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Quelques jours au Chili, — Santiago. — Valparaiso. — Viñadel-Mar. — [mpression charmante du Chili et de ses habitants sur le voyageur. — Valdivia. — Corral, — Hauts fourneaux français. — Une révolution dans la fabrication de la fonte. — Pas de houille, ni de coke, ni de bois carbonisé. — L'Océan Pacifique, — La baie d’Ancud. — Spectacle de beauté. — Puerto-Montt. — Les Allemands sont iciles maitres. — Puerto-Varas. — Le lac Llanquihué. — Le volcan Osorno. — Petruhé. — Le lac Esmeralda.— Peulla. — Hospitalité allemande. — Deuxième traversée de la Cordillère. — Puerto- Blest. — Le lac Frio. — Arrivée au lac du Nahuel-Huapi.
J'ai passé quelques agréables journées à Santiagodu-Chili, à Valparaiso, et sur la jolie plage chilienne de Viña-del-Mar, au milieu d’une séduisante société d'hommes instruits et de femmes cultivées dont je conserve le souvenir charmé.
Ma chance m'avait fait justement tomber dans le ; milieu le plus propre à me donner une idée exacte | du Chili moderne et à me renseigner sur le pays. Je n’ai pas de place ici pour raconter en détail les faits, si intéressants pourtant, que j'ai recueillis sur cette
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jeune nation en marche, sur son présent déjà brillant # et sur son souriant avenir; mais j'en parlerai quelque jour. Le gouvernement chilien, dans la personne de son distingué ministre des Affaires étrangères d'alors, M. Agustin Edwards, aujourd’hui ministre plénipotentiaire à Londres, voulut bien me faciliter mon ll voyage vers le Sud. Je tiens à l’en remercier encore une fois. La presse chilienne se montra hospitalière et flatteuse. Que mes aimables et spirituels confrères santiagais trouvent ici l'expression de ma reconnaissance.
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On met deux jours pour aller de Santiago à Valdivia, sur la côte sud du Pacifique. Le chemin de fer traverse les belles vallées chiliennes où, de même qu'en France, le moindre coin de terre est cultivé. Mais commeil n'allait pas plus loin qu’Osorno, etnotre prennier objectif étant Puerto-Montt, il fallut aller nous embarquer à Corral, port de Valdivia, sur un bateau anglais ‘. Avant de partir, j'ai visité à Corral le premier haut fourneau sud-américain ouvert peu de temps auparavant. C’est une société française, soutenue par le Creusot, qui l'exploite. Le hasard nous favorisait. Nous arrivâmes juste pour voir le premier fer fondu dans le monde entier sans houille, sans coke et sans bois carbonisé, maïs bien avec du bois brut jeté en vrac dans la gueule du haut fourneau. Les gueuses sont là, sur un charriot de fer. L’ingé-
1. Il y à aussi des bateaux allemands. Et la marine marchande
allemande mène la vie dure à la marine anglaise, sur toute cette côte du Pacifique.
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nieur les contemple comme un père regarde son premier-né :
— Elle a huit jou rs juste!, me dit M. Prudhomme en adressant à la fonte un sourire paternel.
Les Chiliens sont fiers de leur haut fourneau, comme ils sont fiers de rappeler que le premier chemin de fer de l'Amérique du Sud, fut celui de Caldera.
L'établissement comprend six chaudières produisant une force de 2,000 chevaux et une station centrale de distribution de force. Les machines sont en partie françaises, en partie allemandes. Le directeur, en bon Français, s'était d'abord adressé à une maison du nord de la France pour la fourniture de loutxllage et l'installation complète du haut fourneau et de ses dépendances. Mais elle refusa d'aller monter le matériel au Ghih.
— Nous vous payerons le montage, le déplacement des ouvriers, tous vos frais, insistait l'ingénieur.
— Non, répondit la maison française. Nous ne connaissons pas le Chi, nous ne pouvons nous engager à cela. Nous vous vendrons le tout, bord Anvers.
