VOTE DU TRADUCTEUR SUR USE LEÇO.V RÉCENTE DE N. ACASSIZ
Le 21) février dernier, l'illustre et vénérable Agassiz a terminé une séiie de leçons faites à New-York devant les membres de l’Association pour l’avancement des sciences, par un discours sur la question qui fait le sujet du deuxième chapitre de M. Huxley. Nous en donnerons un résumé d’après le Sew-York Daily Tribune, du 27 février 1867.
Après avoir exposé les points de vue généraux de la question et d’une manière très-incomplète ce que nous connaissons de l'habitat des singes, .M. Aga,ssiz répète cette en'eur, désormais inexcusable, « qu’ils ont quatre mains, tandis que les autres mammifères ont quatre pieds, et i|ue riiomme a deux pieds et deux mains. » Nous devons donner ici la dénnition du pied et de la main d'après .M. Agassiz : « Un membre qui se termine par des doigts qui sont tous au même niveau et dans la même direction est un yied; nu membre qui a un certain nombre de doigts qui fléchissent dans le même sens, alors qu’un doigt |>eut s’opjHiiter à chacun d'eux et être mis successivement en contact avec chacun d'eux, est une main. • Telle serait « la différence la plus saillante que l’on puisse constater parmi les inammifères et le trait caractéristique, de l'ordre des singes. • Nous ne croyons pas devoir reproduire à la suite du travail de M. Huxley, les arguments par lesquels il a détruit cc terme impropre de quadrumane. Il suffira de prier le lecteur de s’y reporter (p. 213 et 221) pour qu’il regrette avec nous le silence de M. .Agassiz sur des travaïux aussi importants.
On connaît les belles vues de M. Agassiz sur la distribution géographique (les faunes et sur les rapports qu’elles offrent avec les milieux géographiques et entre elles. M. Agassiz admet huit royaumes ou huit faunes distinctes : Ce sont les faunes arctique, mongole, enroodenne, américaine, africaine, hoHenlole, malaise et australienne ; or, selon lui, les limites qui circonscrivent les différentes combinaisons naturelles des animaux à la surface de IID.XLET. 17
258 IIAIM'OHTS ANATOM. DE 1/llOMME ET DES AA1MAUX.
la terre coïncident arec les classements des hommes en types distincts; en sorte que les liomnies apparaissent, 'au couronnement de chacune des grandes faunes, lesquelles sont primordiales et indépendantes du climat, quoique, par exception, certaines espèces aient les conditions climatériques pour raison de distribution.
La belle leçon d'Agassiz repose, comme tous ses travaux, sur cette doctrine des créations indépendantes qui, seule, A ses yeux, permet d'éviter l’écueil de la transmutation. M. Agassiz n'est donc ni darwinien ni nionogéniste. Il croit qu’il y a entre les hommes des différences égales à celles que l'on observe entre les singes. « Quelle que soit l'origine de ces différences, dit-il, si jamais on peut prouver que les hommes ont la même origine, on prouvera en même temps que tous les singes ont une origine commune, et finalement qu'hommes et singes ne peuvent pas avoir une origine différente. • C’est là une erreur, ajoute l’éminent naturaliste, — et l’on ne peut la repousser qu’en repous-sant aussi l’unité d’origine des hommes, car « les différences qui existent entre les hommes sont du même genre et tout aussi frappantes que celles qui existent entre les singes d'une part et les hommes d'auhe part. >
On voit que le professeur Agassiz soutient ici la même thèse que M. Huxley, mais scs arguments, scs exemples et son but doctrinal sont tout autres [le |)lus, M. .Agassiz se prononce formellement pour le progrès dans l'apirjntion des êtres vivants, non d’un embranchement à l’autre, mais dans chaque entbraiichement, selon l'ordre de succession géologique. Les polypes, dit-il, ont existé dès le commencement, ils ont toujours existé, ils existent encore; il en cst ainsi pour les acalèphes et les échinodermes. .Nous y avons donc là les trois classes de rayonnés; il y a des mollusques bivalves et des vers depuis les temps les plus anciens; des articulés depuis les terrains carbonifères cl des poissons (ainsi que .AI. Agassiz croit l'avoir prouvé histologiquement sur des fragiiieiils d'épines que l’on croyait appartenir à des crustacés) depuis les premiers temps de la vie organique. Dans chacun de ces enibrancliements, il y a progrès dans la suite des temps, en sorte qu’il semblerait que les plus perfectionnés descendent des premiers. .Alais il n’en est pas ainsi. Pourquoi? Parce que, tandis que les espèces supérieures apparaissent, tes inférieures subsistent. S'il y avait transformation, on ne verrait pas certaines formes se développer prodigieusement et d'autres rester dans le même état; les mêmes influences agissant sur les uns et n agissant pas sur tes autres. Mais ce que les foi-ces naliirelles ne peuvent réaliser, le Créateur l'a voulu, et il a lentement préparé la terre aux formes de plus en plus porfeclionnées qui devaient apparaître et ipii se sont localisées dans les faunes particulières.
