen, publié dans les
(1) Voy. Blumenbach, Abbildungefi naturhistoricher Gegenstande,n'' 12; 1810, et Tilesius, Naturhistorische Frûchte der erstên kaiserlich-Rus shefien Erdumsegelung, p. 115, 1815.
Zoological Transactions de 1835, et par Temminck dans ses Monograpliies de mammalogie (1) . Le mémoire de Temminck est remarquable par la preuve complète qu'il nous fournit des modifications que subit la forme de l'orangoutang, suivant Tâge et le* sexe. Tiedmann publia le premier une description du thorax d'un jeune orang, pendant que Sandifort, MûUer et Schlegel décrivaient les muscles et les viscères de l'adulte et donnaient l'histoire détaillée et fidèle des habitudes du grand singe indien à l'état de nature; d'importantes additions furent faites par de plus récents observateurs, en sorte qu'à ce moment, on connaît mieux l'orang-outang adulte qu'aucun autre singe anthropomorphe.
L'orang-outang est à coup sûr le pongo de Wurmb (2) et non pas celui de fialtell, puisque les orangs-outangs ne se trouvent que dans les grandes iles asiatiques de Bornéo et de Sumatra.
Pendant que le progrès des découvertes éclairait ainsi l'histoire de l'orang-outang, on reconnaît que les seuls autres singes anthropomorphes de l'Orient sont des espèces variées de gibbon, singe qui, en raison de leur plus petite stature, attirent moins l'attention que les orangs-outangs, bien qu'ils soient répandus sur un plus grand espace, et, par cela même, qu'ils soient plus accessibles à l'observation.
Quoique l'aire géographique habitée par le pongo et Venjecko de Battell soit beaucoup plus rapprochée de l'Europe que celle dans laquelle on trouve les orangs-outangs
(i) Temminck, Monographies de mammalogie. Paris, 1835-1841. (2) Ceci est dit d'une façon très-générale et toutes réserves faites sur la question de savoir s*il y a une ou plusieurs espèces d'orangs.
in
et les gibbons, notre connaissance des singes africains a été plus lente à se former ; c'est seulement dans ces dernières années, en effet, que la véritable histoire du vieil aventurier anglais a été complètement intelligible. Le squelette du chimpanzé adulte ne fut connu qu'en 1835, parla publication de Texcellent mémoire du professeur Owen, cidessous mentionné : On the osteology ofthe chimpanzé and orang dans les Zoological Transactions. Ce mémoire, par la netteté de ses descriptions, par le soin avec lequel les comparaisons sont tracées et par l'excellence de ses planches^ fait époque dans l'histoire de l'ostéologie, non-seulement du chimpanzé, mais encore de tous les singes anthropomorphes.
Grâce à l'ensemble de ces investigations, il devint évident que le chimpanzé acquiert dans sa vieillesse une taille et un aspect tout différent de celui des jeunes de son espèce connus de Tyson, de Biiffon et de Traill ; les mêmes différences existent entre le jeune et le vieux orang-outang. Des recherches très-importantes ont été faites ultérieurement par MM. Savage et Wyman, missionnaire et anatomiste américain , qui ont non-seulement confirmé cette conclusion, mais y ont ajouté beaucoup de détails (1).
Parmi les précieuses découvertes faites sur ce sujet par le docteur Thomas Savage, Tune des plus intéressantes est que les naturels de la Gambie donnent aujourd'hui au chimpanzé le nom à^enché-^ko mot évidemment identique à Vengeko de Battell. Cette découverte a été confirmée encore par de récents observateurs. L'existence du
(i) Voyez : Observations en the extemal characters and habits of the Troglodytes niger, by Thomas Savage, M. D., and on its organisation, by Jeffries VlTyman, M. D. (Boston Journal ofnatural History, vol. IV, 18454). Voyei aussi : Extemal characters, habits and osteology ^^Troglodytes gorilla, parle même autour. (!bid., vol. V, 1847.)
/< plus pelit monstre » de Battell étant ainsi nettement prouvée, on eut de fortes raisons de croire à la découverte, tôt ou lard, de son « grand monstre, » le pongo. En effet, un voyageur moderne, Bowdich, a, en 1819, trouvé parmi les naturels de forts témoignages en faveur de Texistence d'un autre grand singe appelé Vingena, haut de 5 pieds, large de 4 pieds à la hauteur des épaules, se bâlissant une hutte grossière, sur laquelle il dort la nuit.
En 1847, le docteur Savage a eu la bonne fortune d'ajouter à nos connaissances sur les singes anthropoïdes un nouvel et plus important document. Étant retenu inopinément près du fleuve Gabon, il vit dans la maison du révérend M. Wilson, missionnaire résident a un crâne que les indigènes disaient être celui d'un animal semblable à un singe et remarquable par sa taille, sa férocité et ses coutumes. » D'après la configuration du crâne et les informations obtenues de plusieurs indigènes intelligents, ce j'ai été conduit, dit le docteur Savage (se servant du terme orang dsius son ancien sens général), à croire qu'il s'agissait ici d'une nouvelle espèce d'orang. J'exprimai cette opinion à M. Wilson, en y ajoutant mes vœux à l'égard d'investigations ultérieures, si cela se pouvait, pour la solution d'un tel problème par l'étude d'un spécimen mort ou vivant. » Les résultats des efforts combinés de MM. Savage et Wilson furent non-seulement d'obtenir iin compte rendu très-complet des mœurs de ce nouvel être, mais encore de rendre à la science un service encore plus important en permettant à rexcellent anatomiste américain, le professeur Wyman, de décrire, d'après des matériaux suffisants, les caractères ostéologiques distinctifs de celle nouvelle forme organique. L'animal en question élail désigné par les indigènes du Gabon sous le nom de engé-ena^ évidemment identique à Vingena de Bowdich, et le doc-
Googk
iU HISTOIRE NATURELLE
tciir Savage arriva à cette conviction que ce grand singe, plus récemment découvert que tous les autres, élait celui que Ton avait longtemps cherché, le pongo de Battell.
L'exactitude de cette conclusion est vraiment hors de doute; car non-seulement Tengé-ena concorde avec « le plus grand monstre » de Battell par ses yeux caves, sa grande stature et sa coloration brun foncé ou gris de fer, mais le seul autre singe anthropomorphe qui habite ces 1 (îgions, le chimpanzé, peut être du premier coup reconnu, à cause de sa taille plus petite, comme a le plus peliL monstre, » et il devient impossible de le confondre avec le pongo, par ce seul fait qu'il est noir et non brun foncé, pour ne rien dire de cette circonstance importante déjà mentionnée, qu'il conserve encore le nom à^engeko ou enché-echo^ sous lequel Battell le connut.
En recherchant pour a TËngé-éna » un nom spécial, le docteur Savage évita sagement le terme si souvent mal appliqué deponjfo, mais trouvant dans Tancien JP^pted'Hannon, le terme gorilla appliqué à certain peuple sauvage et velu, découvert par le voyageur carthaginois dans une île de la côte d'Afrique, il s'en servit pour désigner spécifiquement son nouveau singe, et de là vient sa dénomination ac- (iielle, bien connue. Mais le docteur Savage, plus prudent que quelques-uns de ses successeurs, n'identifie en aucune façon son singe avec les ce hommes sauvages » d*Hannon. Il dit seulement que ces derniers étaient probablement c( une des espèces de l'orang, » et je suis d'accord avec M. Brullé qu'il n'y a aucun motif pour identifier le moderne gorille et celui de l'amiral carthaginois.
Depuis la publication du mémoire de Savage et Wyman, le squelette du gorille a été étudié par le professeur Owen et par feu le professeur Duvernoy, du Muséum d'histoire naturelle, ce dernier ayant donné en outre une importante
descriplioQ du système musculaire et de plusieurs atilres parties molles de l'organisme. Tandis que les missionnaires africains et les voyageurs ont confirmé et propagé le récit primitivement donné des mœurs de ce grand singe anthropoïde, qui a eu la singulière destinée d'être le premier qui ait été porté à la connaissance du public et le dernier qui ait élé scientifiquement étudié (1).
Deux siècles et demi se sont écoulés depuis que Baltcll a rapporté à Purchas ses récits du « plus grand » et des a pins petits monstres, » et ce long espace de temps a été presque nécessaire pour arriver à ce résultat positif : qu'il y a quatre
(1) Pour compléter la bibliographie relative aux singes anthropomorphes, nous devons citer ici en première ligne le magnifique mémoire de Graliulel et Alix, son digne disciple, mémoire intitulé : Recherches sur ranalomii' du Troglodytes Aubryii, chimpan%é cTune nouvelle espèce (de 2G5 pogcs in-folio), pubhé dans les Nouvelles Archives du Muséum. Nous ne croyons pas qu'il existe dans la science, sur ce sujet, une monographie aussi couh plèle. Chaque os, chaque muscle, chaque appareil, chaque organe, a élé minutieusement décrit et figuré, au point de faire du mémoire en ([uestion un véritable traité d'anatomie descriptive du chimpanzé. Citons aussi le grand ouvrage de M. Barkow (de Breslau) : Comparative morpholoyic des maischcn und der menschahnlichenThiere (1865), qui ne renferme pas moins de soixante planches figurées à la grandeur naturelle de Torang et du chimpanzé. MM. Embleston, Thomson, Bianconi,Rolleston, Marshall, Gibl> cl Cris[), et Th. fiislioiï (déjà cité), ont aussi écrit, depuis la publication de 1 ouvrage de M. Huxley, des mémoires importants sur les anthropoïdes. Antérieurement à cet ouvrage, mentionnons Du Chaillu, Voyages et aventures dans r Afrique équatorialCy dont la première édition anglaise date de 18G1 ; Gratiolet, Recherches sur les plis cérébraux de f homme et des primates ; Dumorlier, Sur les métamorplwses du crâne de Vorang-outang (Bruxelles, 1858); Vrolick, Analomie comparée du chimpanzé (1841), Disons, en termina ni, que M. Huxley lui-même a lu en novembre 1864, devant la Sociclé zoologique de Londres, un mémoire sur la structure du crâne chez Thomme et les anthropoïdes pendant la période de la première deulilion. Nous aurons plu^» tard roccasion de parler des savants résumés que notre émincnt collègue, M. Pruner-bey, a fréquemment communiqués, sur les singes anthropomorphes, à la Société d'anthropologie à Paris. (Trad*)
genres distinds d'anthropoïdes : dans TAsic orientale, les gibbons et les orangs, dans T Afrique occidentale, le chimpanzé et le gorille.
