HUXLEY. IG
«APPORTS AMATOMIQUES
en vertu des modifications graduelles d’un singe anthropomorphe, soit dans le second cas à titre de rameau d’une même souche primitive que celle des singes.
Actuellement, un seul procédé de causalité prganique trouve quelques preuves en sa faveur ou, en d’autres termes, il n’y a, en ce qui touche l’origine des espèces animales en général, qu’une seule hypothèse qui ait une existence scientifique, celle qui a été avancée par M. Darwin. Quant à Lamark, si sagaces que soient quelques-unes de ses vues, elles sont trop mêlées d’inijMîrfeclionset même d’absurdités pour ne point avoir laissé se perdre les bienfaits que son originalité aurait pu réaliser, s’il avait été dans ses conceptions plus sobre et plus prudent; et quoiqu’il me soit revenu touchant la promesse qu’il aurait faite d’une doctrine sur « le progrès continu et régulier des formes organiques, » il est évident que le premier devoir d’une hypothèse est d’être intelligible, cl qu'une proposition vague et confuse de ce genre qui peut être lue dans tous les sens avec le même degré de signification n’existe réellement pas, quoi- ([u’ellc semble exister (1).
C’est pourquoi la question des relations de l’homme avec les animaux inférieurs se fond d'elle-mèmc, quant à présent, dans le problème plus large de la possibilité ou de l’impossibilité des vues de M. Darwin. Mais ici nous abordons un terrain couvert de difficultés, cl il nous importe de définir avec le plus grand soin notre position exacte.
On ne peut mettre en doute, à mon avis, que M. Darwin n’ait réussi à établir d’une manière satisfaisante que ce qu’il appelle sélection ou modifications sélectives doit se présenter et se présente en effet dans la nature ; le môme
(1) Si lu lecteur veut luen se reporter page 59, il verra, en lisant le texte «le Lainarck, que M. lliixluy porte ici un jugement «l’une sévi}rité excessive.
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aiileur a non moins rcossi à prouver surabondammenl qu’une telle sélection est suffisante pour produire des formes anatomiques aussi distinctes que le sont même quelques-uns des genres; si donc le monde vivant ne nous présentait que des différences anatomiques, je n’hésiterais pas à dire que M. Darwin a démontré l’existence d’une cause physique véritable , amplement suffisante pour rendre compte de l’origine de tous les êtres vivants et de l’homme parmi eux.
Mais, outre leurs diversités anatomi(jucs, les espèces animales et végétales, ou tout au moins un grand nombre parmi elles, nous offrent des caractères j)bysiologiques : celles qui, anatomiquement, appartiennent à des espèces différentes, sont pour la plupart ou tout à fait incapables de se croiser, ou, si le croisement est possible, le produit métis ou l’hybride n’est point apte à perpétuer sa race avec un autre hybride de la même provenance.
Or, pour adingttre une cause véritablement efficiente dans le monde organique, il faut qu’elle satisfasse à une condition unique : rendre coinj)te de tous les actes organiques qui sont placés dans la sphère de son action. Si elle est incompatible avec l’un quelcoinjue de ces faits, elle doit être rejetée ; si elle fait défaut à l’explication d’un phénomène donné, elle est, dans cette mesure, insuffisante, et dans cette mesure elle doit être mise en suspicion, quoique cependant elle ait le droit d’être provisoirement admise.
L’hypothèse de M. Darwin n’est, que je sache, incompatible avec aucun fait biologique connu; tout au contraire, si elle est admise, les faits qui se rattachent au développement, à l’anatomie comparée, à la distribution géographique et à la paléontologie, trouvent un lien qui les réunit et prennent une signification qu’ils n’avaient jamais eue auparavant; en ce qui est de moi, je suis parfaitement
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coiivaineu que si celle ihéorie n’esl pas exaclemenl vraie, elle s’approche de la verilé pour le moins aulanl que l’hypothèse de Co))ernic par exemple, par rapporl à la véritable doctrine des mouvements célestes.
Malgré toutes ces raisons, notre adhésion à rhypolhese darwinienne restera provisoire aussi longtemps qu’un anneau manquera dans l’enchaînement des preuves, et cet anneau fera défaut aussi longtemps que les animaux et les plantes qui ont dans cette hypothèse une origine commune, ne pourront produire que des individus fertiles à postérité fertile. Car jusque-là on n’aura pas prouvé, en un mot, que le croisement par sélection naturelle ou artificielle est capable de réaliser les conditions nécessaires à la production des espèces naturelles, qui sont, pour la plupart, stériles entre elles.
J'ai exprimé celle conclusion aussi nettement que possible, parce que la dernière position dans laquelle je voudrais me trouver est celle d’avocat des théories deM. Darwin, ou d’ailleurs, de théories quelconques, si l’on entend par avocat un homme dont la tâche consiste à faire glisser l’esprit sur de réels obstacles, et de persuader là où il ne peut pas convaincre.