L'entreprise s’adressa done à une maison de Sarrebruck qu | n — pas à envoyer une équipe de vinat hommes à Corral. C’est ainsi qu'on gagne de l'argent el qu "on se fait une clientèle en luttant pour le drapeau. |
Le gouvernement chien soutient magnifiquement entreprise. El lui donne 80,000 hectares de forêts
1. Cet événement, qui peut avoir um jour de grandes conséquences pour l’industrie européenne, eut lieu le 19 février 1940.
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à exploiter gratuitement et que l’on abat au fur et à mesure des besoins; il garantit pendant trente ans 5 p. 100 au capital engagé, paye une prime de dix francs environ par tonne de fonte produite et vingt francs par tonne d'acier. Gette prime va diminuant d'année en année, selon la marche de la production. Les machines sont exemptes de droits de douane. Quant au minerai, il se trouve à pied d'œuvre el à
fleur de terre.
Le voyage sur le Pacifique est court. Il faut deux nuits et un jour pour arriver à Puerto-Montt. Après avoir dépassé la baie d’Ancud et traversé le détroit de Chacao, qui sépare l’archipel de Chiloë du continent chilien, nous jouimes d’un spectacle comme il en est sans doute peu dans l'univers.
Il était environ quatre heures après midi et le soleil brillait dans toute sa force. Quelques mouettes ramaient autour d’une voile blanche qu'on apercevait au loin sur l’eau. À notre droite, des rives escarpées et désertes, couvertes de forêts. Les lointains disparaissaient sous une brume laiteuse, quand tout à coup, l'horizon s’éclaireit et nous vimes sur le fond du ciel, au-dessus de l’eau, au-dessus des forêts et des monts bleus s'élever de colossales tentes d'argent, une procession de pyramides incandescentes qui s’épaulaient. L’une, plus haute que les voisines, et plus déchirée de découpures, paraissait le dais à lambrequins d’un chef orgueilleux : les Andes toujours! Après celles que nous avons laissées à 1,500 kilomètres au Nord, c'en étaient d'autres
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aussi belles, plus belles même, car celles-ci ont l'air de tremper leurs pieds dans la mer bleue qui leur fait un miroir infini et dégage leur essor du reste de la terre. Qu'on se figure toutes les montagnes des Alpes alignées en demi-cercle devant l'Océan Elles se découvrent toul entières, de la base au sommet. Les unes sont complètement vêtues de neige et de soleil, d’autres ont des ombres mauves entre leurs plis argentés, d'autres encore semblent toutes noires, Un grand ruban indigo foncé, qu'on dirait posé exprès, sert de fond au panorama grandiose: au-dessus de cette bande de saphir, le ciel est noir et violet; plus haut, 1l devient gris perle, avec des trous d'un azur suave. Près de nous, l’eau de la mer est couleur d’ardoise; plus loin elle chatoie comme de or liquide chenillé de vert. Et le crépuscule tombe peu à peu sur cette magie. Les teintes de tout à l’heure se transforment, la bande d’azur s’est muée en cuivre jaune où se délayent des îles mauves, Pargent des cimes devient ici de l’or et là du sang; au-dessous d'elles, une mousseline rose enveloppe les monts, et sur leurs dernières pentes s'épanche un bleu de vitrail. Alors, comme un grand réflecteur qu'une main retournerait, le soleil se couche. L'eau se moire de toute la lumière qu’elle prend au ciel, aux montagnes, à tout ce qui luit alentour, puis les clartés peu à peu s’éteignent, les cimes redeviennent blanches, leur hermine pâlit, pâlit encore, un voile bleu foncé tombe sur ce décor. La féerie est terminée.
La mer clapote durement sur les flancs du navire, la brise qui se lève nous fait descendre au saion du bord où une pâle jeune fille joue des valses allemandes.
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Après une escale à Calbuco, nous touchâmes à Puerto-Montt, capitale de la province de Llanguihué. C’est une bourgade silencieuse, de {rois ou quatre mille habitants, située au fond d'une magnifique rade naturelle, avec de forts courants, mais où les plus gros navires peuvent se mettre à l'ancre. Le port n’a jusqu’à présent qu'une petite jetée de fer où lon débarque en canot.en arrivant par les grands steamers restés en rade. Mais lorsqu'on aura construit des digues et des quais et que sera établi le chemin de fer argentin en cours de construction de San-Antonio, sur la côte Atlantique, jusqu’au Nahuel-Huapr, Puerto- Montt servira d’escale aux voyageurs d'Australie en Europe par l’Argentine, combinaison à laquelle on ne pouvait penser jusqu'ici, et qui rapprocherait considérablement l'Australie de l'Europe.