Les singes anthropomorphes dont la découverte vient d'être relatée dans ses diverses phases historiques, ont en commun certains caractères anatomiques; ainsi ils ont tous le même nombre de dents que T homme, quatre incisives, deux canines, quatre iausses molaires et six grosses molaires à chaque mâchoire, à Télat adulte, en tout trentedeux dents. Les dents de lait sont au nombre de vingt : quatre incisives, deux canines et quatre molaires à chaque mâchoire. Us sont ce qu'on appelle singes catarrhiniens, c'est-à-dire que leurs narines ont une cloison de peu d'épaisseur et regardent en bas; de plus, leurs bras sont toujours plus longs que leurs jambes, la différence étant plus ou moins grande ; de sorte que si les quatre genres étaient classés selon l'ordre de la longueur de leurs bras par rapport à celle de leurs jambes, nous aurions la série suivante : orang (1 y : 1); gibbon (1 \ : 1); gorille (1 4- : 1); chimpanzé (In- 1) î chez tous, les membres antérieurs sont terminés par des mains pourvues de pouces plus ou moins longs, tandis que le gros orteil du pied, toujours plus petit que chez l'homme, est beaucoup plus mobile et peut être opposé comme un pouce au reste du pied. Aucun de ces singes n'a de queue, et aucun d'eux ne possède ces abajoues communs parmi les autres singes ; enfin ils habitent tous l'ancien continent.
Les gibbons sont les plus petits, les plus grêles et ceux qui ont les membres les plus allongés de tous les singes anthropomorphes. Leurs bras sont, par rapport au corps, plus longs que ceux d'aucune autre espèce de grands singes, au point de pouvoir toucher le sol quand ils sont debout. Leurs
mains sonl plus longues que leurs pieds, et eux seuls, parmi les anthropoïdes, possèdent des callosités à la façon des singes inférieurs. Us sonl diversement colorés. Les orangs ont des bras qui, dans une attitude verticale, atteignent aux chevilles. Leurs pouces et leurs grands orteils sont très^courts, et leurs pieds sont plus longs que leurs mains. Us sont couverts d'un poil rouge brun, et les deux côtés de leur visage, chez les mâles adultes, sont souvent transformés en deux excroissances molles en forme de croissant, semblables à des tumeurs graisseuses. Les chimpanzés ont des bras qui atteignent au-dessous des genoux. Ils ont des pouces et des gros orteils volumineux. Leurs mains sont plus longues que leurs pieds ; leurs cheveux sont noirs, tandis que la peau du visage est pâle. Enfin le gorille a des bras qui atteignent au milieu de la jambe, dbs pouces et des gros orteils volumineux ; les pieds sont plus longs que les mains, le visage noir et les cheveux gris ou brun foncé.
Pour l'objet que j'ai maintenant en vue il n'est pas nécessaire que j'entre dans de plus amples détails en ce qui touche les caraclères distinctifs des genres et des espèces que les naturalistes ont reconnus parmi cçs singes anthropomorphes; il suffit de dire que les orangs et les gibbons constituent les genres distincts simia (1) elhylobates; tandis que les chimpanzés et les gorilles sont regardés par quelques-uns simplement comme des espèces distinctes du genre unique troglodyte; par d'aulres comme des genres séparés^ — troglodyte étant réservé pour les chimpanzés, et gorille pour le engé^na ou pongo.
(i) Le genre simia de M. Huxley est désigné par Geoffroy Saint-Hilaii'e, filainTÎUe et Duvernoy sous le nom de pithelimSy et sous le nom de satyrus par Lesson et par Chenu. (Trad,)
La connaissance exacte des mœurs el du genre de vie des singes anthropomorphes a offert plus de difBcultés que l'acquisition de nolions précises sur leur structure.
On ne trouve en une génération qu'un Wallace assez bien doué physiquement, mentalement et moralement pour parcourir avec impunité les déserts tropicaux de rAmérique et de l'Asie, pour réunir dans ses courses errantes de magnifiques collections, et bien plus encore pour faire ressortir avec sagacité les résultats scientifiques de CCS collections ; mais, pour un explorateur ou pour un collectionneur ordinaire, les forêts épaisses de l'Asie ou de TAfrique équatoriale, habitations favorites des orangsoutangs, des chimpanzés ou des gorilles, présentent des obstacles d'une importance peu ordinaire ; l'homme qui risque sa vie, ne fût-ce que par un voyage rapide sur les plages malsaines de ces contrées, peut bien être excusé s'il redoute d'affronter les dangers de l'intérieur des terres, s'il se contente de stimuler l'ingéniosité des naturels mieux acclimatés, et de rassembler en les comparant les récits et les traditions plus ou moins fabuleuses qu'ils sont trop souvent disposés à lui faire.
C'est de cette façon que beaucoup des premiers récits relatils aux habitudes des singes anthropomorphes ont pris naissance ; maintenant même une bonne partie de ceux qui ont cours, n'ont pas de fondement beaucoup plus sûr. Les meilleures informations que nous possédions, appuyées presque entièrement sur le témoignage direct d'Européens, se rapportent aux gibbons : après celles-là les meilleurs ont trait aux orangs-outangs; tandis que ce que nous savons des mœurs des chimpanzés et des gorilles reste indécis, faute de l'appui et du développement que lui donnerait le témoignage additionnel d'un témoin oculaire européen et instruit.
DES SINGES ANTUROPONORPUES. 129
Il sera par conséquent plus commode, dans les tentatives que nous ferons pour nous former des notions sur ce que nous devons croire de ces animaux, de commencer par les
Fio. 9. — Le gibbon (Hylobates piieatiu) d'après Wou.
singes anthropomorphes les mieux connus, le gibbon et
fL
J'orany-oulang, et de nous servir des relations parfaitement (lignes de foi que nous en avons, comme d'une sorte de cri- Icrium de la vérité ou des erreurs de celles que nous avons sur les outres espèces de singes.
Une douzaine d'espèces de gibbons sont disséminées dans les îles de l'Asie, Java, Sumatra, Bornéo, dans la presqu'île de Malacca, dans les contrées deSiam et d'Arracan, et même dans rilindoustan et sur le plateau central de l'Asie, nous ignorons dans quelle étendue. Les plus grands ont 3 pieds et quelques pouces du sommet de la tête aux talons, en sorte qu'ils sont plus petits que les autres anthropoïdes; en outre, la maigreur de leurs corps rend finalement leur masse beaucoup moindre, même en proportion de cette petitesse.
Un naturaliste hollandais très-distingué, le docteur Salomon Millier, qui vécut bien des années dans l'archipel asiatique, et à l'expérience personnelle de qui j'aurai souvent l'occasion de m'en rapporter, dit que les gibbons sont de véritables montagnards, et qu'ils aiment les pentes des collines et les forêts, quoiqu'ils s'élèvent rarement au delà de la limite des figuiers. Tout le jour ils hantent le sommet des grands arbres, et bien que vers le soir ils descendent en petites troupes dans les plaines, aussitôt qu'ils aperçoivent un homme, ils se glissent dans les bois montueux et dis|)ai'aissentdans les sombres vallées.
Tous les voyageurs témoignent du volume prodigieux de la voix de ces animaux. Selon l'auteur que je viens de citer, chez Vuu d'eux, le siamang, « la voix est grave et pénétrante, elle ressemble aux sons gôek, gdek^ gôekj gôek^ ha^ ha^ ha^ hààaà^ et peut être facilement entendue à la dislance d'une demi-lieue. » Pendant toute la durée de ce cri, le grand sac membraneux qui est sous la gorge et qui communique avec l'organe de la voix, le oc sac laryngien »
DES SINGES ANTUROPOMORPUES. m
se distend considérablement et diminue de nouveau quand le singe se tait (1).
M. Duvaucel affirme pareillement que le cri du sianiang peut être entendu à plusieurs milles. De même M; Martin (2) nous donne le cri de Tagile gibbon; dans une chambre, comme a écrasant et assourdissant » et c( bien calculé quant à sa force pour résonner à travers les vastes forêts. » M. Waterhouse, musicien accompli non moins que naluraliste, dit : c< La voix du gibbon est certainement beaucoup plus puissante que celle de tous les chanteurs que j'ai jamais entendus. » Et cependant on doit se rappeler que cet animal n'a pas la moitié de la taille de l'homme et qu'il est, toutes proportions gardées, encore moins volumineux (5).
On sait par des témoignages dignes de foi que plusieurs espèces de gibbon prennent aisément la situation verticale. M. Georges Bennelt (4), observateur excellent, en décrivant les habitudes d'un hylobates syndactylus mâle, qui fut pendant quelque temps en sa possession, dit : « Il marche invariablement debout lorsqu'il est sur une surface unie ; il a alors les bras pendants, ce qui lui permet de s'appuyer sur la face dorsale de ses deuxièmes phalanges {knuckks) ; le plus ordinairement il tient les bras élevés, presque droits,
(1) Lo nom générique Uylobates viept de uXàu, j*aboie, et ^aivco, je marche. [Trad.)
(2) • Man and monkies » (p. 405).
(3) Sa laille varie, selon Duvaucel, entre 0"*,90 et i",15. Cet auteur rapporte qu'il a vu souvent les siamangs femelles « porter leurs enfants ù lu rivière, les débarbouiller malgré leurs plaintes, les essuyer, les sécluT, et donner à leur propreté un temps et des soins que dans bien des cas nos pi*oprès enfants pourraient envier, t Duvaucel est « tenté do les attribuer à un sentiment raisonné, t II faut avouer qu'on le serait à moins, et que si Duvaucel n'a pas succombé à cette tentation, il a montré une résistance extraordinaire aux suggestions du sens commun. (Trad.)
(4) Bennett, Wanderings in New South Wales, vol. Il, ch. vni, 1854.