L’espace nous manque pour entrer dans de jdus longs détails sur cette importante leçon. Pour en contrôler la pensée principale que nous avons soulignée, le lecteur fera bien de se reporter au chapitre du livre de .Al. Darwin sur l'Origine des espèces, et spécialenieiil au § 8, intitulé : du Degré de développement des formes anciennes comparé à celui des formes vivantes.
Je me suis efforce de démontrer, dans l'essai qui précède, que les Anthropiniens , ou famille humaine, forment un groupe bien délini de primates qui n’a, avec la famille qui la précède immédiatement dans la série des êtres vivants, les Catarhiniens, aucune parenté directe, et qui n’offre aucune forme organique transitoire; la même remarque peut être faite quant aux relations des Catarhiniens et des Platyrhiniens.
Cependant c’est une doctrine généralement reçue, que la distance qui sépare anatomiquement les êtres vivants peut être diminuée ou même comblée, si l’on tient compte de la longue succession d’animaux et de plantes variés qui ont précédé ceux qui vivent aujourd’hui, et qui ne nous sont connus que par leurs débris fossiles. Jusqu’à quel point celte doctrine est-elle bien établie? jusqu’à quel point, dans l’état actuel de nos connaissances, peut'-on la considérer comme peu en rapport avec les faits positifs? jusqu’à quel point les conclusions que l’on en a tirées dépassent-elles leur portée légitime? Ce sont là des points d’une importance considérable, mais sur lesquels je ne veux pas, pour le moment, entrer en discussion. 11 suffit qu’une telle théorie des relations entre les espèces éteintes et les vi-
260 suit QUELQUES OSSEMENTS HUMAINS FOSSILES, vantes ait été proposée, pour nous conduire à rechercher, non sans anxiété, si les récentes découvertes d’ossements humain à l’état fossile (1) lui viennent en aide ou la combattent, et dans quelle mesure.
Je me limiterai, en discutant cette question, a ces Iragments de crânes humains qui proviennent des cavernes d’Engis, dans la vallée de la Meuse en Belgique et de celles de Neanderlhal près Düsseldorf, cavernes dont les rapports géologiques ont été étudiés avec tant de soin par sir Charles Lyell (2); je m’appuierai sur cette grande au-
(1) Il y a dans le texte : in a fosail staU; mais on conçoit qu'il n'esl point ici question d'un iTat particulier des ossements défigurés par des incrustations salines. On donne néanmoins quelquefois le nom de fossile à certaines pétrifications; mais c’est là un emploi \-ulgairect abusif de ce terme ; la notion qu'il comporte est celle do. contemporanéité avec certaines espèces d'animaux aujourd'hui compléten'.ent éteintes ou n’existant plus en Europe, telles que le Mammouth do Sibérie [Etephas primigenius Blum.), le Rhinocéros(/(A. tichorinusCuv.), le Renne (Cerviis Taraud.), la Hvène (//. spelsea) et l'Ours des Cavernes {Vrstts spdxus), l'Hippopotame (//. major). Toutes CCS espèces appartiennent aux terrains quaternaires. M. E. Lartet admet quatre âges paléo-inologiqucs ; ceux du Mammouth, de l'Ours des Cavernes, du Renne et de, l’Aurochs.
