‹ De la place de l'homme dans la natureChapitre 28 sur 49 · LES A^THUOPOÏDES ET LES HOMMES · texte numérisé non relu

LES A^THUOPOÏDES ET LES HOMMES

quée, comparable à celles du Mexique el du Pérou, par rapport aux tribus du nord de l’Amérique et de l’Australie. Ce fait incontestable, que M. Brocaa comparé 4 l’aptitude à la domestication ou à son impossibilité, éclaire l’une des lois du progrès organique qui, ainsi que Danvin, l’a admirablement montré, n’est ni universel, ni constant.

M. Littré, dans ses éloquentes Paroles de 'philosophie jmüive, a noté quatre degrés successifs dans le déve- ■ loppement humain : le besoin, dit-il, qui est le degré inférieur et premier; le moral, qui est le second; le sens et la culture du beau, qui est le troisième, et la science, qui est le quatrième. Dans un écrit tout récent sur les Phases sociales, M. Letourneau a établi sur des faits solides une succession analogue, à laquelle il donne les besoins comme mobile, en distinguant des besoins végétatifs, sensitifs, moraux et affectifs, et scientifiques (1). Des travaux de cet ordre, et non de vaines spéculations métaphysiques sur l’essence des êtres, nous donneront quelque jour les véritables lois du progrès humain.

Mais laissons ces questions compliquées et résumons ces données ; nous avons vu que les races humaines contemporaines les plus inférieures ne s’élèvent que de fort peu de degrés au-dessus de certains animaux. Pour autant que nous en pouvons juger,

(1) Letourneau, Bulletins de la Société d'anthropologie, 1867.

INTRODUCTION

les hommes des époques les plus reculées parmi ceux (pii nous oui laissé des documenls positifs de leur existence sur le sol européen, n’étaient pas supérieurs aux Mincopies, aux Australiens et aux Esquimaux, si même — et telle est l’opinion deM. Roujou (1) — ils ne lui étaient inférieurs. Or, à moins de supposer que l’homme civilisé n’a pas d’ancètres, il faut reconnaître en tout cas que nos ancêtres se rapprochaientinfiniment plus que nous du gorille, qui se construit des huttes, et de l’orang-outang, qui se façonne des bâtons dans les bois de Bornéo; on peut donc se demander s’il y a eu pour l’homme, avant l’âge de pierre, un âge où le bois seul était en usage, mais déjà la date des êtres qui se fabriquaient de grossiers instruments de silex est incalculable; d’ailleurs la nature même de l’outil ne nous permettra sans doute jamais d’en décider, si tant est que le mot jamais, en matière de découvertes paléonlologiques, puisse trouver une place légitime. Mais il y a un âge de bois {X)ur les singes, et même, selon sir .1. Lubbock, un âge de pierre.

« L’homme faible et chétif, errant et nu, sans industrie et presque sans armes, » selon les expressions de M. Broca, voilà l’homme qu’il faut comparer aux animaux, et non celui qui, poussé par l’instinct de son développement souverain, agrandit chaque jour la distance qui l’en sépare, en détrui-

(I) A. Rnujon, fierherrhi’n sur l'iUie de pierre quaternaire dans les environs de l^iiris. Kucclli'nt r«-sumr Irès-priVis pt iW-s-savant de la question.

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sant tous ceux qu’il ne peut utiliser pour ses besoins.

En dehors d’un parallèle collectif, la comparaison des aptitudes isolées est loin de nous permettre de nous croire d’une autre essence que le règne animal tout entier, et il est facile de montrer que certains animaux possèdent souvent à un degré supérieur facultés spéciales sur le nombre et la nature des-^.^' quelles il est difficile de s’entendre. Ici encore il nous'^

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faut renvoyer aux Bulletins de la Société d'anthropn- ^ logie, qui a consacré une partie de ses séances,

1865, 1866 et 1867, à l’étude comparée des facultés mentales de l’homme et des animaux. Là toutes les faces (le la question sont diversement envisagées par des hommes du plus gi’and savoir, et notamment par MM. Pruner-bey et Broca ; il est difficile qu’il reste un doute sur l’identité de la nature des opérations mentales dans toute la série animale à ceux qui auront lu et contrôlé le mémoire de M. Broca, qui se termine par cette heureuse citation de Montaigne : « 11 y a des ordres et des degrés, mais c’est soubs le visage d’une mesme nature. »

M. le professeur Bischoff vient de publier un travail cràniologique sur les singes anthropomorphes, où il est de nouveau question de la différence qualitative, et non-seulement quantitative de l’intelligence des animaux et des hommes, et le trait distinctif capital

' Bischoff, Veber die Verachiedenheit in der Schiidelbildung des Gorillu. Cbintfiansc und Orang, etc. Munchen, 1807. ,

INTRODUCTION

que nous donne le savant anatomisl'e est toujours cette faculté de SC réfléchir sur lui-mème et de méditer sur ses origines, ses destinées et sa nature qui est si libéralement accordée à tous les hommes. M. Bischoff suppose ici sans nul doute que « tous les hommes » sont professeurs de philosophie dans quelque université allemande. Cependant il pourrait s’apercevoir, pour peu qu’il observe attentivement les hommes illettrés — et bien des lettrés — même sans aller en Australie ou en Afri(|ue, que de tels problèmes n’ont -jamais occupé l’esprit que très-exceptionnellement.

