LE PROBLÈME DES ORIGINES
L’origine du monde et de l’univers a toujours été pour l’esprit humain une préoccupation considérable à laquelle il a fallu donner un aliment; il a demandé impérieusement une solution claire et complète, cl les solutions n’ont pas manqué. Tantôt, elles se sont [uésentées sous la forme d’une fatale nécessité, tantôt, sous celle d’une tradition, tantôt, sous celle d’une révélation surnalurcllc, quelquefois aussi elles ont été données comme le produit direct de la science ou de la perspicacité de leurs auteurs. Il \ade soi (pie sur
LK IMtOnii;MK llKS ORKil.NES. 5
un pareil sujet tout a (f‘lé dit, tout a été supposé, tout a été affirmé, tout aussi, juscpi’au fait môme d’une origine quelconque, a été nié.
Dans ces derniers temps, la seule école philosophique qui, de nos jours, se soit présentée avec un système complot embrassant tout le savoir humain, a tracé il est vrai une ligne profonde de séparation entre ce qu’il est donné à l’homme de connaître, et qui fait l’objet des sciences et ce qui échappe à sa connaissance. Les causes premières et finales, les origines et les destinées rentrent dans celte dernière catégorie, à ce point que la (|uestion de l’unité ou de la pluralité des hommes en tant qu’espèces naturelles a été rejetée comme non scientifique par les disciples du positivisme. A plus forte raison, le problème fondamental des commencements est-il déclaré a jmovi
insoluble comme non vérifiable. « Toutes les
questions absolues, a écrit récemment M. Littré, c’est-à-dire les questions qui s’occupent de l’origine et de la fin des choses, sont hors du domaine de la connaissance humaine et par conséquent ne peuvent plus diriger les esprits dans la recherche, les hommes dans la conduite et les sociétés dans le dévelop|iement. L’origine des choses, nous n’y avons pas été; la fin des choses, nous n’y sommes pas; nous n’avons doncaucun moyen de connaître ni cette origine, ni celle fin (1). »
(1) Lillrc, A. Comte et la philof^ophic positive. 1863, p. 107.
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INTROKDCTION.
A s’en tenir l:'i, il semblerait donc que, dans l’homme éminent qui personnilie l’esprit du positivisme, tout elîort dans cette direction est frappé de stérilité. Mais quand bien même telle serait sa pensée — et nous montrerons qu’elle est autre — elle ne pourrait servir de méthode qu’à un petit nombre de savants peu soucieux de sortir du cercle d’un certain nombre de recherches spéciales. Qu’on le veuille ou non, le problème des origines s’impose tyranniquement à l’esprit de la grande majorité de ceux qui, délivrés un moment des plus dures nécessités de la vie, ont le loisir de réfléchir; de telle sorte qu’à mes yeux celui tpii se déclare impuissant à le résoudre, renonce à toute part importante dans la direction mentale de l’humanité. C’est pourquoi il faut accueillir avec bienveillance et sans aucune systématique hostilité toute tentative scientifique destinée à jeter quelque lueur sur une question dont la solution, vraie ou fausse, mais acceptée, a donné l’empire du monde intellectuel.
Restituons donc, jiour combattre une citation dont on a abusé, la |)ensée sinon de l’initiateur, au moins du maître véritable de cette pbilosopbie, qui a dit • lans l’un de. ses plus récents écrits : « Ce qui est au delà, soit maléi iellemcnt le fond de l’espace sans bornes, soit intellectuellement renebaînement des causes sans terme, est absolument inaccessible à l’esprit humain. Mais inaccessible ne vent pas dire
LE PROItLÊME DES ORIGINES, nul et non existant. L’immensité, tant matérielle qu’intellectuelle, tient j)ar un lien étroit à nos connaissances, et ne devient que par cette alliance une idée jK)sitive et du même ordre, je veux dire que, en les touchant, en les bordant, celte immensité apparaît sous un double caractère, la réalité et l’inaccessibilité. C’est un océan qui vient battre notre rive et pour lequel nous n’avons ni barque, ni voile, mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable (1). »
Où trouver une plus magnifique expression de la nécessité où nous sommes, non de repousser le problème de l’origine, mais de reconnaître qu’elle est dans l’immensité, c’est-à-dire qu’il n’en existe pas de concevable?J)ans tous les cas, nulle philosophie, nulle autorité, nulle force ne peuvent obliger l’esprit à renoncer à celte investigation. Et si l’on pouvait sup{K)serque la science dût répondre toujours, qu’elle s’interdît toute recherche des origines , je dois ici le répéter, la science aurait abdiqué en faveur d’mie cosmogonie quelconque, alors même, on l’a vu, que son absurdité heurterait jusqu'au sens commun le plus vulgaire.
La science, en effet, n’est plus, ainsi que jusqu’à ce jour on l’a considéré, une sorte de domaine isolé dont les maîtres se livrent à des spéculations phy-
(1) Littré, K. Comte et ta yhilo$ophu }H)sitU'e, 180.", p. M9.
INTUODijCTION.
siques et mf*laiiliysi(iiios sur le vrai, el n’onl d’aulre souci que la culture abstraite d’une branche de savoir; sous peine de mourir faute de sève, il faut qu’elle entre dans le cours de la circulation générale; et je dirai plus, il faut qu’elle anime de son souffle et qu’elle donne des méthodes à tout ce qui, pour l’esprit humain, est actuellement matière à démonstration ou à foi. Il faut donc que dans la mesure où elle le juge possible, elle pénètre avec les cosmogonies dans toutes les questions qui étaient autrefois l’apanage incontesté des poètes et des théologiens.
La difficulté qiii arrête bien des esprits tient à une scrupuleuse mais dlusoire bonne, foi. Nous sommes dans le fini, et notre solution est à l’infini ; nous ne pouvons concevoir que dans le tenq)s et dans l’espace, et nous sentons que notre origine est au delà de toute étendueappréciable. En sorte (pie nous ne pouvons que monter de sommets en sommets, découvrant des horizons toujours nouveaux, sans jamais avoir l’espérance d’arriver à une hauteur suprême. Tout au contraire, à mesure que nous montons et que notre horizon s’étend, ce qui est à nos pieds perd la netteté et la lumière, se trouble et s’obscurcit, et cel>eudant, livrés à la contemplation des images lointaines, nous négligeons ce qui nous entoure el nous [iresse de toutes parts.
La bonne foi lient à ce qu’én réalité ne pouvant nous rendre un compte vérifiable que des impressions