M. Garrigou a très-bien étudié cette chronologie dans son élude comparati>e sur les alluvions quaternaires anciennes H des caverws. Il a réduit à deux les âges zoologiques fo.ssiles, ceux du grand Ours et du Renne ; l'àge de la pierre polie, beaucoup plus récent, offre presque exclusivement des animaux dont les espèces domestiques existent cnaire de nos jours. On trouvera au surplus des notions très-étendues sur ces questions dans l'appendice à l'ouvrage de sir Charles Lvell, l'Homme fossile en France (Paris, 1864. J. B. Baillière et fils). Les Reliquiæ aquitanicæ de MM. Lartet et Chrislv, auxquels nous aurons l'occasion de faire un emprunt dans notre appendice, offriront au complet l'histoire des atvernes du Périgord et du bassin de la Garonne. Sir John Lubbock a proposé [es termes palxolilhiquc et néolithique pour les périodes du drift ou dilivium (mol absurde qui semble impliquer l'idée fausse d'un déluge). Los deux autres âges préhistoriquqj seraient l’âge du bronze et du feu (Frehistoric Times, p. 2). (Trad.)
(2) Ch. Ljell, T Ancienneté tle l'Iwmmc prouvée par la géologie ; trad. pir .M. Chaper. Paris, 1864.
lorité pour admettre, comme établi, que le crâne d’Engis appartenait à un contemporain du Mammouth {Elephas primùjenius) et du Rhinocéros laineux (Rhinocéros lichorriniis),a\ec les os desquels il a été découvert, et que le crâne de Neanderthal est d’une date fort reculée quoique incertaine. Quel que soit l’âge géologique de ce dernier, je conçois qu’il est parfaitement sûr (d’après les principes ordinaires des raisonnements paléontologiques) d’admettre que le premier de ces crânes nous fait remonter au moins jusqu’à la limite la plus reculée de cette zone biologique si vague, qui sépare l’époque géologique actuelle de celle qui l’a immédiatement précédée ; il ne peut y avoir aucun doute sur les merveilleux changements qu’a subi la géographie physique de l’Europe, depuis le temps où les ossements des hommes et des Mammouths, des Hyènes et des Rhinocéros furent emportés pèle-mèle dans les cavernes d’Engis.
Le crâne de la caverne d’Engis a été découvert par le professeur Schmerling, qui l’a décrit avec d’autres restes humains, exhumés à la même époque dans son précieux ouvrage (1 ) , d’où nous extrayons le passage suivant (page 59 et seq.).
« J’observe d’abord que ces restes humains qui sont en ma possession sont, comme les milliers d’os que j’ai exhumés depuis peu de temps, caractérisés par le degré de décomposition qui est absolument le même que ceux des espèces éteintes ; tous sont cassés, à quelques exceptions près; quelques-uns sont arrondis comme cela a souvent lieu dans les ossements fossiles d’autres espèces; les cassures sont verticales ou obliques; aucune ne porte des traces
(I) Schmerling, Recherches sur tes ossements fossites découverts dans Us cavernes de ta province de Liège, tSSo. Nous avons reproduit le lexie original de cet ouvrage qui se trouve à la bibliothèque du Husciini. (Trud.)
262 SUR QUELQUES OSSEMENTS HUMAINS FOSSILES, d’érosion; la couleur ne diffère point de celle d’autres ossements fossiles, et varie du blanc jaunâtre au noirâtre. Tous sont plus légers que les os frais , à l’exception de ceux qui sont couverts d’une couche de tuf calcaire, ou bien dont les cavités sont remplies d’une pareille concrétion.
Fig. 43. — CHIne de la raveriie d'Engis, tu du cAt4- droit. Hoitid de U grandeur naturelle. — a, Glaliollu. — b. Protubérance occipitale. — De o i À, Ligne glabello-occipitale. — c, Trou auditif.
« Le crâne (pl. I du texte de Schmerling et qui est représenté fig. 26 ) est d’un individu âgé; les sutures commencent à s’effacer, tous les os de la face y manquent et il n’y a qu’un fragment de l’os temporal du côté droit qui a été conservé. La face et la base de ce crâne ont été enlevées avant qu’il fût déposé dans cet endroit, puisqu’après avoir exploré régulièrement toute cette caverne, nous n’avons
pu trouver ces restes. C’est ù un mètre cl demi de profondeur que nous rencontrâmes ce crâne caché sous une brèche osseuse composée, du reste, de petits animaux, et contenant une dent de Rhinocéros et quelques-unes de Chevaux et de ruminants. Celle brèche avait un mètre de large, s’élevant à un mètre et demi au-dessus du sol de la caverne. La terre qui contenait ce crâne humain n’indiquait aucun dérangement; des dents de rhinocéros, de cheval, d’hyène, d’ours, l’entouraient de toutes parts.