132 HISTOIRE ISATUKELIE.
ses mains fléchies et comme prêtes à saisir une corde ou à grimper à rapproche d'un danger ou pour échapper à l'attaque des étrangers. Debout, il marche assez vite, mais en se dandinant, et on l'atteint aisément s'il ne peut pas échapper à la poursuite en grimpant sur un arbre. Quand il marche debout, il tourne en dehors la jambe et le pied, ce qui lui donne une tournure balançante et fait paraître SCS jambes arquées. »
Le docteur Burrough dit d'un autre gibbon, le horlack ou hoolock :
ce Ils marchent debout ; quand on les met sur le sol ou qu'on leur donne un espace libre, ils se balancent avec gen«. tillesse en levant leurs mains au-dessus de leur tête et en ployant légèrement les bras aux coudes et aux poignets ; ils courent alors assez vite, se balançant d'un côté à l'autre ; si on les oblige à prendre une allure plus rapide, ils laissent tomber leurs mains sur le sol et s'en servent pour se pousser en avant, sautant plutôt que courant, et tenant toutefois le corps presque droit. »
Un témoignage, quelque peu différent toutefois, nous est donné par le docteur WinsW Lewis (1). « Leur seule façon de marcher, dit-il, est de se servir, à cet effet, de leurs extrémités postérieures ou inférieures, les supérieures étant clevces au-dessus de la tête pour maintenir l'équilibre à la fagon dont les danseurs de corde se servent de leur balancier. Dans la marche en avant ils ne placent pas un pied devant l'autre^ mais ils s'en servent simultanément comme dans le saut. » Le docteur Salomon Mûller avance aussi que les gibbons s'avancent sur le sol par Une série de petits sauts effectués seulement par les membres inférieurs le corps étant dans son ensemble tout droit. Mais M. Mar-
(1) Lewis, Boston Journal ofmtunU Histary, M. \, 1834.
lin (i), qui parle aussi d'après ses propres observations, dit des gibbons en général : a Éminemment doués pour vivre sur les arbres et déployant sur leurs branches la plus étonnante activité, les gibbons ne sont ni si maladroit3 ni si embarrassés qu'on peut l'imaginer quand ils se trouvent sur une surface plane. Ils marchent droit en se balançant sur les hanches, mais d'un pas rapide; l'équilibre du corps exige ou qu'ils touchent le sol avec les doigts, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, ou qu'ils soulèvent les bras au-dessus de la tête, de façon à le mettre d'aplomb. De même que le chimpanzé, le gibbon pose et enlève d'un coup et sans aucune élasticité la plante de son pied, longue e( étroite. »
Après tant de témoignages convergents sans autre lien entre eux que leur uniformité, on ne peut mettre en douto que les gibbons ne prennent communément et habituellement la position verticale. Mais les terrains plans ne sont pas ceux sur lesquels ces animaux peuvent déployer leurs facultés locomotives spéciales et remarquables, non plus quo cette activité prodigieuse qui nous tenterait presque de les ranger parmi les mammifères volants plutôt que parmi les. grimpeurs. M. Martin (2) nous a donné une description si excellente et pittoresque des mouvements de Yhylobates agilis^ qui vivait dans le Jardin zoologique, en 1840, quej'enveux citer textuellement un passage. «Il est presque impossible de trouver des mots qui donnent une idée de la vélocité et de la grâce adroite de ses mouvements. On peut en quelque sorte les appeler aériens, car elle semble effleurer à peine les branches au milieu desquelles elle exéctUe ses mouvements ascensionnels. Ses mains et ses bras sont
(1) Martin, loco ciLj p. 418.
(2) /Wd., p. 450,
ses seuls organes de locomotion . Son corps suspendu comme par une corde, étant soutenu d'une main (la droite, par ' . : . exemple) , elle se lance, par un mouvement énergique à une
a' branche lointaine qu'elle saisit de la main gauche. Mais cet
appui n'est que momentané; l'impulsion nécessaire pour un nouvel élan est acquise. La branche désirée est de nouveau saisie par la main droite et quittée instantanément et ainsi alternativement d'une brandie à l'autre. De cette manière, elle franchit des espaces de 12 et de 18 pieds avec la plus grande facilité pendant des heures, sans la plus légère apparence de fatigue, et il est évident que si l'espace S^îi?:- • ^^*^'^ P'''^ grand, elle pourrait franchir des distances excé-
dant do beaucoup 18 pieds; de sorte que l'étonnante assertion de Duvaucel, qu'il a vu ces animaux se lancer d'une dislancc de 40 pieds d'une branche à une autre, peut être tenue pour vraie. Parfois en saisissant une branche dans sa course, elle se jette par la force d'un seul bras en tournant autour de cette branche et fait cette évolution avec une telle rapidité, que l'œil ne peut la suivre; elle reprend ensuite sa course avec une nouvelle rapidité. Il est curieux •^ d'observer avec quelle soudaineté s'arrête le gibbon quand il semblerait que la vitesse acquise par la rapidité et par la dislance de ces sauts d'escarpolettes dût exiger une diminution graduelle de ses mouvements; c'est tout d'un coup, au milieu de cette course furieuse, qu'une branche est saisie, le corps soulevé et qu'on la voit comme par un efTet magique, tranquillement assise, embrassant une branche de ses pieds. Tout aussi soudainement elle se lance de nouveau dans Tcspace. Les faits suivants donneront quelques notions sur sa dextérité et sur sa vélocité. Un oiseau vivant fut lâché dans sa cage. Elle étudia son vol, elle fit un long saut à une branche distante, saisit l'oiseau d'une main à son passage et de l'autre atteignit la branche, cette double visée à l'oiseau
et à la branche étant aussi facilement atteinte que si un seul but avait occupé son attention. On peut ajouter qu'après lui avoir enlevé la tête d'un coup de dent, elle lui arracha les plumes et qu'ensuite elle le rejeta sans même tenter de le manger. Dans une autre circonstance, cette femelle s'élança d'une perche à travers un espace qui mesurait au moins 12 pieds de large, contre une croisée qui, pensail-on, devait être immédiatement brisée. Il n'en fut point ainsi à la grande surprise de tous les spectateurs : elle élreignit avec ses mains l'étroite charpente qui existe entre les carreaux, puis, au bout d'un instant, saisit le mouvement opportun et se lança de nouveau dans sa cage qu'elle avait quittée, ce qui exigeait non-seulement une grande force, mais la plus merveilleuse précision. »
Les gibbons semblent être naturellement très-doux, mais il y a des témoignages très-positifs que quand on les irrite, ils peuvent mordre très-cruellement, puisque un hylobatea agilis femelle lacéra si profondément un homme de ses longues canines, qu'il en mourut; comme elle en avarl blessé plusieurs autres, on crutbon, par mesure de précaution, de limer ses formidables dents, ce qui n'empêchai (, quand la bête était menacée, de les montrer à son gardien. Les gibbons mangent les insectes, mais ils semblent en général éviter la nourriture animale. Cependant M. Benneti a vu un siamang saisir et dévorer avec avidité un lézard vivant. D'ordinaire ils boivent en plongeant leurs doigts dans le liquide et en les léchant ensuite. On prétend qu'ils dorment assis. Duvaucel affirme qu'il a vu les femelles conduire leurs petits au bord de l'eau, et laver leur visage en dépit de leur résistance et de leurs cris. En captivité, ils sont doux et affectueux, pleins d'espièglerie et de caprices comme les enfants gâtés, et cependant ils ne sont pas dépourvus d'un certain degré de conscience, ain^i
que le prouve une anecdote rapportée par H. Bennett (i). Il était évident que le gibbon en question avait une disposition particulière à tout remuer dans sa cabine. Parmi les choses qui s'y trouvaient, un morceau de savon attirait particulièrement son attention, et il avait été une fois ou deux réprimandé pour l'avoir déplacé. « Un matin, dit H. Bennett, j'étais en train d'écrire, le singe étant là, quand, jetant les yeux sur lui, je le vis prendre le savon. Je le surveillai, sans qu'il y fît attention ; il jetait des coups d'œil furtifs vers l'endroit où j'étais assis. Je fis semblant d'écrire, mais dès qu'il me vit très-sérieusement occupé, il prit le savon et s'enfuit en l'emportant dans sa patte. Quand il eut franchi la moitié de la longueur de la cabine, je lui parlai doucement sans l'effrayer. A l'instant même où il découvrit que je l'avais vu, il revint sur ses pas et déposa le savon à peu près à la place où il l'avait pris. Il y avait certainement dans cet acte quelque chose de plus qu'instinctif. Il trahit évidemment la conscience' d'avoir fait quelque chose de mal dans sa première et dans sa seconde action, et qu'est la raison, sinon l'exercice de cette conscience » (2) ?
(i) Bennett, lococit,, p. 156.
(2) On nous permettra de faire remarquer ici que si la raison est un exercice de la conscience du bien et du mal, tous les animaux, les domestiques au moins, sont raisonnables ; car ils sont tous capables de ce degré d'éducation qui consiste à comprendre certains devoirs imposés par Thomme. D est certain que le vol du savon de M. Bennett n'est une faute que par rapport h M. Bennett et à son gibbon. Le mal est donc ici, comme ailleurs, essentiellement relatif, déterminé par les circonstances et par une éducation à laquelle certains individus sont malbeureusement tout à fait réfractaires. Tel n*était pas le gibbon dont il est ici question. La notion du bien et du mal qu'il possédait, et sur laquelle M. de Quatrefages insiste dans son excellent ouvrage sur Tespéce humaine, comme Tune des caractéristiques du règne humain, est donc commune aux animaux et à Thomme, quoiqu'à des degrés diffé-
La description la plus détaillée de l'histoire naturelle de 'loRANG-ouTANG est ccllé qui est donnée dans le Verhaw
Fio. 10. — Orang-outang adulte mâle (d'après, Salomon Mdller et Scblbgbi.].
rents. F. Guvier, qui a eu longtemps un jeune orang sous les yeux, lui ayait reconnu « la faculté de généraliser ses idées, de la prudence, de la préTOyance et même des idées innées auxquelles les sens n'ont jamais la moindre part. » (Annales du Muséum, t. XVI, p. 58.) (Trad.)
delingen over de natuurlijke geschiedenis der nederlandsche overzeesche bezittingen (1859-45) par les docteurs Salomon MûUer et Schlegel, et je prendrai presque entièrement leurs rapports pour base de ce que j'ai à dire sur ce sujet, en y ajoutant toutefois, çà et là, quelques particularités intéressantes empruntées à Brooke , Wallace et autres.
