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tournants comme pour diminuer les instants d’angoisse des voyageurs. Car, à chaque virage, se renouvelle l’appréhension précise de dégringoler avec armes et bagages sur ces pentes vertigineuses. Derrière nous, le long serpent de la route déroule ses oves tachetés 1ci et là de points noirs qui sont les voitures. Les roues grincent dans la poussière. Si un coup de vent souflle, tout le paysage s’enveloppe d’un nuage acre de cette terre finement pulvérisée et un peu saline.
Enfin, après deux heures de marche, nous arrivames au sommet de la Cordillère, à 4,000 mètres d'altitude, sur la plate-forme qui sert de limite entre l'Argentine et le Chili. Allons-nous au moins jouir d’un panorama grandiose? Non. Les cimes rousses des hautes montagnes, zébrées ici et là de bandes de neige salie, bornent la vue. À nos pieds la neige aussi emplit les ornières. Il fait très froid. Sur un socle, on a élevé, à la place du poteau-frontière, un Christ portant sa croix d’une main et faisant de l’autre le geste de bénir.
Le moment de la descente est venu. Le chemin dévale, raide, en tournant sans cesse jusqu’au bas de la côte interminable. D'’elles-mêmes, les mules se mettent à trotter. Sur la route en lacets, on aperçoit Cinq ou six étages de voitures aflant en sens contraire, les unes se tournant le dos, les autres paraissant se rejoindre. Des cris retentissent, ceux des conducteurs et des muletiers. Ces métis d’Indiens aiment à jouer avec le danger et cette bravoure nous paraîtrait bien
plus admirable si elle n'aventurait que leur propre vie. Il faut que, de temps en temps, le chef de la caravane qui, pour couper court, monte el descend les pentes à pic entre les lacets, les attende aux détours dangereux pour les surveiller et modérer leur allure. À ces tournants brusques, les trois mules ont à peine assez de place pour évoluer, et alors le bruit de leurs sabots agiles grattant Ia terre el s'agrippant aux cailloux sur la marge du goullre réveille l'intérêt du voyage.
Nous voici à Caracoles, où commence le chemin de ferchilien. (est un vaste puits de rochers qui monte jusqu’au ciel. Quelques bâtiments de bois couverts de tôle ondulée servent de gare, de douane et d'auberge. L'eau du réservoir qui alimente les locomotives gèle en $’écoulart et forme des stalactites qui vont presque jusqu'à terre. Comme nous sommes arrivés les premiers, je m'amuse à voir débarquer le reste du cortève. La plupart des gens qui sortent des voitures ont le teint verdâtre des mauvaises traversées de la Manche. Quelques pauvres Arméniennes se trainent péniblement, tête nue, dépeignées, en caraco de cotonnade, leurs enfants sur les bras, aussi blèmes qu’elles. Bientôt les voilà assises à terre, mangeant des fruits qu’elles manient de leurs doigts sales.
Les mules déchargées et les bagages arrivés, on s’installe dans le train qui attend les voyageurs pour Los Andes où nous dinerons ce soir. Quand il s’ébranle, nous nous sentons soulagés. À présent, nous allons descendre très rapidement. Ce versant de
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la Cordillère est extrêmement abrupt; 1 fallut vy percer de nombreux tunnels. Une profonde vallée s'étale au pied des monts qu'on dirait couverts de scories. Mais parfois, comme de longues lanières luisantes jetées sur ces pentes désolées, un mince torrent glisse jusqu'en bas et va se jeter dans une rivière limoneuse, divisée en bras nombreux. Là se forme le Rio Aconcagua, né des neiges de ce glacier, dont nous suivrons la vallée à travers le Chili. Au fond du gouffre, s'aperçoit la petite station de Juncal. Sur les bords de l’eau bondissante, voici qu'apparaissent quelques arbustes et des rectangles de verdure Juisants comme un émail, qui prennent, pour nos yeux fatigués par nos douze heures de voyage dans la pierre, une beauté et une fraicheur de jardin. Deux ou trois hangars couverts de tôle s'élèvent: c’est une station de mules et un champ qui sert à la nourriture de quelques bœufs.
Nous sommes sortis de ce cercle de l'Enfer. L’âpreté du paysage s’est évanouie. Des pierres se couvrent de lichen et apparaissent des cactus-cierges. Il y en a de tout fleuris, incarnats, comme de monstrueuses fleurs de trèfle. [ls se multiphent et bientôt couvrent toutes les pentes. Un peu plus bas, voici des carrés de luzerne qu’on a trouvé moyen de faire pousser entre des amas de rocs énormes, et l’herbe prend à ce voisinage plus de gaieté vivace et de jeunesse. Puis des arbres remplacent les cactus. Des peupliers, des saules pleureurs, des arbres fruitiers croissent autour de masures d’une construction rudimentaire : l'architecte a mis quelques cailloux en piles qui seront des colonnes; sur ces colonnes il a placé une feuille de tôle ondulée qui sera le toit; l’intervalle entre les piles
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de cailloux servira de porte. Et la maison est achevée.
À présent, le {rain nous fait passer devant des parterres de fleurs et des champs de légumes. La neige des Andes fondue et emprisonnée dans des canaux est distribuée dans les vergers chiliens. Nous sommes à Santa-Rosa de Los Andes. A l’hôtel Sud-Américain, d’ailleurs excellent, je lis sur une bouteille d'eau que je vais boire: « Eau minérale de Vichy Quinamavida, la imejor del pais. » De la contrefaçon. ny a pas de doute, nous sommes rentrés dans la civilisation.
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