« Le célèbre Blumenbach a exposé les différences dans la forme cl les dimensions des crânes humains des différentes races. Cet important ouvrage nous aurait été d’un grand secours, si la face, partie essentielle pour déterminer avec plus ou moins de certitude la race, ne manquait pas à notre crâne fossile; nous sommes convaincu que, d’après un seul échantillon, nous ne pouvons nullement nous prononcer avec certitude, quand même cette, tète serait complète, car les nuances individuelles sont si nomhreu.scs dans les crânes d’une même race, que l’on ne peut, sans s’exposer aux plus grandes inconséquences, conclure d’un seul fragment de crâne pour la forme totale de celte tète. Néanmoins, pour ne rien négliger concernant la forme du crâne fossile que nous avons recueilli, nous ferons observer que la forme allongée et étroite du front a d’abord fixé notre attention.
« En effet, le peu d’élévation du frontal, son étroitesse et la forme des orbites le rapprochent plus du crâne de l’Élhiopien que de celui de l’Européen, la forme allongée et l’état développé de l’occiput sont encore des caractères que nous croyons avoir remarqués dans notre crâne fossile; mais pour écarter tout doute à cet égard, j’ai fait représenter le contour du crâne d’un Européen et d'un Éthiopien... (ces contours) suffiront pour faire distinguer les
264 SLR QUELQUES OSSEMENTS HUMAINS FOSSILES, différences, et un simple coup d’œil en apprendra plus que de longues et fiUigantes descriptions.
« Quel que soit le jugement que l’on porte sur l’origine de l’individu d’où provient ce crâne fossile, on peut, ce nous semble, émettre une opinion, sans s’exposera une controver.se dont l’issue serait sans résultat positif ; chacun, du reste, est libre de choisir l’hypothèse qui lui parait la plus fondée; quant à moi, il m’est démontré que ce crâne a appartenu à un individu dont les moyens intellectuels ont été peu développés, et nous en concluons qu’il provient d’un homme dont le degré de civilisation ne devait être que peu avancé, ce dont nous pouvons nous rendre compte en confrontant la capacité du front avec la partie occipitale.
« Un autre crâne, d’un individu jeune, se trouvait sur le fond de cette caverne à côté d’une dent d’filé|)hant ; ce crâne était entier jusqu’au moment où je voulus le recueillir, il tomba alors en pièces que je n’ai pu réunir jusqu’à pivsent; mais j’ai fait représtmter les os de la mâchoire supérieure; l’état des alvéoles et des dents montre que les molaires n’avaient pas encore percé la gencive. Des molaires de lait détachées, quelques fragments de cnuie humain proviennent du même endroit. La figure ô représente une incisive humaine supérieure dont le volume est réellement remarquable (1). »
M. Schmerling énumère ensuite les os qu’il possède : un fragment du maxillaire supérieur dont les molaires sont u.s*‘es jusqu’aux racines, deux vertèbres, une clavicule gauchc!, qui, bien (ju’appartenant à un jeune sujet, montre
(1) Dans un passage subséquent, S<hnicrling appelle l'attonlion sur une incisive < d’un volume cnorme » provenant des cavernes d'Engiboul. La dent représentée est assez longue, mais ses dimensions ne me paraissent pas autrement remarquables.
qu’il devait être d’une haute stature (1); un fragment du cubitus et du radius, un métacarpien, trouvé près du crâne, et quelques autres trouvés à différentes distances, une demi-douzaine de métatarsiens, trois phalanges de la main et une du pied.
« Telle est, dit Schmerling en terminant, rémimération succincte des restes d’ossements humains recueillis dans la cavernes d’Engis, qui nous a conservé les débris de trois individus parmi ceux de l’Éléphant, du Rhinocéros et de carnassiers d’une espèce inconnue à la création actuelle. »
De la caverne d’Engiboul, qui est située en face de celle d’Engis, sur la rive droite de la Meuse, Schmerling a tin; les débris de trois autres squelettes humains, parmi lesquels on ne trouva que deux fragments de pariétaux, mais plusieurs os des extrémités des membres. Dans un cas, le fragment brisé d’un cubitus était soudé à un fragment semblable de cubitus par des stalagmites, condition fréquemment observée en Belgique parmi les ossements de l’ours des cavernes {ursust spæleus) .
Ce fut dans la caverne d’Engis, que le professeui' Schmerling a trouvé, incrusté dans la stalagmite et associé à une pierre, l’instrument osseux, pointu, qu’il a représenté (planche XXXVI, fig.7); dés silex taillés ont été découverts dans toutes les cavernes belges qui contenaient en abondance des ossements fossiles.
Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a publié une lettre trèscourte .(2), où il parle d’une visite (et apparemment d’une visite faite en toute hâte) faite à la collection du professeur « Schermidt » (ce qui est probablement une faute d’im-
(1) La planche qui représente cette clavicule mesure 5 pouces d’une extrémité à l'autre en ligne droite, eu sorte que cet os est plutôt petit que grand.
(2) Comptes reodus de l'Academie des sciences di' Paris. 2 juillet 1858.
26G SUR QUELQUES OSSEMENTS HUMAINS FOSSILES, pression pour Schmerling), à Liège. L’auteur critique brièvement les dessins qui ornent l'ouvrage de Schmerling, et affirme que « le crâne humain est un peu plus long qu’il n’est représenté » dans la planche de Schmerling. La seule autre remarque qui soit digne d’être pilée est la suivante : « L’aspect des ossements humains diffère peu de celui des os des cavernes que nous connaissons bien, et dont dans cette même ville se trouve une collection considérable. En ce qui touche leurs formes particulières, comparées à celles des variétés des crânes humains modernes, peu de conclusions positives peuvent être avancées, car il existe des différences beaucoup plus grandes entre les différents spécimens de variétés bien caractérisées, qu’entre le crâne fossile de Liège et celui de l’une de CCS variétés, choisie comme terme de comparaison. »
On remarquera que les réflexions de GeolTroy Saint- Hilaire ne sont guère qu’un écho des doutes philosophiques de celui qui a décrit et découvert les déhris osseux. Quant à la critique des planches, je trouve que la vue de profil donnée par Schmerling est réellement d’environ les ,o d’un pouce plus petit que le modèle, et que la vue de face est diminuée d’à peu près autant. A cette exception près, la reproduction n’est en aucune façon inexacte, mais répond très-bien au plâtre qui est en ma possession .
Un morceau de l’occipital, que Schmerling semble avoir oublié, a, depuis, été posé sur le reste du crâne par un anatomiste accompli, le docteur Spring (de Liège), sous la direction de qui un excellent moule de plâtre a été fait par sir Charles Lyell (1). C’est d’après un duplicata de ce |)lâtre, que mes propres observations sont faites ainsi que
(I) Le professeur Spring a publié en 18C4 un mémoire intitulé : les Hommes d'Engis et de ChniivaH.r, plein de faits cl de vues ingénieuses, qui sera consulté avec fniil {Bull, de l’Ac. roy. de Belgique, t. XVIII, n' 12).
les figures qui les accompagnent, dont les contours sont copiées de dessins très-exacts, faits à la chambre noire par mon ami M. Busk, et qui ont été réduites à la moitié de leur grandeur naturelle.
Ainsi que le professeur Schmerling le fait observer, la base du crâne est détruite et les os de la face manquent complètement ; mais la voûte du crâne, qui comprend le frontal, le pariétal et la plus grande partie de l’occipital, jusqu’au milieu du trou occipital, est complète ou à peu près; le temporal gauche manque; du temporal droit les portions qui sont dans le voisinage immédiat du trou au- * ditif, l’apophyse mastoïde et une portion considérable de l'écaille temporale, sont bien conservées (figure 45).
Le tracé des fractures qui subsistent entre les pièces rapprochées du crâne, sont fidèlement dessinées dans la planche de Schmerling, et peuvent être aisément déterminées dans le moule en plâtre; on y discerne aussi les sutures; mais la disposition complexe de leurs dentelures que nous montre la planche, n’est point évidente sur le moule. Quoique les saillies osseuses qui donnent insertion aux muscles ne soient pas extrêmement proéminentes, elles sont bien marquées, et ce caractère, joint au développement bien apparent des sinus frontaux et à la condition des sutures, ne laisse dans mon esprit aucun doute que ce crâne ne soit celui d’un adulte, sinon même celui d’un homme de l’âge moyen. L’extrême longueur du crâne est de (7 pouces 7) 194 millimètres; son extrême largeur, qui répond très-approximativement à l’intervalle entre les protubérances pariétales, n’a pas plus de 156 millimètres (5 pouces 4). Le rapport de la longueur à la largeur est par conséquent très-voisin de 100 â 70. Si l’on trace une ligne du point où l’arcade sourcilière s’incline vers la racine du nez, et qui ast appelée la glabelle {a figure 45),
Fie H. — Criiic d'Eiigls vu il’cn li.iul.