Le commerce de la ville et de la région appartient aux Allemands. On compte juste deux commerçants chiliens. La population créole est misérable et paresseuse. Sur une côte où le poisson abonde, 1l n'y a pas un pêcheur, les habitants restent souvent des mais entiers sans manger de poisson devant le vivier naturel de La baie. Et si, par hasard, on en pêche, on le fait payer des prix fous.
u quai, s’aperçoivent la caserne et l’église en hais, couvertes de tôle ondulée. Toutes les maisons sont également faites de planches ou de bois découpé et imbriqué, comme il s’en trouve en Suisse et en Westphalie. Dans les rues, des femmes, pieds nus, les cheveux raides naltés et noués par une loque
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rouge, portent un enfant sur les bras: d’autres mioches les suivent, dépenaillés, leur jeune figure sale 1luminée par de grands yeux de braiïse. Mais on voit aussi d'autres femmes à cheval, vêtues de ponchos et coiflées de larges chapeaux de feutre qui leur donnent une allure cavalière d’une noble élégance.
L'intendant municipal, prévenu par le gouvernement de Santiago de notre passage, vient mettre courtoisement deux carabiniers à notre disposilion pour le trajet chilien du voyage. Nous refusons cet honneur qui pourrait enlever du pittoresque et de l’'imprévu à notre route. Et nous partons à une heure après midi pour faire à cheval les vinet kilomètres qui nous séparent de Puerto-Varas, sur le lac Llan- : quihué.
N Route charmante, si l’on ne craint pas les trous et les ornières. Au départ, on découvre le panorama de la baie de Puerto-Montt et les volcans neigeux au lointain. Puis, la route s’encaisse, semée de fondrières et de grosses pierres, bordée de haies de ronces vigoureuses et pleines de grâce, hautes comme des arbres, qui dressent en cascade une épaisse et continue muraille de verdure et de fleurs d’où sort un parfum amer de cassis. Au milieu de ces ronces exubérantes poussent, avec la même fureur, des buissons de fuchsias sauvages qui débordent en pluie rouge, parmi des lauriers-roses, des magnoliers et des fougères. Des ruisseaux à l’eau couleur rouge-sang coupent la route sous des ponts de bois, dont les planches ne sont pas clouées et sans parapet. |
À part cette profusion de ronces et ces fleurs sauvages que nous sommes habitués à cultiver avec tant
de soin dans nos parterres, à part aussi la présence d'arbres dont on ne sait pas le nom, mais qui ressemblent plus ou moins à ceux d'Europe, la nature a le même aspect que chez nous. Si l’exotisme violent est une joie pour les yeux curieux et les imaginations ardentes, on finirait quand même par s’en lasser assez vite. Et nous regardions avec plaisir, au passage, le plantain du bord de nos routes mêlé au trèfle, au chardon et, près des ruisseaux, les larges feuilles de la rhubarbe sauvage.
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Bientôt, nous traversons des forêts dont on a commencé le déboisement. Car, si de l’autre côté des Andes, dans la pampa argentine, on manque de bois, ici, il y en a trop. fl y en a tellement que la superficie du Chili étant assez restreinte, il faut faire place à la culture en incendiant, sans pitié, des forêts magnifiques. Voilà une armée d'arbres morts, les uns abattus et rôtis, d’autres debout encore, d’un aspect mortellement triste dans leur vêtement de demi-deuil, noirs de leur bois carbonisé, blancs de la cendre légère restée sur leurs fûts et qui leur donne l'aspect de bouleaux sans branches et sans feuilles. Ou bien on a scié à un mêtre du sol des troncs colossaux de dix mètres de tour, que le feu n'avait pu réduire, et, au centre de ces moignons, à leur pied, autour de leur écorce, des rejets jaillissent comme des gerbes. Ïls ont l'air d'immenses vases où pulluleraient mille plantes vivaces, fougères, lauriers, hortensias, géraniums grimpants, capillaires et scolopendres, qui revivifient de leur sauvage jeunesse la forêt morte.