L'orang-outang mesure rarement plus de 4 pieds de hauteur; mais son corps est très-volumineux et offre en circonférence les deux tiers de sa hauteur (1).
On ne trouve Torang qu'à Sumatra et à Bornéo, et il n'est commun ni dans l'une ni dans l'autre de ces îles ; dans chacune d'elles, il se montre toujours dans les plaines basses et plates, jamais dans les montagnes. Il aime les Forêts les plus épaisses et les plus sombres qui partent du littoral et s'étendent dans l'intérieur des terres, en sorte qu'on n'en rencontre que dans la portion orientale de Sumatra où seulement il y a des forêts, quoique accidentellement quelques orangs errent sur la côte occidentale.
(1) Le plus grand orang-outang mentionné par Temminck mesurait, debout, 4f pieds (l",2i6) ; mais il dit avoir récemment eu avis de la capture d'un orang qui avait 5 pieds 3 pouces de haut (i'^ô^b). Schlegol et Moljer «lisent que leur plus vieux mâle mesurait debout 1,25 nelherlands « el, » et, du sommet de la tête au bout des orteils, 1 ,5 el, la circonférence du corps étant environ 1 el. La plus grande femelle avait environ 1 ,09 el en hauteur quand elle se tenait debout. Le squelette d'adulte qui est au musée du collège des Chirurgiens, vu dressé, mesure 3 pieds et de 6 à 8 pouces (1",59) de la tête aux pieds. Le docteur Humphry donne 3 pieds 8 pouces (I'",10) comme hauteur moyenne de deux orangs. De dix-sept orangs examinés par M. Wallace, le plus grand avait A pieds 2 pouces en hauteur (l'ySi) du 8om> met du crâne aux talons. M. Spencer Saint-John cependant, dans Life in the forest of the Far Ea$t, nous parle d'un orang de 5 pieds 2 pouces (l'",54), mesuré de la tête aux pieds, de 15 pouces de largeur à la face (O^yS?), de 12 pouces (0"',30) autour du poignet. H ne semble pas néanmoins que M. Saint-John ait mesuré luÎHfnéme cet orang.
L'orang est également réparti à Bornéo, excepté dans les montagnes et là où la population est dense. Dans les lieux favorables, le chasseur peut avoir la bonne fortune d'en rencontrer trois ou quatre en un seul jour. Sauf à l'époque de l'accouplement, les vieux mâles vivent d'ordinaire isolés. D'un autre côté, les femelles âgées et les mâles impubères se rencontrent souvent par deux ou trois ; quelquefois les premières ont des petits avec elles, quoique, quand elles sont pleines, elles se séparent et restent séparées après avoir donné le jour à leur produit. Il semble que les jeunes orangs restent pendant un temps exceptionnellement long sous la protection de leur mère, ce qui est sans doute la conséquence de leur long développement. Pendant qu'elle grimpe, la mère porte toujours sur son sein son petit, qui s'y maintient en s'accrochant aux poils de sa mère (1). k quelle époque de sa vie l'orangoutang devient-il apte à se reproduire, et combien de temps les petits restent-ils avec leur mère, voilà ce que nous ignorons ; mais nous considérons comme probable qu'il n'arrive pas à Tétat adulte avant l'âge de dix ou de quinze ans. Une femelle qui avait vécu pendant cinq ans à Batavia n'avait pas atteint le tiers de la hauteur des femelles sauvages. Il est probable qu'après avoir atteint l'état adulte, ifs se développent encore, quoique lentement, et qu'ils vivent quarante ou cinquante ans. Les Dayacks (1) parlent
(1) Voyez, dahs les Armais of natural Hisiory pour 1856, la description donnée par M. WaUace d'une jeune orang-outang. M. Wallace donna pour mère artificielle à son intéressante élève, un mannequin en peau de buflle, mais la ruse n*eut que trop de succès. Toute Texpérience passée du jeune orang l'avait conduit h associer Vidée de mamelon avec celle de poils; comme il sentait ceux-ci, il consuma sa yie en vains efforts pour découvrir celui-là.
(2) Indigènes de Bornéo qui appartiennent k la famille malaise. (Trad,)
GooqI-Çé^
de vieux orangs qui, non-seulement ont perdu toutes leurs dents, mais encore qui trouvent si fatigant de grimper qu'ils vivent do ce qui tombe des arbres et de sucs d'herbes.
L'orang est paresseux et ne montre rien de cette merveilleuse activité qui caractérise les gibbons. La faim seule semble le mettre en mouvement; une fois rassasié, il rentre dans le repos ; quand il est assis, il courbe son dos et penche sa tête, de façon qu'il regarde directement le sol ; quelquefois il soutient ses mains à une branche plus élevée ; d'autres fois, il les laisse pendre flegmatiquement a ses côtés. C'est dans ces attiludes que l'orang restera pendant des heures entières au même lieu, presque sans bouger, poussant seulement de temps à autre son grogrement profond. Le jour, il grimpe habituellement du sommet d'un arbre à un autre, et il ne descend à terre qu'à la nuit; si alors quelque danger le menace, il cherche refuge sous le taillis. Quand on ne lui donne point la chasse, il demeure longtemps dans la même localité, et quelquefois il s'arrête pendant plusieurs jours au même arbre, sur lequel il choisit, pour lui servir de lit, une place solide parmi ses branches. L'orang passe rarement la nuit sur le commet d'un grand arbre, probablement pour éviter le vent et le froid ; mais aussitôt que la nuit tombe, il descend Aes hauteurs, et cherche un endroit propre à dormir dans les parties les plus sombres et les plus basses ou sur le sommet feuillu des petits arbres, parmi lesquels il choisit de préférence les palmiers nibong, les pandani ou quelqu'une de ces orchidées parasites qui donnent aux forêts primitives de Bornéo un aspect si frappant et si caractéristique. Mais quelque part qu'il se détermine à dormir, il se prépare une espèce de nid ; des branches et des feuilles sont entassées autour du lieu choisi et ployées en travers l'une sur
D£S SINGES ANTHROPOMORPHES. i4i
Taulre, tandis que, pour avoir ce lit plus doux, il étend sur le tout les grandes feuilles des fougères, des orchidés, de pandanus fasciculariSy nipa fruticanSf etc. ; parmi ceux que vit Mûller, il y en avait un certain nombre tout récents, qui étaient à une hauteur de 10 à 25 pieds au-dessus du sol et avaient une circonférence moyenne de 2 ou 3 pieds ; quelques-uns offraient une épaisseur de plusieurs pouces de feuilles de pandanus; d'autres n'étaient remarquables que par les branches cassées, qui, réunies en un centre commun, offraient une plate-forme régulière. « La hutte grossière qu'ils bâtissent, à ce que l'on prétend, dans les arbres, dit sir James Brooke, serait plus exactement appelée un siège ou un nid, car elle n'offre ni charpente ni couverture quelconque. La facilité avec laquelle ils forment ce nid est curieuse à observer, et j'ai eu l'occasion de voir une femelle blessée entrelacer les branches et s^y asseoir en une minute* »
Selon les Dayack, Torang quitte rarement son lit avant que le soleil se soit assez élevé au-niessus de l'horizon et qu'il ait dissipé les brouillards; il se lève à neuf heures en^viron et se couche à cinq ; quelquefois il attend une heure avancée du crépuscule. 11 se couche quelquefois sur le dos, ou, pour changer, il se tourne d'un côté ou d'un autre^ repliant ses jambes sur son corps et reposant sa tête dans ses mains. Quand la nuit est froide, venteuse ou pluvieuse, il se couvre ordinairement d'un amas de pandanus ^ de nipa ou de feuilles de fougères de la même espèce que celles dont il fait son lit, et il a particulièrement soin d'en envelopper sa tête. C'est cette habitude de se couvrir qui a probablement donné naissance à la fable de Forang qui bâtit des huttes dans les arbres.
Quoique Torang habite principalement parmi les branches des grands arbres pendant le jour, on le voit rare-
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ment accroupi sur une branche volumineuse, à Ja manière des autres singes et particulièrement du gibbon ; au contraire, Torang se borne aux branches grêles et touffues, de sorte qu'on le voit tout droit au sommet d'un arbre, mode d'existence qui est étroitement lié à la conformation de ses membres inférieurs et spécialement à celle de son siège, car iln'a point les callosités(l) que possèdent beaucoup de singes inférieurs et même les gibbons; et les os du bassin, que Ton appelle ischion et qui constituent la charpente osseuse de la surface sur laquelle le corps repose dans la position assise, ne sont point développés comme celles des singes qui ont des callosités, mais sont bien plutôt comme celles de l'homme. Un orang grimpe si lentement et si prudemment (2), que, dans cette action, il ressemble plutôt à un homme qu'à un singe, car il prend le plus grand soin de ses pieds ; il semble qu'il ressent beaucoup plus que les autres singes tout accident à ces parties. Â l'opposé de gibbons, dont les avant-bras exécutent la plus grande partie du travail quand ils se balancent d'une branche à l'autre, l'orang ne fait jamais le plus petit saut. Lorsqu'il grimpe, il meut alternativement une main et un pied, ou, après avoir saisi solidement un point d'appui avec les mains, il tire à lui les deux pieds simultanément. En passant d'un arbre à l'autre, il choisit toujours un endroit où les branches viennent se réunir ou s'enlacent. Même quand il est poursuivi de près, sa circonspection est étonnante ; il secoue les branches pour voir si elles peuvent le porter, et, ployant une branche pendante en lançant graduellement
(i) Voir la noie page 127.
(2) < Ils sont les plus lents et les moins actifs de tous les singes, et leurs mouYements sont étonnamment mabdroits et bizarres. » (Sir James Brooke, Proceedingsof the Zoological Society, 1841.)
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son poids tout le long, il en fait un pont de l'arbre qu'il veut quitter à Tarbre voisin (1).