Fiu. 45. — Crâne d’En|;is vu de lâcc.
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SlMt OUKLOliKS OSSKME.NTS HUMAINS FOSSILES. ‘ili'.l à la prolubérancc occipilalc (b), et que la liaiilour verticale du point le plus élevé de la voûte du crâne à celte ligne, sera représentée (i p. 75) par 1"20 millimètres. Vu par la face supérieure du crâne, le front présente une courbe également arrondie et qui se continue dans la direction des côtés et de la face postérieure du crâne, lequel offre aussi une courbe elliptique .sensiblement régulière.
La vue de bice (fig. 45) montre que la cbarpenle du crâne était très-régulière et élégamment voûtée dans la direction Imosversale, et que le plus grand diamètre est plutôt un peu en dessous qu’au-dessus des bosses pariétales; on ne peut dire que, par rapport au reste du crâne, le front soit étroit; on ne peut, davantage, l’appeler fuyant; tout au contraire, le contour antéro-postérieur du crâne est bien une courbe régulière, dont la longueur, de la dépression nasale (glabelle) à la protubérance occipitale externe est de 557 millimètres (15 )K)uces 75). L’arc transverse du crâne, mesuré de l’un des trous auditifs à l’autre, en |)assant par le milieu de la suture sagittale, est d’environ 528 millimètres (15 pouces). La suture sagittale elle-même a 1511 millimètres (5 pouces 5) de longueur.
Iæs arcades sourcilières (de cbaque côté de a, fig. 45) sont bien développées, mais sans excès, et sont séparées par une dépiession médiane. Leur principale élévation est dans une direction tellement oblique, que je juge qu’elle est duc à de larges tissus frontaux.
Si une ligne, joignant la glabelle à la protubérance occipitale, est supposée horizontale (a b, fig. 45), aucune portion de la région occipitale ne dépassera de plus de de ligne en arrière de l’extrémité postérieure de cette ligne, et le bord suj)érieur du trou auditif (c) c-st presque en contact avec une ligne tracée, parallèlement à celle-ci, sur la surface extérieure du crâne.
270 SUU OUELQUES OSSEMENTS HUMAINS FOSSILES.
Une ligne transversale tirée de l’un des trous auditifs à l’autre, traverse comme d’ordinaire la partie antérieure du trou occipital. La capacité de l’intérieur de ce crâne fragmenté n’a pas été déterminée.
Citons maintenant littéralement l’histoire des débris humains de la caverne de Neanderthal, d’après celui qui, le premier, les a décrites, le docteur Sliaffliausen (1).
« Au commencement de l'année 1857, un squelette humain fut découvert dans une caverne calcaire de Neanderthal, près deHochdale, entre Dusseldorf et Elberfeld. Je ne pus d’abord m’en procurer qu’un moule en plâtre, qui fut pris à Elberfeld, et d’après lequel je traçai une description de sa conformation singulière; cette description fut lue le 4 février 1857 à la réunion de la Société d’histoire naturelle et médicale du Bas-Khin, qui fut tenue à Bonn. Plus tard, le docteur Fuhlrotl, à qui la science est redevable de la conservation de ces ossements, qui tout d’abord ne furent pas considérés comme humains, apporta le crâne d’Elberfeld à Bonn et me le conûa pour en faire un examen anatomique approfondi. A la réunion générale de la Société d’histoire naturelle de la Prusse rhénane et de la Wostphalie, tenue à Bonn, le 2 juin 1857, le docteur Fulhrotl lui-même donna une description complète de la localité et des circonstances au milieu desquelles la découverte fut faite. Son opinion était que les ossements pouvaient être regardés comme fossiles, et en arrivant à cette conclusion, il appelait spécialement l’attention sur l’existence de dépôts dendritiques (1 ) dont leur surface était
(t) Zur Kenntniss, etc., Sur les crânes des races nutnaines les plus anciennes (Mullcr's Archiv., 1858, p. 455).