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Le pays n’est pas très peuplé. On marche pendant des kilomètres sans rencontrer âme qui vive. De loin en loin, au seuil de ranchos misérables, des femmes métisses sales et dépeignées, filent la laine. Un peu plus loin, en approchant de Puerto-Varas, contraste saisissant, des maisons de bois, percées de portes et de fenêtres aux rebords garnis de pots de fleurs et qui montrent leurs rideaux de cretonne claire, s’élèvent au versant des collines verdoyantes, clôturées avec soin, et peuplées de vaches laitières : c’est une colonie allemande. Nous sommes à la fin de février et les moissonneurs coupent le blé dansles champs, avec la faucille à main. On se croirait dans un vallon suisse. Et bientôt l'illusion est complète, car voici un lac tout bleu, dont on ne voit pas la fin, le Llanquihué, et, au loin, toujours les voicans Osorno et Caibuco, couverts de neige.
La petite ville de Puerto-Varas, située au bord du lac, est également peuplée d’Allemands, comme, d’ailleurs, tout le centre et le sud du Chili. Excellente colonisation dont se félicitent les gouvernants chiens, car elle apporte 1ci ses qualités d’ordre, de travail, de persévérance dont la race autochtone, mâtinée de sang espagnol, à besoin pour contrebalancer ses défauts organiques. Les deux races ne sont pas encore fondues, mais superposées, en attendant que l’une exproprie l'autre.
Avant de diner dans le petit hôtel où nous coucherons, nous faisons une courte promenade sur la route qui côtoie le lac en le dominant, comme une haute
falaise. Se détachant en ombre sur le fond du ciel en feu, un Chilien au teint orangé, aux yeux noirs, aux cheveux de cirage, passe à cheval, drapé dans un poncho couleur muraille et coiflé d’un chapeau à larges bords. Un peu plus loin chevauche une femme allemande, mûre, à la figure poupine et rose encore, aux cheveux blonds, aux doux yeux bleus, bien en selle sur une jument paisible. Elle porte un canotier noir agrémenté de deux plumes de poule et s'enveloppe le buste dans un châle. Elle me dit en passant, au lieu du guten abend que j'attendais : buena noche. Le Chilien ne m'avait rien dit.
Des femmes, au bord de l’eau, lavent un peu de linge; un vieil Allemand aide une jeune fille à rincer et à tordre. Le soleil éclaire cela en se couchant.
Au retour, nous croisons des jeunes filles blondes habillées avec décence àla mode d'il y a dix ans. Qu’étaient ces paysans avant de venir ici? Ils travaillaient dans la Prusse orientale pour un junker qui les payait en pommes de terre, en seigle et en orge, ou au fond d’une mine de la Ruhr, ils végétaient là, sans espoir de jamais s'enrichir. Les voilà propriétaires de 30, de 50 et même de 100 hectares de terre. Tous les ans, en vendant leur beurre — car nous sommes au centre de la production beurrière! — ils mettent de l'argent de côté. Ils sont quelqu'un, puisqu'ils possèdent une voiture, des chevaux, des vaches, des ruches bien à eux. Le climat est bon, la nature généreuse. Quand je les vois passer
4. Onexpédie d'ici annuellement 700,000 kilogrammes de beurre pour le nord du Chili.
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dans leurs carrioles pleines d’enfants, ils ont l'air souriant et heureux.
À diner, dans la salle à manger aux murs couverts de devises, à la mode des brasseries allemandes, le oarçon qui nous sert nous raconte qu’élève ingénieur dans une école de Westphalie, il quitta son pays pour ne pas faire son service militaire; mais les papiers qu’il nous montre, où je vois son âge exact, et surtout son insistance nous font penser qu'il fut incorporé et qu’il a déserté.