Sur le sol l'orang va toujours à quatre pattes, péniblement et en chancelant. Au départ, il courrait plus vite qu'un homme, quoiqu'il puisse êlre pris très-rapidement. Ses bras, extrêmement longs, qui sont très-peu fléchis quand il court, exhaussent notablement son corps, en sorte qu'il prend l'altitude d'un vieillard fléchi par l'âge, qui suit son chemin appuyé sur un bâton ; dans la marche, son corps est habituellement penché droit en avant, à l'opposé des autres singes, qui courent plus ou moins obliquement ; une exception doit cependant être faite pour les gibbons, qui à cet égard, comme à beaucoup d'autres, s'écartent remarquablement de leurs pareils.
L'orang ne peut poser ses pieds à plat, mais il s'appuie sur le bord externe, le talon reposant plus largement sur le sol, tandis que les orteils qu'il recourbe reposent en partie sur la face supérieure de leurs premières articulations; les deux doigts les plus extérieurs de chaque pied se posent complètement sur cette surface; quant aux mains, tout a l'opposé, leur bord interne sert de point d'appui principal. Les doigts sont alors ployés de telle façon, que leurs dernières articulations, spécialement celles des deux doigts les plus internes, se posent sur le sol par leurs portions supérieures, tandis que la pointe du pouce qui reste droit et libre sert comme d'appui supplémentaire.
Jamais l'orang ne se tient sur ses jambes de derrière, et tous les dessins où on le voit dans celte attitude sont faux, comme aussi toutes les assertions où on le fait se défendant avec des bâlons, et bien d'autres encore.
(i) La description delà progression de l orang par M. WaUace répond presque exactement à celle-ci.
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iU HISTOIRE NATURELLE.
Les bras longs leur sont spécialement utiles, non-seulement pour grimper, mais encore pour rassembler des aliments empruntés aux branches auxquelles l'animal ne peut confier son poids. Les figues, les bourgeons et les jeunes feuilles de différents genres forment les principaux aliments de l'orang-outang. Des bandes d'écorce de bambou de 2 ou 3 pieds de long se trouvent quelquefois dans l'estomac des mâles. Ils n'ont pas la réputation de manger les animaux vivants.
Bien que lorsqu'il est pris jeune, l'orang-outang se domestique aisément et semble réellement rechercher la société des hommes, il est par nature sauvage et timide, quoique en apparence paresseux et mélancolique. Les Dayacks affirment que quand les vieux mâles ne sont blessés qu'avec des flèches, ils quittent quelquefois les arbres et se précipitent avec rage contre leurs ennemis, dont l'unique salut est dans une fuite rapide, car ils sont assurés d'être tués s'ils sont pris (1) .
(i) Dans une lettre adressée à M. Waterhouse et publiée dans les Proceedings of Uie Zoological Sqpieiy pour 1841, sir James Brooke dit : c En ce qui est des habitudes de Torang, je dois dire qu^ils sont aussi lourds et uUssi lents que Ton peut imaginer ; jamais, quand je les poursuivais, ils n'allaient assez vite pour m'empêclier de les suivre à travers une foret assez épaisse. Alors même que des obstacles sur le sol, en nous gênant (telles, par exemple, que de traverser im cours d^eau enfoncé jusqu^au cou), leur permettaient de gagner quelque distance, on pouvait être sûr qu ils s'arrêteraient et me permettraient de les rejoindre. Je n'ai jamais vu de leur part la moindre tentative de défense ; les morceaux de bois qui quelquefois nous craquaient aux oreilles étaient brisés par leur poids et non jetés, ainsi que quelques personnes le disent. Si cependant ils sont poussés à bout, les Pappans ne peuvent manquer d'être formidables, et un infortuné qui, avec une petite troupe es^ya d'en prendre un énorme vivant, perdit deux doigts et fut cruellement mordu au visage ; l'animal, à la fin, lutta contre ses an-^ tagonistes et s'échappa.
MaiSi d'un autre côté, M. Wallace aHirme qu'il les a plusienrs fois observés
Mais, quoique doué d'une force énorme, il est rare que l'orang essaye de se défendre, surtout quand il est attaqué avec des armes à feu. Dans ces occasions, il s'efforce de se cacher et se réfugie au sommet des arbres, brisant et jelant en fuyant les branches par terre. Quand il est blessé, il se retire au point le plus élevé de l'arbre et fait entendre un cri singulier poussé d'abord en noies aiguës et se terminant en un grognement sourd assez semblable à celui de la panthère. Pendant qu'il 'émet les notes élevées, l'orang donne à ses lèvres la forme d'un entonnoir; mais en formant les notes graves, il laisse sa bouche toute grande ouverte et en même temps le grand sac de la gorge ou sac laryngien se distend.
Selon les Dayacks, les seuls animaux avec qui les orangs mesurent leurs forces sont les crocodiles, qui parfois les saisissent dans leurs excursions au bord de l'eau; mais ils disent que l'orang est plus que l'égal de son ennemi et qu'il le frappe jusqu'à le tuer ou qu'il lui déchire le gosier en écartant violemment ses deux mâchoires !
Des choses qui viennent d'être rapportées, beaucoup proviennent des. informations que le docteur Mûller a tirées de
jetant des branches quand on les poursuivait. « H est vrai, dit-il, qu'ils ne les jetaient pas directement, mais ils les lançaient verticalement de haut eu bas ; car il est évident qu'une branche d'arbre ne peut ôlre lancée à une dislance quelconque du sommet d'un arl)rc touffu. Dans un cas, un Mias femelle, qui était sur un arbre, lança pendant dix minutes une pluie de branches et de fruits lourds à épines, gros comme un boulet de 52, qui réussit U nous éloigner de l'arbre sur lequel elle était. On jouvail la voir brisant les branches et les jetant avec rage, lançant par intervalles un grognement profond pendant l'inspiration et méditant évidemment quelque mauvais coup. » (On the habits of the orang-iitan. — Ann. of tiatur, Hist.y 1856.) On peut remarquer que ce document est tout à fait d'accord avec celui que contient lu lettre citée plus haut du révérend M. Palm. (Voyeip.il?.)
njMEV. 10
ses chasseurs dayacks ; mais il faut dire aussi qu'un mâle énorme, de 4 pieds de hauteur, vécut en captivité sous son observation directe pendant un mois, et qu'on lui reconnut une mauvaise nature. « Il était, dit Mûller, trèssauvage et d'une force prodigieuse, mais faux et méchant au plus haut degré. Si quelqu'un s'approchait, il se levait lentement, avec un sourd grognement, fixait les yeux dans la direction selon laquelle il pensait à diriger son attaque, passait sa .main lentement à travers les barreaux de sa cage et étendant alors ses longs bras, lançait soudainement un coup de griffe, ordinairement au visage. » Il ne cherchait jamais à mordre (quoique les orangs se mordent mutuellement), ses mains sont ses grands instruments d'attaque et de défense.
Son intelligence était très-étendue. Mûllerfait remarquer que quoique, en général les facultés de Torang aient été trop hautement appréciées, si Cuvier avait vu cet individu il n'aurait pas considéré son intellect comme étant seulement un peu au-dessus de celui du chien.
Son ouïe était extrêmement fine, mais sa vue semblait moins parfaite. Sa lèvre inférieure était l'organe principal du toucher et jouait dans l'action déboire un rôle important : il la projetait extérieurement en auge de façon à re- * cueillir la pluie ou la remplir du contenu d'une demi-noix de coco pleine d'eau qu'on lui donnait et qu'il versait dans le canal qu'il formait avec sa lèvre inférieure.
A Bornéo, l'orang-outang des îles malaisiennes prend le nom de mias parmi les Dyacks, qui en distinguent différents genres : les mias pappan ou ztmo, mias kassuei mias ramhi; que ces dénominations se rapportent à des espèces ou seulement à des races et jusqu'à quel point, l'une quelconque d'entre elles peut se trouver identique avec l'orang de Sumatra (et M. Wallace pense que tel est le cas
pour le mias pappan), ce sont là des problèmes qui, jusqu'à ce jour, restent indécis ; la variabilité de ces grands singes est d'ailleurs tellement considérable, que c'est là une question qui offre les plus grandes difficultés. Au sujet des individus que l'on appelle mias pappan^^H. Wallace (1) fait remarquer ce qu'ils sont connus par leur grand volume et par le développement latéral de la face en protubérances graisseuses ou saillies qui recouvrent les muscles temporaux, et que Ton a désignés improprement du nom de callosités, car elles sont très-molles, unies et souples. Cinq individus de cette espèce, que j'ai mesurés, ajoute-t-il, variaient seulement de 4 pieds 1 pouce à 4 pieds 2 pouces de (r",25 à 1",25) en hauteur, des talons au sinciput; la circonférence du corps, variant de 3 pieds à 5^,7 1/2 (1 mètre à l'",22); rétendue des deux bras développés horizontalement, de 7 pieds 2 pouces à 7 pieds 6 pouces (2", 12 h 2'",23), et la largeur de la face de 10 à 13 pouces (0'",25 à 0",33). La couleur et la longueur des cheveux variaient chez les divers individus comme aussi dans les diverses parties du même individu ; quelques-uns offraient un ongle rudimentaire sur le gros orteil, d'autres n'en avaient point du tout; mais d'ailleurs ils ne présentaient aucune différence extérieure sur laquelle on pût établir même des variétés.
Cependant quand on examine le crâne de ces individus, on trouve des différences remarquables dans la forme, les proportions et les dimensions, puisqu'il n'en est point deux exactement semblables ; l'inclinaison du profil et la projection des mâchoires, joints au volume du crâne, offrent des différences aussi marquées que celles qui
(1) Wallace, On Ute orang-outang or mias a f Bornéo {Ann. of nat. Hisl., 1856).