Pour être juste envers M. Darwin, il faut cependant reconnaître que les conditions de fertilité et de stérilité sont encore Irè.'-mal connues, et que chaque progrès dans la science nous conduit à regarder celle lacune particulière de sa théorie comme de moins en moins importante quand on la mot en regard de la multitude dos faits qui sont en harmonie avec elle ou qui en reçoivent une explication.
C’est jvourquoi j’adopte la théorie de M. Darwin, sous la réserve, que l’on fournira la preuve que des espèces physiologiques peuvent être produites par le croisement srilectif ;
Di.
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de même, le physicien philosophe peut admettre, quant à la lumière, la théorie des ondulations, à la condition qu'on lui démontrera qu’il e-viste un éther encore hypothétique; de même encore, le chimiste peut reconnaître la théorie atomique, pourvu qu'on lui fournisse la preuve de l’existence des atomes; et j’adopte cette théorie exactement pour les mêmes raisons, à savoir : parce qu’elle a pour elle à première vue une grande somme de probabilité ; qu’elle noas offre le seul moyen à notre portée de mettre en ordre le chaos des faits observés, et enfin parce qu’elle constitue le plus puissant instrument de recherebes qui ait été donné aux naturalistes depuis la découverte de la méthode naturelle de classification, et depuis le commencement des études systfimatiques'd’embryologie.
Mais, même si nous laissons de côté les vues de M. Darwin, nous |K)uvons reconnaître que l’analogie de tous les actes naturels fournil un argument solide et décisif contre l’intervention de toute cause autre que celles que l’on a appelées secondes dans la production des phénomènes que nous montre l’univers ; de sorte qu’en présence des rapports étroits qui existent entre l’homme et le reste du monde vivant, ainsi qu’entre les forces déployées par ce monde et toutes les autres forces, je ne vois aucune raison pour mettre en doute qu’elles forment une série coordonnée et sont les termes de la grande progression de la nature — de l’être informe à l’être qui a une forme propre — de l’inorganique .à l’organique — de la force
aveugle à l'intelligence consciente et à la volonté.
La science a accopipli sa fonction quand elle a vérifié et énoncé la vérité ;.ét-a .ces pages n’étaient adressées qu’aux saydnj^de professiô^, je m’arrêterais ici, sachant que mes cofrfréres ont appris^ ne respecter que les choses démon-
trées et reconnaissent que leur premier devoir cons'iste à y soumettre leur esprit quand même elles viendraient contrarier leurs tendances.
Mais, désireux comme je le suis d’atteindre un cercle plus large du public intelligent, il y aurait indigne lâcheté à paraître ignorer que la majorité de mes lecteurs auront quelque répugnance à trouver ici les conclusions auxquelles j’ai été conduit sur ce sujet par l’étude la plus attentive et la plus consciencieuse que j’en aie pu faire.
On s’écrie de tous côtés : « Nous sommes hommes et femmes et non point seulement une meilleure espèce de singes, avec une jambe un peu plus longue, un pied plus compacte et un cerveau plus volumineux que vos brutes de chimpanzés et de gorilles! La faculté de connaître, la conscience du bien et du mal, la tendresse pleine de compassion des affections humaines, nous élèvent au-dessus de toute réelle intimité avec les bêles, quelque près qu’elles .semblent nous approcher ! »
A cela je puis répondre que l’exclamation serait plus ju.sle et qu’elle aurait toutes mes sympathies si elle était seulement un peu plus concluante. Mais ce n’est pas moi qui fais reposer la dignité de l’homme sur son gros orteil ou qui insinue que nous sommes perdus si le singe possède un petit hippocampe! Tout au contraire, j’ai fiiit de mon mieux pour dissiper cette vanité. Je me suis efforcé de montrer qu’aucune ligne anatomique de démarcation plus profonde que celles qui existent parmi les animaux qui sont immédiatement au-dessous de nous, ne peut être tracée- entre le règne animal et nous-mêmes; et j’ajouterai ici l’expression de ma croyance : que toute tentative en vue d’établir une distinction psychique est également futile, et que même les facultés les plus élevées du sentiment et de
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l’inlelligencfi comracncont à germer dans les formes inférieures de la vie (1).
Mais en même temps, personne n’est plus fortement convaincu que je ne le suis de l’immensité du golfe qui existe entre l’homme civilisé et les animaux; pei'sonne n’est plus que moi certain que, soit qu’il en dérive, soit qu'il n’en dérive point, il n’est assurément pas l’un d’entre eux; |)ci’sonne n’est moins disposé à traiter avec légèreté la digniU; actuelle, ou à désespérer de l’avenir du seul être à intelligente conscience qui soit en ce monde.