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Jusqu'à présent, nous avons voyagé sur des voies normales et avec les moyens de locomotion organisés à l’usage du public. Désormais, nous sommes aux mains d’une Compagnie commerciale chileno-argentine, propriétaire de vastes estancias sur les deux versants des Andes et qui absorbe presque tout le trafic de bestiaux, de laine, de cuirs, de farine et de verba-maté entre les deux pays. Elle à tracé, pour ses propres besoins, des routes, installé, aux extrèmes rives des lacs que les caravanes doivent traverser, une auberge de bois reliée par le téléphone aux autres postes et un pelit débarcadère que l’on appelle pompeusement un port. Les voyageurs Y trouvent des chevaux et des mules. Car la Compagnie a créé aussi l'embryon d’un service de transport entre le lac Nahuel-Huapi et le Pacifique, et elle accepte à bord de ses deux petits vapeurs ies rares passagers qui, comme nous, se présentent. Ce sont de minuseules vapeurs-remorqueurs, sans cabines, point au tout installés pour les touristes, mais qu’on est bien heureux de trouver, deux fois la semaine, dans ces
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pays perdus, inconnus encore de la plupart des Argentins.
On en parle pourtant, depuis plusieurs années, depuis que la Commission d’études pour la délimitaion de la frontière chilienne-argentine parcourut ces régions et en révéla les richesses. Alors on décida la construcuon du chemin de fer, et déjà, de Buenos- Aires, on commence à spéculer sur ces terres lointaines.
Nous quittons Puerto-Varas, le lendemain à 10 heures du matin, sur le bateau qui fait la traversée du lac Llanquihué en cinq ou six heures.
Près de la ville, les rives sont cultivées comme des
jardins maraîchers, par les colons allemands. Nous
nous arrêtons de temps en temps dans une anse d'où un chaland se détache pour apporter à bord des barils de beurre. Au-dessus des barrancas dominant le lac, on ne voit, de partout, que les deux grands volcans, l'Osorno et le Calbuco, le premier haut de 2,400 mètres, dont les sommets éblouissants sortent lentement de la brume.
En même temps que nous, sur ce bateau, étaient montés deux couples d'Américains du Nord. Les hommes mangeaient des sandwiches, les femmes s’extasialent sur le paysage. Elles continuërent à s’extasier au cours du voyage, et toujours, d’ailleurs, à contre-sens, ainsi que font leurs compatriotes visitant les musées. Un Basque, marchand de bestiaux, habillé comme un Capataz, large chapeau mou, bottes à éperons, le cou entouré d’un foulard noir tenant lieu de col, le poncho plié jeté sur l'épaule, allait nous accompagner jusqu'au Nahuel-Huapi, d’où il devait rarnener un troupeau de bœufs. Il tenait à la main
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un fouet à manche court ferré d'argent, quand il se baissait, on voyait à ses reins un grand couteau fiché dans sa ceinture et un revolver à son côté droit. Je lui demandai s’il a quelquefois l’occasion de se servir de ses armes:
— Pas une seule fois, depuis quinze ans que je voyage dans la pampa, me dit-il.
D'une petite anse déserte, nous vimes arriver une barque qui portait un jeune homme et une toute jeune femme de mise simple et de bon goût, et d’élégante tournure. Notre vapeur stoppa et les deux passagers montèrent à bord. C’étaient l'agent de la Compagnie chileno-argentine, M. Roth, fils d'un savant naturaliste suisse fixé à Buenos-Aires, et sa femme. Nous étions justement recommandés à lui par la direction de Valparaiso. Je me présentai. Il allait jusqu’au Nahuel-Huapi. C'était une chance.
Il n’était marié que depuis deux mois à une Chilienne d’origine allemande, née sur les bords du lac Llanquihué, dans un petit village de colons. Je causal avec elle tout le long du chemin, prenant plaisir à découvrir ce qui subsistait d'allemand en elle et à chercher ce que le déracinement avait pu transformer de sa nature. Mais ses parents étaient, eux aussi, nés ici, de colons westphaliens. Elle ne put se souvenir seule du mot « Westphalie ». Cependant, elle sait l'allemand, et chez elle on ne parle même que cette langue; dans les écoles du district qu’elle fréquenta, l’enseignement se donne en allemand; les offices catholiques se font en espagnol, mais se disent en allemand à l’église évangélique qui est la sienne. Elle adore, m'assure-t-elle, la musique, mais né connaît que les airs apportés par le phono-
eraphe, les orchestrions et les pianos mécaniques.
M. et Mme Roth avaient fait leur voyage de noces à Buenos-Aires, et les dix-sept ans de la jeune femme en conservaient un souvenir ravi.