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cxislcnl entre les formes les plus fortement accusées des crânes caucasiens et africains parmi les espèces humaines.. Les orbites varient en largeur et en hauteur, les crêtes crâniennes sont ou simples ou doubles, elles ont beaucoup ou peu de développement, et Tarcade zygomatique change considérablement de volume; ces variations dans les proportions du crâne nous permettent d'expliquer d'une manière satisfaisante les différences marquées que nous offrent les crânes à crête simple et ceux à crête double, sur lesquels on a fondé la preuve de l'exislence de deux grandes espèces d'orangs. La surface extérieure du crâne varie considérablement en dimension comme l'arcade zygomatique et le muscle temporal ; mais ils n'ont entre eux aucune relation nécessaire, un petit muscle coïncidant souvent avec une large surface crânienne, et vice versa; néanmoins les crânes qui ont les mâchoires les plus volumineuses et les plus fortes en même temps que les arcades zygomatiques les plus développées, ont aussi les muscles si volumineux qu'ils se rejoignent sur le sommet du crâne et donnent naissance â la crête osseuse qui les sépare et qui est plus élevée précisénient sur ceux des crânes qui ont la moindre surface; chez ceux qui offrent à la fois une large surface, des mâchoires relativement faibles et de petites arcades zygoma- Uqucs, les muscles, de chaque côté, ne s'étendent pas jusqu'au sommet, mais ils laissent entre eux un espace d'un à deux pouces et tout au long de leurs limites, s'élèvent de petites saillies osseuses. On a vu des formes intermédiaires chez lesquelles les saillies osseuses ne se trouvent que sur les parties postérieures du crâne. La forme et le volume des crêtes osseuses sont donc indépendants de lâge du sujet et sont parfois plus fortement développés cliez les jeunes sujets. Le professeur Temminck alTirme
que la série de crânes du musée de Leyde donne les mêmes résultais. »
M. Wallace cependant put observer deux orangs mâles adultes (mias kassu des Dyacks) si complètement différents d'aucun de ceux-ci, qu'il conclut à leur spécificité distincte. Ils avaient respectivement 3 pieds 8 pouces 1/2 et 3 pieds 9 pouces 1/2 (l'^^l^ et 1",14), ils n'offraient aucune trace d'excroissance jugale, mais, d'ailleurs ressemblaient aux espèces plus grandes. Le crâne n'avait point de crête, mais deux saillies osseuses, larges de 1 pouce 3/4 à 2 pouces (de 0"'.,04 à 0"',05), de même que dans le simia morio du professeur Owen. Néanmoins les dents sont énormes, et, selon toute probabilité, égalent ou surpassent celles des autres espèces. D'après M. Wallace, les femelles des deux genres sont dépourvues d'excroissances et ressemblent aux mâles les plus petits, mais ils ont de 1 pouce 1/2 à 3 pouces en moins (de 0",03 à 0'",07), et leurs canines sont comparativement petites, tronquées en dessous, et dilatées à la base, de même que chez l'individu que l'on nomme simia morio ^ et qui est, selon toute probabilité, le crâne d'une femelle de la même espèce que les plus petits mâles. M. Wallace dit encore que mâles et femelles de cette espèce plus petite se reconnaissent au volume relativement considérable des incisives moyennes de la mâchoire supérieure.
A ma connaissance, personne n'a jusqu'à présent tenté de contester l'exactitude des documents que je viens de rapporter en ce qui touche la manière d'être des deux singes asiatiques anthropomorphes; et, s'ils sont vrais, on doit admettre comme prouvé :
1"* Que ces singes peuvent se mouvoir sur le sol dans l'attitude verticale ou demi-verticale sans aucun appui direct des mains;
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2^ Qu'ils peuvent posséder une voix extrêmement étenéuô^ au point qu'elle est aisément entendue à un ou deux milles de distance ;
5^ Que, quand on les irrite, ils sont capables d'une grande méchanceté et d'une violence excessive, et ceci est spécialement vrai des mâles adultes;
4'' Qu'ils peuvent construire un nid pour y dormir.
Tels étant les faits bien établis touchant les anthro* poïdes asiatiques, la seule analogie nous permet d'attendre des singes africains de semblables particularités, séparées ou combinées ; pour le moins elle annihile toute tentative d'argumentation a priori contre un témoignage quelconque d'observation directe qui viendrait s'ajouter à l'appui de l'existence de telles particularités. Et si l'on pouvait démontrer que l'organisation de l'un quelconque des singes africains s'adapte mieux que celle de leurs parents asiatiques à la position verticale et à l'énergie de l'attaque, il y aurait d'autant moins de motifs pour mettre en doute que les anthropomorphes africains offrent cette attitude à l'occasion et prennent des allures agressives.
Depuis Tyson et Tulpius, les mœurs du jeune chimpanzé en captivité ont été fréquemment et explicitement relatées et commentées. Mais jusqu'à l'époque de la publication du mémoire du docteur Savage, auquel j'ai déjà renvoyé le lecteur, on manquait de témoignages dignes de foi quant à la manière d'être et aux usages des adultes de cette espèce dans leurs forêts natives. Ce mémoire contient la relation de ses observations et des renseignements qu'il a recueillis aux sources qu'il jugeait fidèles pendant qu'il résidait au cap Palmas, aux limites nord-ouest du golfe de Bénin.
Les chimpanzés adultes, mesurés par le docteur Savage,
n'ont jamais dépassé 5 pieds (1",52)'; les mâles atteignaient à peu près cette hauteur.
« Quand ils se reposent, dit Savage, ils prennent d'ordinaire la position assise. On les voit quelquefois debout et marchant ; mais, quand ils se voient découverts, ils se mettent immédiatement à quatre pattes et fuient la présence de l'observateur. Telle est leur organisation, qu'ils ne peuvent se tenir debout ; mais ils s'inclinent en avant. On les voit, pendant qu'ils se tiennent debout, les mains jointes derrière l'occiput ou à la région lombaire, ce qui semblerait nécessaire pour l'équilibre ou l'aisance de leur attitude.
«Les orteils des adultes sont fortement fléchis et tournés en dedans, et ils ne peuvent pas être parfaitement redressés ; si on le tente, la peau forme sur le dos du pied des plis épais qui montrent que le développement complet du pied, nécessaire en marchant, n'est pas naturel. L'atlilude naturelle est à quatre pattes, le tronc reposant sur la faco dorsale des phalanges de la main, qui est notablement agrandie et recouverte d'une peau volumineuse, épaisse comme à la plante des pieds.
« Ils sont fort habiles grimpeurs, ainsi qu'on peut le prévoir d'après leur conformation. Dans leurs gambades, ils se lancent de branche en branche à une grande distance et sautent avec une étonnante agilité. Il n'est pas rare de voir les « vieilles gens, » (selon l'expression d'un observateur) assis sous un arbre, se. régalant de fruit, jacassant amicalement, tandis que leurs a enfants » sautent autour d*eux et vont d'une branche à l'autre avec une bruyante gaieté.
« D'après ceux que Ion voit ici, on ne peut dire qu'ils vivent en troupe, car on en voit rarement plus de cinq ou dix au plus réunis; mais on dit, en invoquant des autorités sérieuses, qu'ils se réunissent souvent en plus
grand noiTibre pour jouer. Celui qui m'a donné ces renseigncineiils avance qu'un jour il en a vu une cinquantaine jouer ensemble, huant, hurlant et battant la caisse avec des bâtons sur de vieux blocs de bois, ce qu'ils exécutent avec une égale facilité par les quatre exlrémilés. Ils ne semblent pas prendre jamais l'offensive et rarement, sinon jamais, ils ne se défendent. Quand ils se voient au moment d'être pris, ils résistent en lançant leurs bras sur leurs adversaires et en cherchant à les attirer en contact avec leurs dents. » (Savage, loc. cit., p. 584.)
En un autre endroit, le docteur Savage est, sur ce même point, trés-explicite :
c< Mordre, dit-il, est leur art principal de défense; j'ai vu un homme qui avait été cruellement mordu au pied par l'un d*eux. Le grand développement de la canine chez Tadullc semblerait indiquer des dispositions carnivores; mais, sauf à l'état de domestication, ils ne le manifestent point; toii( d'abord ils rejettent la chair, mais ils enacquièrent rapidement le goût. Les canines sont développées de bonne heure et sont évidemment désignées pour jouer un rôle important comme instruments de défense. Dès qu'elles sont en contact avec Thomme, le premier mouvement de ranimai est de mordre.
c( Ils évitent les demeures de l'homme et construisent les leurs dans les arbres. Leur forme est plutôt celle d^un 7iid que celle d'une huUe^ ainsi qu'elles ont été erronément désignées par quelques naturalistes. En général, leurs constructions ne s'élèvent pas beaucoup au-dessus du sol. Des branches ou des rameaux sont fléchis ou en partie brisés, puis entrelacés, et le tout est soutenu par une grosse branche ou par une fourche. Quelquefois on pourra trouver l'un de ces nids près de l'extrémité d'une forte branche touffue, à 20 ou 30 pieds au-dessus du sol. L'un de ceux que
DES SINGES ANTIlROPOMOPiPIIES. 153
j'ai VUS dernièrement ne pouvait pas elrc à moins de 40 pieds, et, plus probablement encore, il était à 50 pieds ; mais c'était là une hauteur inusitée.
« Leur habitat n'est pas permanent, mais il se modifie selon les exigences de la nourriture, de la solitude et selon les circonstances. Nous les voyons plus souvent dans des régions élevées ; mais cela dépend de ce fait, que les terrains bas étant plus favorables que les au Ires pour la culture du riz sont plus fréquemment défrichés; il s'ensuit que nos chimpanzés ont le plus grand besoin d'arbres
convenables pour leurs nids II est rare de voir sur le
môme arbre ou dans le même voisinage plus d'un ou de deux nids ; on en a trouvé cinq, mais c'était là un cas exceptionnel.
« Ils sont très-malpropres dans leurs habitudes... C'csl une tradition généralement répandue parmi les indigènes que les singes furent à une certaine époque membres de leur. propre tribu; qu'à cause de leurs mœurs dépravées, ils furent expulsés de toute société humaine, et qu'en raison d'une persistance obstinée dans leurs hideuses inclinaisons, ils en sont venus à leur état actuel de dégénérescence et d'organisation physique. Ces indigènes, néanmoins, ne se privent pas d'en manger et en considèrent la chair comme très-agréable au goût quand elK* est cuite avec de l'herbe et de la pulpe de noix de coco.
« Les chimpanzés montrent un degré très-remarquable d'intelligence, et la mère manifeste beaucoup d'affection pour ses petits. La seconde femelle que nous avons décrite était, lorsqu'on la découvrit, sur un arbre avec son compagnon et deux petits (un mâle et une femelle) . Son premier mouvement fut de descendre très- rapidement et de se sauver dans le taillis avec son compagnon et la petite femelle.
iU HISTOIRE NATURELLE
« Le jeune mâle étant resté en arrière, elle retourna vite à son secours ; elle monta sur l'arbre et le prit dans ses bras ; à ce moment elle fut tuée, et la balle traversa Tavant-bras du petit, dans sa route vers le cœur de la mère.