(2) Les dendriles sont des cristallisations ramifiées (jui, d’après Ljell, se composent généralement d’un mélange d'oxyde de fer et de manganèse —
SUR OUELQUES OSSEMEiNTS HUMAINS FOSSILES. 27»
couvcrlc, cl qui avaient d’abord clé signales par le professeur H. van Mayer. J’ajoutai à celle communication une courte noie sur le résultat de mon examen anatomique, cl les conclusions auxquelles j’arrivai furent : 1” que la forme extraordinaire de ce crâne était due à une conformation naturelle inconnue jusqu’à ce jour, même chez les races les plus sauvages; 2® que ces remarquables ossements humains appartenaient à une période antérieure aux Celles et aux Germains, et, très-probablement, dérivaient de l’une de ces races sauvages du nord-ouest de l’Europe, dont parlent les auteurs latins et que les immigrants germaniques ont rencontrées comme autochthones; ô“ qu’il était hors de doute que ces débris humains devaient remonter à une période à laquelle existaient encore les derniers animaux contemporains du diluvium (1),
ressemblant h certaines espèces do petites plantes marines ramifiées. On les trouve sur les instruments de silex et elles sont une preuve de leur ancienneté. Cependant on les a observes sur les os romains selon 11. van Meyer; elles sont néanmoins beaucoup plus fréquentes sur les os qui ont été longtemps enfouis. (Trad.)
(I ) Comme dans les études palxo-anthropologiques, il est souvent question du diluvium, nous croyons utile de rappeler ici d'après M. Hébert quels sont les phénomènes quaternaires qui ont donné naissance à ce terrain ; < 1' Creusement par voie d'érosion de nos vallées actuelles, opération longue et nécessitant l’intenenlion de masses d’eau considérables. 2" Développement de lu faune du VElepIms primùjenitis sur le sol do la Franco ainsi accidenté et qui était alors couvert de forêts peuplées d'élépbants et de rhinocéros, forêts qui, pour le dire en passant, ont à peine laissé de traces quand les animaux qu'elles contenaient ont parsemé le sol de leurs débris. Formation par voie de courants ai{ucux du dépôt erratique inférieur de nos vallées, caillouteux en bas, sableux en haut, avec nombreux ossements d'Elcphas primiycnius et de IXhinoceros tichorriniis et quantité de silex taillés de main d'boinmc dans la vallée de la Somme... 5’ Dépôt du limon calcarifère appelé lœss, caractérisé par des concrétions calcaires constantes de forme et de nature aussi bien sur les bords du Rhin qu'à Paris, recouvrant directement le précédent et indiquant une phase nouvelle dans la période quaternaire. V Formation d'un dépôt caillouteux composé d'argile rouge et de'gravier
272 SUR (.lUKLIjUKS OSSKMEMS HUMAINS FOSSILES.
mais qu’aHcuiie preuve de celle assurance, ni par conséquenl de leur élal fossile, n’élait fournie par les circonslances au milieu desquelles ceS ossements avaient été trouvées.
« Comme le docteur l'ulilroll n’a pas encore publié la relation de ces circonstances, j’emprunte à l’une de ses lettres la description suivante : « Une petite caveiiie ou ^^rolle assez grande pour admettre un iKunme, et située
Kio. 10. — Coupc du la lavenie do Ncaiidertiial. près do Düsseldorf. — a, Caiveme à IS moires au-dessus de la Düs-ol et dcüO moires au-dessous do la surface do la région c.d. — b. Limon oourriinl le sol de lu oaverue. Le siiuclctlc fut Irouré prc$i|uc à sa parlic inférieure. — b,r. Feule mettant la taverne en communuaition avec la surface do lu région supérieure. — d, Limon sableux supcrQcicl. — c, Culcairc dévonien. — /\ Terrasse ou saillie du roolier.
(|uarl/:oux ciiipitaiit dos silex brises, sans débris organiques, nu présonluiit presque jumuis de slratiriealinn bien nette et reposant soit sur le diluvium gris soit sur le læss... (diluvium rouge). 5’ l.a surface du diluvium rouge a ôté souinise elle-inônie ù un lavage pur des eaux qui en ont stratirié la partie supérieure et l'ont mélangée avec de l’argile grise... fi" Postérieurement 6 tous ces phénomènes successifs, nos vallées ont été creusées de nouveau, évidenmicnt dans de nouvelles conditions. Les dépôts que nouÿ venons d'énutnérer sont restés appliqués contre les flancs des coteaux, et la forme du sol est devenue ce qu'elle est aujourd'hui, bien que, dans ces vallées ainsi creusées à nouveau, il se soit encore passé do tiomhi eux phénomènes géologiques dont l'étude est à peine ébauchée, mais qui reportent incontestablement à une très-haute antiquité l'épque de la dernière érosion générale. • (L'Ancicnnelé de l'homme, appendice par sir Ch. Lycll, p. 8.N.) Cos phénomènes post-pliocènes sont on partie consécutifs è la fonte des glaciers. Cela est au moins très-j>robablc. (Trad.)