Le lac Llanquihué traversé — il est 8 h. 1/2 après midi, — des chevaux nous attendent à Ensenada, dans la seule habitation du lieu, auberge entourée de fleurs, tenue par un Allemand au service de la Société | chileno-argentine. C’est une petite Indienne de douze : ans qui, pieds nus, nous sert à déjeuner, Car nous n'avons pas mangé depuis notre lever.
Aussitôt restaurés, nous montons à cheval sans perdre un instant. Vingt kilomètres nous séparent du lac Esmeralda ou de la Toussaint que nous voulons : traverser aujourd’hui même. En route pour Pétruhé. r
Le volcan Osorno omniprésent depuis Puerto-Montt, À que dis-je, depuis la baïe d’Ancud, accompagne notre | route, de très loin d’abord, comme un géant inaccessible, puis de plus en plus près, à mesure que nous approchons du lac Esmeralda auquel on dit qu'il est fiancé. Nous le verrons, en effet, tout à l'heure, se dresser au-dessus du lac, le protéger et le garder comme un amant fort et jaloux.
La route est, sur son plus grand parcours, couverte de laves d’éruptions anciennes. On chevauche à travers des conglomérats d’un brun aux reflets violets et de biocs énormes de scories. Pourtant, des arbres | 1 poussent sur ce sol sinistre. Ils deviennent même de 7 plus en plus touffus. Nous longeons un torrent, le | Pétruhé, dont les eaux vertes bondissent sur des rocs 4 de lave. If faut franchir ici et là les larges lits d’autres / torrents intermittents gonflés lors de la fonte des +
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neises de l’Osorno, desséchés en ce moment et couverts d’une fine poussière de cendre. Entre leurs berges de scories, sur une épaisse couche de lave pulvérisée ils ont tracé une multitude de rigoles dévalant vers le Pétruhé.
Des chars à bœufs croisent notre caravane. Quelques kilomètres encore à travers une forêt de lauriers et d’uermos, et nous voici au bord du lac Esmerailda.
Le soleil commence à baisser. Et cette fois lOsorno est bien là, à côté de nous. Il semble qu’on pourrait le gravir avec facilité. Ses flancs sont couverts de neige et sa cime resplendit; quelques arbustes végètent à sa base. Il à rempli toute la vallée de ses vomissements et couvert les rives et le fond du lac de fines scories que l’on aperçoit à travers l’eau transparente. De hautes montagnes bleues s’élagent de chaque côté du lac d’un vert sombre d'émeraude auquel il a pris son nom. Mais un missionnaire, passant ici Le 4 novembre, le débaptisa pour l'appeler le lac de la Toussaint. Dans ce paysage sévère, la petite auberge de bois de la Compagnie chilenoargentine s’abrite, solitaire, au pied du volcan.
Le long d’une petite jetée en pilotis, un « vaporcito » se balancçait. Dans un chaland amarré à Farrière, on avait embarqué nos chevaux et nos mulés. Il faut quatre heures pour la traversée du lac. Le soir tombait. Il faisait froid et humide. Nous nous installâmes à neuf dans l’unique petite cabine, les uns contre les autres.
Ilest 40 h. 1/2 du soir quand apparaît Peulla, H pleut, et nous avons bien faim. Joie de la table bien servie dans la petite auberge germano-suisse! Limge blanc et bons lits, planchers de sapin. Du feu. On res-
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pire, on renait aux bienfaits de la civihsation. Et pourtant, il n’y a que quelques habitants en ce coin perdu des vallées andines. Mais ce sont des Suisses diligents et passionnés de propreté.
Un Allemand, professeur de sciences à Buenos- Aires, passe ici son congé. A la lueur de la lampe, il s’essaie à la sténographie. Près de lui, sa femme reprise ses bas.
Après la table, le principal meuble de la salle à mauger est un orchestrion que l’on fait jouer pour deux sous. Jusqu'à l'heure du coucher, nous nous régalons de sa musique.