«Dans une autre circonstance, quand la mère fut découverte, elle resta sur l'arbre avec sa progéniture, suivant anxieusement les mouvements du chasseur. Quand il visa, elle fit un mouvement avec sa main, précisément de la même façon qu'un être humain, comme pour dire de ne pas tirer et de s'en aller. Lorsque les blessures qu'ils reçoivent ne sont pas instantanément mortelles, oYi sait qu'ils en arrêtent le sang en pressant avec la main sur la région frappée, et quand cela ne réussit pas, ils y appliquent des feuilles et du gazon. Quand ils sont atteints par la balle, ils poussent soudain un cri aigu semblable à celui d'un être humain dans une détresse soudaine et violente. »
On affirme toutefois que la voix ordinaire du chimpanzé est rude, gutturale et peu grave, quelque chose en somme qui ressemble à « whoo-whoo » {loc. cit. y p. 365).
Les analogies qu'offrent le chimpanzé et l'orang dans la construction de leurs nids et dans les procédés qu'ils emploient à cet effet sont extrêmement intéressantes; mais, d'un autre côté, l'activité du premier et sa tendance à mordre sont des particularités par lesquelles il ressemble aux gibbons. Quant à leur lieu géographique, les chimpanzés que l'on trouve dans la Sierra Leone au Congo, rappellent plutôt l'un des gibbons que l'un ou l'autre des singes anthropomorphes, et il n'est pas improbable que, de môme que pour les gibbons, on puisse en compter plusieurs espèces répandues sur Taire géographique du genre.
Le même excellent observateur à qui j'ai emprunté le tableau précédent des habitudes du chimpanzé adulte, a
publié il y a quinze ans une description du gorille qui a été confirmée par des observateurs subséquents dans la plupart de ses points essentiels et à laquelle si peu a élé réellement ajouté depuis, que pour rendre justice au docteur Savage, je la reproduirai presque en entier (1).
« On doit avoir présent à l'esprit, dit-il, que ma relation est fondée sur les témoignages des indigènes de cette ré-, gion (le Gabon). En même temps, il sera peut-être convenable que je fasse remarquer qu'ayant été là missionnaire résidant pendant plusieurs années, étudiant en des rapports continuels l'esprit et le caractère africain, je me sentais suffisamment préparé pour discerner la vérité dans leurs assertions et pour en apprécier le degré de probabilité. Étant, en outre, familiarisé avec l'histoire et avec les habitudes de son intéressant compatriote [TrogL niger, Geoffroy), j'élais en état de rapporter à qui de droit les détails qu'ils me donnaient sur deux espèces qui, habitant les mêmes localités et offrant de grandes similitudes de mœurs, sont souvent confondues dans l'esprit de la masse, d'autant plus que peu parmi les indigènes, à l'exception des trafiquants et des chasseurs, ont jamais aperçu l'animal en question.
c< La tribu d'où nous avons tiré les renseignements que nous possédons sur le gorille et dont le territoire constitue son habitat est celle qui porte le nom de mpongwe, qui occupe les deux rives du fleuve Gabon, depuis son embouchure jusqu'à 50 ou 60 milles en remontant...
« Si le mot pongo est d'origine africaine, il est probablement une corruption du mot mpongwey nom de la tribu en question, qui a été appliqué ensuite au territoire même
(1) Voyez Notice ofthe extemal characters and habits of Troglodytes goiiUa (Boston Journal of natural Historyy 1847).
Goo
ihCi IIISTOIRK NATURELLE
qu'elle occupe. Le nom local qui désigne le chimpanzé est, pour autant qu'on peut le rendre en son anglais, enche-éko^ d'où sans doute provient le terme ordinaire jocko. La déno--
TiG. 11. — Le Gorille d'après Wolf.
mination mpongwe pour son congénère nouveau est enyécm-, en prolongeant le son de la pi'emièrc voyelle et en 'î prononçant légèrement la seconde.
« L'habitat de Teiige-ena est à rinlérieur de la basse Guinée, tandis que celui de l'engé-eko est près du littoral. i • « Sa hauteur est d'environ 5 pieds (1°, 52); il a les épaules larges, hors de proportion avec cette hauteur, et recouvertes de grossiers poils noirs, que l'on dit être arrangés de la même façon que ceux de l'engé-eko ; avec l'âge ils deviennent gris, ce qui a donné naissance à cette fable que les deux singes offrent deux couleurs différentes.
«Tête. Les traits saillants de la tête sontla grande largeur et l'allongement de la face, la profondeur de la région des molaires, les branches montantes de la mâchoire inférieure ctantsituées très-profondément et s*élendant très en arrière, et enfin la petitesse relative des proportions du crâne ; les yeux sont très-larges et offrent, dit-on, comme ceux de Tengé-cko, une couleur noisette clair ; nez large et plat légèrement saillant vers la racine, museau large, lèvres et menton proéminents, parsemé de poils gris; la lèvre inférieure est extrêmement mobile, et quand l'animal est en colère, capable de s'allonger noiablement ; elle pend alors sur le menton; la peau du visage et des oreilles est nue et d'un brun foncé, voisin du noir.
« Le trait le plus remarquable de la tête est une saillie élevée, ou crête chevelue tout le long de la suture sagittale; celte crête rejoint une saillie transversale analogue, mais moins proéminente, qui court du revers d'une oreille à l'autre. L'animal a la faculté de mouvoir librement en avant et en arrière la peau et les muscles qui recouvrent le crâne ; loi'squ'il est, en colère ou lors qu'il la contracte fortement, les muscles sourciliers, ramenant inférieurement la crêle chevelue et en dirigeant la pointe en avant, de façon à offrir un aspect indescripliblement féroce.
« Cou court, épais et velu, poitrine et épaules très-larges, et que l'on dit avoir amplement le double du volume de
l'egné-eko ; bras très-longs , atteignant quelque dislance en dessous du genou, l'avant-bras beaucoup plus petit que le bras; mains très-larges, pouces plus volumineux que les doigts.
« Sa démarche est traînante ; le mouvement du corps, n'est jamais vertical comme celui de l'homme, mais incliné en avant; il a quelque chose du roulis, ou, si l'on veut, d'un balancement latéral. Ses bras étant plus longs que ceux du chimpanzé, il ne s'arrête pas autant en marchant, car, de môme que cet animal, il s'avance en lançant ses bras en avant, laissant les mains sur le sol et donnant en-
Fic. Jti. — Le Gorille en marche, d'après Wolf.
suite au corps, entre elles, un mouvement qui est à moitié un saut et à moitié une oscillation; dans cet acte, on dit que le gorille ne fléchit pas ses doigts, à l'instar du chimpanzé, qui se repose sur la face doi'sale des phalanges, mais il les étend de manière à faire un point. d'appui de la main. Quand il prend l'attitude de la marche à laquelle on dit qu'il est très-enclin, il tient son énorme corps en équilibre, en fléchissant ses bras au-dessus de sa tête.
(c Ils vivent en troupes^ mais moins nombreuses que celles
des chimpanzés : en général les femelles sont plus nombreuses que les mâles. Mes interlocuteurs s'accordent tous pour avancer qu^on ne voit dans une seule bande qu'un seul adulte mâle; que quand les jeunes mâles grandissent un conflit» s'élève pour savoir qui dominera, et en tuant ou en chassant les plus faibles, le plus fort s'établit comme chef de la communauté. »
Le docteur Savage réfute les contes répandus sur les gorilles qui enlèvent les femmes et qui combattent victorieusement les éléphants, et il ajoute ensuite :
c< Leurs habitations, si Ton peut les appeler ainsi, sont semblables à celles des chimpanzés et consistent simplement en quelques bâtons et branches touffues que supportent les fourches et les grosses branches des arbres. Elles ne sont point couvertes et ne sont occupées que la nuit.
« Ils sont extrêmement féroces et prennent toujours l'of^ fensive; ils ne fuient pas, comme le chimpanzé, devant rhomme; ils sont un objet de terreur pour les naturels, qui jamais ne les combattent, si ce n'est pour s'en défendre. Le petit nombre de ceux qui ont été pris avaient été tués par les chasseurs d'éléphants et les trafiquants indigènes, au moment où ils se précipitaient soudain sur les hommes dans leur traversée des forêts.
c< On dit que quand le mâle est découvert le premier, il pousse un cri terrible qui retentit au loin à travers la forêt, quelque chose comme kh-ahl kh-ahl prolongé et vibrant. Ses mâchoires énormes sont largement ouvertes à chaque expiration ; sa lèvre inférieure tombe sur le menton ; la crête chevelue et l'aponévrose occipoto-frontale sont contractés sur les sourcils, offrant un indicible aspect de férocité.
c< Au premier cri^ les femelles et les petits disparaissent
i60 HISTOIRE NATURELLE
rapidemcnl. Le mâle s'approche de son ennemi avec fureur, en poussant rapidement une série de cris horribles ; le chasseur rallend, le fusil élendu, et s'il n'est pas sûr de son but, il permet au gorille de saisir le canon ; au moment où celui-ci, selon son habitude, le porte à sa bouche, le chasseur fait feu. Si le coup rate, le canon (au moins celui du fusil ordinaire, qui est mince), est broyé entre les dénis et le combaL est bientôt fatal au chasseur.
a A l'état sauvage, leurs habitudes sont en général les mêmes que celles du troglodytes niger; ils bâtissent négligeammcnt leurs nids sur les arbres, vivent des mêmes fruits et changent leurs lieux de rendez-vous, selon la force des circonstances. »
Les oliscrvations du docteur Savage ont été augmentées et confirmées par celles de M. Ford, qui axommuniqué, en 1 85'2, à l'Académie des sciences de Philadelphie, un travail intéressant sur le gorille. Citons les remarques de cet auteur, quant à la distribution géographique du plus grand de tous les singes anthropomorphes :
« Cet animal habile la série des montagnes qui traversent l'intérieur delà Guinée, du Camerones, au nord, à Angola, au sud, à environ 100 milles à l'intérieur, dans le pays que les géographes désignent du nom de montagnes de Cristal. le ne saurais déterminer, ni au nord ni au sud, la limite de l'habitat de cet animal. Mais cette limite est sans doute à quelque dislance au nord de cette rivière (le llcuvc Gabon). J'ai été en mesure de m'assurer moi-même de ce fait, dans une excursion récente aux sources de la rivière de Money ou de Danger^ qui se jette à la mer, à environ 00 milles de ce lieu. On m*a appris (et, à ce que je pense, de bonne source) qu'ils sont très-nombreux, dans les montagnes au sein desquelles cette rivière prend sa source, ainsi que fort avant au nord de celle-ci.