SUK QUELQUES OSSEMENTS IIEMAINS FOSSILES ‘^75 à environ 15 pieds de profondeur de son entrée qui a de 2 à 2"', 50 de largeur, existe au sud de la vallée do Neandertlial à environ 50 mètres de la rivière Düsscl et à 50 mètres au-dessus du sommet de la vallée. Dans sa condition première, cette caverne s’ouvrait sur un plateau à partir duquel la paroi rocheuse descendait presque perpendiculairement dans la rivière. On pouvait y arriver d’en haut, quoique difficilement. Le sol inégal était couvert de limon sur une épaisseur de 4 ou 5 pieds; ce limon était entremêlé d’une petite quantité de cailloux arrondis. En enlevant ce dépôt, les ossements furent découverts, on vit d’abord le crâne placé près de l’entrée de la caverne, et, plus loin, les autres os placés sur le même plan horizontal; j’en recueillis au moins l’assurance, dans les termes les plus formels, de deux paysans que l’on a employés pour déblayer la grotte, et que je questionnai sur les lieux mêmes. Tout d’abord, personne ne pensa que ces ossements étaient humains, et ce ne fut que plusieurs semaines après leur découverte que je les reconnus comme tels et «jue je les plaçai en lieu sûr. Mais comme l’importance de cette découverte ne fut pas alors appréciée, les paysans mirent peu de soins dans leur fouille et ne mettaient de côté que les grands os. C’est à cette circonstance que l’on peut attribuer que des fragments de ce qui était sans doute un scjuelette complet vinrent seuls en ma possession .
« L’examen anatomique de ces fragments m’a donné les résultats suivants :
« Le crâne est d’un volume inaccoutumé et de la forme d’une ellipse allongée. Une particularité des plus remarquables frappe tout d’abord, c’est le développement extraordinaire des sinus frontaux, dont la conséquence est que les arcades sourcilières qui se confondent entièrement au
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milieu, sont si proéminentes, que l’os frontal offre un creux ou une dépression considérable au-dessous, ou plutôt en arrière de ces sinus, tandis qu’une dépression profonde s’est formée au-dessus de la racine du nez. Le front est bas et étroit, quoique le milieu et la partie postérieure de la voûte crânienne soient bien développés. Malheureusement le fragment du crâne qui a été préservé ne comprend que la partie située au-dessus du plancher de l’orbite, et les lignes courbes occipitales supérieures sont presque réunies au point de former une saillie horizontale; ce crâne comprend donc la presque totalité du frontal, les deux pariétaux, une petite portion de l'écaille et le tiers supérieur de l’occipital. La surface des cassures est récente et prouve que le crâne a été brisé lors de son exhumation . Sa cavité contient I6,870grains d’eau, d’où son volume peut être évalué en eau à 57,64 pouces cubes ou 1 055,24 centimètres cubes. En faisant cette estimation, on suppose que l’eau est au niveau de la lame orbitaire du frontal et de l’entaille la plus jM’ofondedans la suture écailleuse du pariétal et de la ligne demi-circulaire supérieure de l’occipital... La ligne demicirculaire, indiquant les insertions supérieures du tem|)oral, quoiqu’elle ne soit pas très-fortement marquée, s’élève néanmoins à plus de la moitié de la hauteur du pariéLil. Sur l’arc sourcilier droit, on remarque une dépression (1) ou sillon oblique, qui est la trace d’une blessure reçue ])endant la vie. Les sutures coronales et sagittales sont à l’extérieur presque fermées, et à la face interne si complètement ossifiées, qu’elles n’ont laissé aucune trace, tandis que la suture lainbdoïde reste ouverte. Les dépressions produites par les glandes de Paccioni sont profonde^ et nombreuses, et il va un sillon vasculaire profond, anor-
(t) M. Busk a noté que cette iléprission est probablement rorificc du nerf frontal.
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mal immédiatement après la suture coronalc; ce sillon, aboutissant à ce trou, contenait, sans nul doute, une veine émissaire. Le trajet de la suture frontale est indiqué extérieurement, par une légère saillie et au lieu où elle se réunit à la suture coronale, cette saillie forme une petite protubérance. Le trajet de la suture sagittale est creusé, et au-dessus de l’angle de l’occipital les pariétaux sont dé-
primés.