Mais, ainsi que le dit M. Huxley, l’orgueil humain ne se résigne pas aisément .à se croire pétri du même limon que les êtres inférieurs. I^e charretier cruel, qui donne chaquc-jour dans nos rues l’exemple de la férocité, se croit issu des dieux de même que le fervent disciple de la généalogie biblique se croit fait à leur image, et à travers toutes les dissemblances aj)parcntcs, leur morale est comme la logique, uniforme et impitoyable : l’enfer éternel ou les châtiments sanglants à ceux qui, succombant sous le fardeau, ne peuvent traverser sans faiblir leurs dures épreuves. Aussi, pour répondre une fois de plus à des critiques sentimentales sur la dignité et la moralité humaines, je dirai que l’une et l’autre sont du côté de ceux qui croient à l’évolution progressive des êtres et qui mettent l’orgueil, non dans le passé, mais dans l’avenir.

Que le lecteur et JM. Huxley lui-même me pardon-

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ncnl celte longue Introduction, qui s’écarte quelque peu des sujets plus précis traités dans ce volume, et qu’ils me permettent de me justifier : lorsque j’ai commencé cette traduction, j’avais déjà été frappé par la lecture du texte anglais à une époque où l’occasion deie traduire ne s’était pas présentée; mais j’avoue que les réserves expresses et la méthode rigoureuse de M. Huxley m’avaient séduit bien plus que les déductions que l’on pourrait tirer d’un parallèle anatomique éuiineinment empreint des théories de Lamark et de Darwin; ces théories mêmes, je les avais déjà exposées, sinon en adversaire, du moins en critique plein de défiance. Mais à mesure que je traduisais, vérifiant çà et là, lisant et relisant, et écoutant partisans et ennemis de ce que l’on appelle le darwinisme, je sentais uies défiances s’évanouir cl mes scrupules disparaître.

La traduction faite, j’étais partisan convaincu de la imitabililé des formes et, en définitive, du progrès organique. Si une telle modification dans mes opinions avait en quoi que ce fût besoin d’excuses, d’illustres exemples m’en fourniraient ; car prcs(|ue tous les grands naturalistes de l’Allemagne, de l’Angleterre, de la Suisse et de l’Italie n’ont admis, même partiellement, ces principes qu’après les avoir combattus. Or, celle hilroduclion n’est que le développement dos phases par lesquelles j’ai passé pour arriver à mes convictions actuelles, phases que j’ai résumées en cinq divisions dont voici l’enchaînement :

liNTItODUCTION.

L’iioninic n’;i p:is toujours existe ; certaines ioriues de la vie organique existaient avant lui : ou il en dérive ou il n’en dérive pas. S’il n’en dérive pas, son existence est surnalui’cl le ou miraculeuse, ce qui est nonseulement liypotliétique, mais contradictoire ou tout au moins imlémonlrahle. On sait en ciTet que rien ne naît de rien, et comme tout cliange sans cesse, tout est nécessairement une translbrmation ; donc les formes vivantes dérivent les unes des autres, et jusqu’au jour où on aura démontré qu’il peut s’en former de toutes pièces là où il n’y en avait pas, on sera en droit de dire qu'elles ont toujours existé, nécessairement sous d’autres formes’, ce queconlirme la paléontologie. Mais pour que ces vues puissent se soutenir, il faut vérifier trois ordres similaires défaits, savoir: la non-lixité de l’espèce, la transformation des types (1) et établir la série animale que traversent les espèce^ modiliées graduellement. 11 faut enlin appliquer aux hommes les idées déduites de cet examen.

Tel a été le plan que, naturellement, j’ai suivi ; personne mieux que moi ne peut ap|)récier ses lacunes et l’insuflisancc des détails dans l’exécution. Mon ambition est d’être lu, non avant le texte traduit, mais après ; et mon espoir d’avoir tracé un cadre dans le-

(I) Au moment de metlrc sous presse, on nous eominunii|ue une eicellente brochure de M. G. l’eniielier sur la Mutabüilé dea formes organiques-, nous regrettous exlrèmcinent de n'avoir pas connu jdus toi ce travail récent, mais nous esirérons nous en servir dans les noies du telle de M. Huxley.

LES ANTHKOl’OibES ET LES HOMMES.

quel toutes les questions de la biologie ontologique peuvent trouver leur place, quelles que soient les solutions particulières qu’on peut leur donner.

Si j’ai peu parlé, dans le cours de ce travail, du livre que j’ai traduit, c’est qu’il est tellement clair, que toute analyse in’a semblé suiterflue. Il a produit, on le sait, une grande impression en Angleterre et en .Vllemagne, et, quoique plusieurs années nous sé*parent de l’époque où il a été publié, celte impression, loin de s’affaiblir, grandit avec la réputation scienlifi(jue de réminent professeur.

Dans une courte préface, M. Huxley nous apprend (pi’il a exposé à plusieurs reprises la substance de ces essais, tantôt devant des hommes voués à la culture des sciences, tantôt devant des ouvriers, dans ces lertures qui, depuis quelques années, rendent en France de si grands services à la civilisation, et qui, malheureusement entravées par mille liens, n’onl pas encore acquis tout leur développement. Cet examen réj)élé d’un môme sujet, à des points de vue variés, suffira, dit M. Huxley, pour persuader au lecteur que, vraies ou fausses, ses conclusions n’ont été présentées qu’avec lenteur et maturité d’esprit, et ces conclusions peuvent se résumer en ce dilemme : ou il y a Iranslbrmalion et progrès dans la vie organique, ou nulle théorie scieulifique des êtres n’est possible.

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