Le lendemain matin la pluie a cessé, un rayon de soleil égaye l’étroite vallée solitaire où des vaches | paissent. Un pic neigeux s’illumine au loin. L’au- =. berge, avec sa galerie de bois, s’abrite à la base d’un
4 mont couvert de sapins. À cent mètres de 1à, le lac désert vient mourir. Et la vallée commence. Un silence impressionnant règne ici. Les quelques hommes qui y vivent sont des créoles taciturnes, aux gestes lents et paresseux.
Nous quittons à regret la petite auberge hospitalière pour gagner en deux heures de cheval Casa- Pangué, au pied de la Cordillère. Sur notre passage, encore des forêts brûülées et coupées. On ne voit debout que des milliers de troncs d’un mètre de haut : cimetière immense, couvert de stèles sans croix. Ou bien, après l'incendie, sur de grands espaces, les arbres dénudés restent couchés les uns sur les autres en tous sens, et c'est alors le spectacle d’un formidable massacre. On ne peut s'empêcher de penser à quelque Attila acharné au carnage ou à la colère dévastatrice d'un élément. Et toujours la lutte de la mort et de la
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vie, toujours les jeunes pousses reviviscentes greffées sur les cadavres, les sauvageons puisant leur sève dans la cendre des ancêtres. Dès que la forêt est assez défrichée et la clairière assez grande, on y sème des pâturages, car sous ces hauts taillis la petite végétation est nulle; puis on y met des animaux. Les squeleties d'arbres immenses, qui mesurent souvent cinquante et soixante mètres, jonchent le sol; il y en a d'encroués qui ne veulent pas mourir et qui, pourtant, blessés à mort, s'appuient sur une fourche voisine; d’autres ont leurs racines en l'air, dardées comme de colossales chevelures de Gorgones qui forment à elles seules de jeunes bosquets, car des rejetons en ont jailli et des fuchsias mêlent leur grêle de corail et d’améthyste aux pousses fraîches. Parmi des troncs brûlés que les bûcherons n’ont pu arracher et qui pourrissent, voici un petit champ de blé, un carré de pommes de terre, un peu de trèfle.
Puis recommence, de chaque côté de la route, la broussaille impénétrable. Dominant la vallée, des pics neigeux; sur les flancs des montagnes, des forêts de sapins et de mélèzes çà et là coupées par des étamures brillantes qui paraissent immobiles : c’est l’eau d'un torrent qui dévale au soleil en serpentant. Au milieu de cette sombre végétation se dressent de
- magnifiques arbres aux fleurs blanches, abondantes,
au feuillage luisant, tenant du laurier et du magnolier, tellement nombreux que sur les versants des montagnes on dirait une neige épandue. On les appelle urmos, d'autres disent muermos. C’est leur fleur qui donne le plus de suc aux abeilles abondantes dans ces forêts et dont le miel est très recherché.
Pour atteindre la petite auberge de Casa-Pangué,
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il faut traverser le torrent Peulla, au courant très rapide; les chiens hésitent à s’y plonger; deux de ceux qui nous accompagnent sont, en effet, emportés, roulés comme des cailloux, et finalement. en sortent. Nos chevaux ont besoin de toute leur résistance pour n'être pas entraînés. Un pont de bois dressé là, il y a peu de temps, fut détruit en huit Jours. [n’en reste que les poutrelles maîtresses.
Voici Casa-Pangué : un minuscule chalet de bois; en face, le Tronador, haut de 3,400 mètres et ses elaciers qui nous apparaissent bleus et verts et ourlés de neige, de cette couleur savonneuse que prend au soleil la mer déchirée par les hélices. Les douaniers chiliens montent la garde.
Jusqu'au col de passage des Andes, c'est encore une ascension de mille mètres. On monte à travers une épaisse forêt, par un chemin ombreux au long duquel nous entendons, sans les voir, des cascades bondir au milieu des arbres. Quel contraste avec les montagnes pelées de notre première traversée des Andes du Nord! lei, tout est vert, d’un vert frais et humide, sans cesse mouillé par des pluies abondantes. Jusqu'à leurs crêtes, les versants se couvrent d'arbres. De larges failles sont remplies de fougères géantes, de fuchsias et de toulfes gracieuses d’une variété de bambou dont les mules sont très friandes. En voici une troupe de quarante, chargées de sacs de laine, qui nous croisent. Des sections de route sont faites de paliers construits en troncs d'arbres, entre
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