A la vérité, ceux qui en cette matière s’attribuent l’autorité, nous disent que les deux formes d’opinions sont incomj)atibles, et que la croyance à l’unité d'origine des animaux et de l’homme entraîne pour celui-ci la br ulalisation et la dégradation. .Mais en est-il réellement ainsi ? Un enfant inlelligent ne pourrait-il réfuter, îi l’aide d’arguments évi-
(I) C'est im pbisir tellement rare pour moi de trouver les opinions du professeur Owen en accord avec les micunes, que je ne puis m'empêcher de citer ici un passage qui a paru dans son Essai sjtr les caractères... de la la classe des mammifères in Journal of the Proceedings of the Linnean Society of London pour 18.'i7, mais ({ui a dtc omis sans que l'on puisse se rendre compte de celte omission dans la Reailc Lecture faite à rUniversité de Cambridge deux ans plus lard, et qui est à peu près une réimpression de l'Essai en question. M. Owen avait écrit :
« N'étant pas apte à apprécier ou même è concevoir que la distinction entre les phénomènes psychiques d'un Chimpanzé, d’un Iloscliiman ou d'un Allée, avec arrêt de développement cérébral, soit d'ime nature tellement essentielle qu'elle interdise toute comparaison entre les individus de ces espèces, ou comme étant autre qu’une simple différence de degré, je ne puis méconnaître la signification de cette constante similitude dans la structure — chaque dent, chaque ns étant strictement homologue — qui rend si difficile à l’anatomiste la distinction entre VHomme et le Pithecus. n A.ssuréinenl il est quelque peu singulier de voir que • l’anatomiste » qui trouve • difficile > de • déterminer la différence • entre Vllomme et le Pithecus, les range nonobstant, par des motifs empruntés li l'anatomie, en sous-classcs distinctes !
dents, le rhétoricien superficiel qui prétendrait nous imposer une telle conclusion? Peut-on dire en vérité que le poêle, le philosophe ou l’artiste, dont le génie est la gloire de son temps, est déchu de sa haute dignité à cause de la probahililé historique, pour ne pas dire à cause de la certitude, qu’il est le descendant direct de quelque sauvage nu et brutal, dont l’intelligence suffisait à peine pour le rendre un peu plus rusé que le renard, et un peu plus dangereux que le tigre ? Ou bien est-il forcé d’aboyer cl de marcher à quatre pattes à cause de ce fait tout à fait indubitable qu’il a été, à un moment donné, un œuf qu’aucune faculté ordinaire de discernement ne pouvait distinguer de celui d’un chien? De ce que la plus légère élude de la nature de l’homme nous montre comme fonds tout^ 1(» passioas égoïstes et tous les appétits sauvages des qu philanthrope cl le saint doivent-ils donccesseï* à mener une noble vie? Est -ce que l’amour ma| est un sentiment vil parce que lespouleslé] que la fidélité est une bassesse parce qu’dti aura prouvé son attachement? Le sens commun i du genre humain répondra sans hésiter à ces qu| portion saine de l’humanité, se trouvant forcée d’échapper au véritable péché et à la dégradation, abandonnera les spéculations dépravées aux cyniques et aux* puritains qui, en désaccord sur tout autre point, se confondent par leur aveugle insensibilité au noble aspect du monde visible, et par leur inaptitude à apprécier la grandeur de la place que l’homme y lient.
Bien plus encore, les hommes qui pensent, une fois délivrés de l’influence aveugle des préjuges traditionnels, trouveiont, dans le lait même de l’élévation de leur semblable au-dessus de la souche inférieure où il a pris naissance, la meilleure preuve de la grandeur de ses forces; ils
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reconnaîtront, dans les lents progr^‘s à travers les âges écoulés, des motifs raisonnables pour croire à la réalisation d’un avenir plus noble. Ils se rappelleront cpie celui qui compare l’iiomme civilisé au monde animal est comme le voyageur qui voit les Alpes s’élancer vers le ciel, et distingue à peine où linissenl les roches couvertes d’ombres éj>aisses cl les sommets rosés, où commencent les nuages du ciel; qui ne l’excuserait si tout d’abord, frappé d’admiration, il se refusait à croire le géologue qui lui dirait qu’après tout ces masses splendides sont faites de la vase durcie des mers primitives ou des laves refroidies de ces volcans souterrains, dont la substance est la même que celle de l’argile la plus grossière, mais qui sont soulevées par des forces intérieures à ces lières et, en apparence, inaccessibles hauteurs ?
Le géologue a cependant raison ; et si l’on réfléchit sur ses leçons, au lieu de voir diminuer notre respect et notre admiration, toute la force d’une sublime intelligence viendra s’ajouter au sentiment esthétique purement intuitif d’un observateur ignorant.
Et quand les passions comme les préjugés auront disparu, les mêmes effets résulteront des enseignements du naturaliste en ce qui concerne les .\lpes et les Andes du monde vivant : l’homme. Notre respect pour la dignité humaine ne sera pas amoindrie par l’idée que l’homme est dans sa substance et dans son organisation un avec les animaux, car seul il possède la merveilleuse propriété du langage rationnel et intelligible, grâce auquel, dans la période mille fois séculaire de son existence, il a lentement accumulé et systématisé les résultats de l’expérience, qui sont presque entièrement perdus chez les autres animaux avecla cessation de la vie individuelle. En sorte qu’il s’élève aujourd’hui, appuyé sur cette base comme sur le sommet
d’une montagne, de beaucoup au-dessus de ses humbles compagnons, et transformé dans sa grossière nature, il l'éflécbil çà et là un rayon du foyei' lumineux de la vérité.
UKLATION SUCCINCTE
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