DBS SINGES ANTHROPOMORPHES. 161
c( Au sud, cette espèce s'étend vers la rivière de Congo, ainsi que me l'ont rapporté les trafiquants indigènes qui ont parcouru la côte située entre le Gabon et cette rivière. J'ignore s'ils s'étendent au delà de ce point. On ne trouve en général de gorilles qu'à quelque distance de la mer ; selon mes meilleures informations, il ne s'en approche nulle part aussi près qu'au sud de la rivière du Congo, où on en a découvert à 10 milles de la mer. Ceci, toutefois, est de date récente ; quelques-uns des plus vieux indigènes mpongwe m'ont dit qu'autrefois on ne le rencontrait qu'aux sources de la rivière, mais qu'à présent on peut le rencontrer à une demi-journée de son embouchure. Autrefois il occupait les sommets montueux que' les Buschmen seuls habitent, mais maintenant il s'approche audacieusement des plantations des Mpongwes. Telle est, sans aucun doute, la raison de la rareté des informations anciennes ; car les trafiquants ayant, depuis un siècle, fréquenté ces parages, les occasions n'auraient pas manqué de se renseigner sur cet animal, et des spécimens tels que ceux qui ont été amenés ici depuis une année n'auraient pu être exposés sans attirer l'attention des hommes les plus nuls. »
L'un desindividus examinés par M. Ford pesait 1 70 livres, non compris les viscères thoraciques et pelviens, et mesurait 4 pieds de circonférence à la poitrine. Cet écrivain décrit si minutieusement et avec tant de pittoresque l'attaque du gorille, quoiqu'il ne prétQqde pas un moment en avoir été témoin, que je suis tenté de reproduire en entier cette partie de son travail, afin que l'on puisse le comparer (1) avec d'autres récits :
ce Quand il attaque, il se dresse toujours sur ses pieds,
(i) DuChaillu a £ait plusieurs récits de combats avec les gorilles; le plus saississant est à la page 146 do ses Voyages et aventures. Plus loin il résume dans les termes suivants ses observations sur la chasse : « Quand je surpreonsLEY 11
bien qu'il s'approche de son adversaire en se tenant courbé.
« Quoiqu'il ne fasse jamais le guet, dès qu'il entend, qu'il voit ou qu'il flaire un homme, il pousse immédiatement son cri caractéristique, se prépare au combat et prend toujours l'offensive ; son cri est plutôt un grognement qu'un hurlement, il ressemble à celui du chimpanzé en colère, mais il est beaucoup plus grave, on dit qu'on peut l'entendre à une grande distance. Il se prépare au combat en emmenant à une petite distance les femelles et les petits qui l'accompagnent d'ordinaire, puis il revient bientôt, avec sa crête chevelue redressée et dirigée en avant et sa lèvre inférieure fortement abaissée. Il lance en même temps son cri habituel, qui semble avoir pour but de terrifier son adversaire. Soudain, à moins qu'il ne soit mis hors de combat par une balle bien dirigée, il se jette sur son antagoniste, et le frappant avec la paume de ses mains, ou bien le saisissant d'une étreinte à laquelle on ne peut échapper, il le précipite sur le sol et le déchire de ses dents.
ce On dit qu'il saisit un fusil et qu'il en broie immédiatement le canon entre ses dents. Le naturel sauvage de cet animal s'est bien révélé par la fureur implacable d'un petit qui a été amené ici. Il avait été pris très-jeune et élevé pendant quatre mois; plusieurs moyens avaient été employés pour l'apprivoiser, mais il resta incorrigible au point qu'il me mordit une heure avant de mourir. »
liais un couple de gorilles, le mâle était d'ordinaire assis sur un rocher ou contre un arbre dans le coin le plus obscur de la jungle ; la femelle mangeait à côté de lui, et ce qu'il y a de singulier, c'est que c'était presque toujours elle qui donnait Talarme en s'cnfuyant avec des cris perçants. Alors le mâle, restant assis un moment, et fronçant sa figure sauvage, se dressait ensuite avec lenteur sur ses pieds, puis jetant un regard plein d'un feu sinistre sur les envahisseurs de sa retraite, il commençait à se battre la poitrine, à redresser sa grosse tète ronde, et à pousser son rugissement formidable. Le hideux aspect de ranimai, à ce moment, est impossible ï décrire > (p. 595).
M. Ford ne croit pas aux récits qui prétendent que les gorilles se bâtissent des maisons et chassent l'éléphant ; il ditquepas un indigène bien informé n'y ajoute foi. Ce sont là des contes d'enfants.
Je pourrais, en ténaoignage des mêmes faits, faire une autre citation, qui, à ce qu'il me semble, serait moins soigneusement pesée et contrôlée; je l'emprunterais aux lettres de BIM. Franquet et Gautier Laboullaye ajoutées au mémoire de M. I. Geoffroy Saint-Hilaire, que j'ai déjà cité. Si Ton a présent à l'esprit ce que l'on sait de l'orang et du gibbon , les relations du docteur Savage et de M. Ford ne me semblent pas pouvoir être équitablement critiquées par des considérations a priori. Ainsi que nous l'avons vu, les gibbons prennent rapidement l'attitude verticale, mais, en vertu de sa conformation, le gorille est bien mieux disposé que le gibbon lui-même à prendre cette attitude. Si les sacs laryngiens des gibbons tirent leur importance, ainsi que cela est très-probable, de ce qu'ils donnent de retendue à une voix qui peut être entendue à une demi-lieue de distance, le gorille, qui a des sacs semblables, plus largement développés et dont le volume est cinq fois celui du gibbon, peut bien être entendu à une distance double. Si l'orang combat avec ses mains, les gibbons et les chimpanzés avec leurs dents, il est assez probable que le gorille peut l'un ou Taulrc et même l'un et l'autre ; et Ton ne saurait rien dire contre ce fait que le chimpanzé et le gorille construisent un nid, lorsqu'il est prouvé que l'orang-outang exécute habituellement cet acte. En présence de tous ces témoignages publics, vieux de dix ou quinze ans, n*est-il pas surprenant que les assertions d'un voyageur moderne qui, pour ce qui est du gorille, a fait très-peu de chose de plus que de reproduire sur sa propre autorité les assertions de Savage et de Ford aient rencontré une si acerbe et si violente opposition?
Abstraction laite de ce que l'on connaissait antérieurement, le résumé et la substance de ce que M. Du Cbaillu a affirmé au sujet du gorille, comme étant de son observation |)roprc, est que, en s^avançant pour attaquer, ce grand animal frappe sa poitrine avec les poings. J'avoue que je no vois rien dans cette assertion de très-improbable ou de bien digne d'une discussion.
En ce qui touche les autres singes anthropomorphes de l'Afrique, M. Du Chaillu ne nous apprend absolument rien qui soit de son propre fond au sujet du chimpanzé ordinaire. Mais il nous fait connaître une espèce ou une variété chauve, lenschiego-mboiwe{i)j qui se construit lui-même un abri et un autre, genre rare, qui aurait une face relativement petite, un angle facial très-ouvert et une note vocale particulière qui ressemble à « kooloo (2). »
Comme l'orang s'abrite de lui-même sous une grossière
(1) Voici ce qbe dit Du Cbaillu du nshiego-mbouve : « 11 habite indifieremincnt le même pays que le gorille ; il est plus petit, plus doux, moins fort; son nid est beaucoup mieux construit; il se compose de feuilles serrées et tassées de manière k laisser couler la pluie; les branchages de Tabri sont attachés au tronc par des lianes. Le toit a 6 ou 8 pieds de diamètre (p. 405). I^s liens sont si habilement noues, et les toits si habilement disposés, qu'à moins d*avoir vu un de ces singes en possession de son domicile, je pouvais à peine m*imaginer que ce ne fût pas l'ouvrage d'un homme... Cette construction est arrondie et se termine en dôme (p. 259). » Du Chaillu énuriièic les caractères distinctifs du nshsiego-mbouvc ; mais ils ne sont pas très-concluants. Ce qu'il y a de plus précis, c'est que ce singe est chauve. Du Cliaillu propose de l'appeler trogL calvus.
(2] « Le koolo-kamba a pour caractère distinctif une téta très-ronde; des espùcoâ de favoris encadrent la face et le menton; la face est arrondie, les pomuieltcs saillantes, les joues creuses; les mâchoires ne sont pas très-proéniincntes ; elles le sont moins que dans toute autre espèce de singes. Le poil est noir et très-long sur les bras , qui, cependant, n'en ont pas du tout dans de certaines parties (p. 504). La capacité du crâne, proportion gardée de la taille de T animal, est un peu plus grande que chez le gonlle ou chez le nshicgombouvé. » (Du Cbaillu. Aventures et voyages, etc., p. 305.)
couverture de feuilles et que le chimpanzé ordinaire, selon cet observateur éminemment digne de foi, le docteur Savage, produit un son semblable à whoo-whoo^ les raisons ne sont point claires pour lesquelles on a sommairement repoussé les assertions de M. Du Ghaillu.
Si donc je me suis abstenu de citer l'ouvrage de M. Du Ghaillu, ce n'est pas que j'aie reconnu aucune improbabilité inhérente à ses assertions, touchant les singes anthropomorphes, ni que j'aie aucun désir de jeter un doute sur sa véracité ; mais parce que, dans mon opinion, aussi longtemps que ces récits demeureront dans leur état présent de confusion inexpliquée et apparemment inexplicable^ ils n'ont aucun droit à l'authenticité, quant à un sujet quelconque, quel qu'il soit.
Ils peuvent être vrais, mais ils ne sont pas prouvés.