FRAPPE A
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remplie de livres et de brochures. [l m’offrit un cigare et nous causâmes.
Il me raconta qu'il arrivait d'Australie où 1l avait
évangélisé une colonie de ses compatriotes, tout en enseignant à leurs enfants la langue allemande, comme il le fait ici.
Ne vaudrait-1l pas mieux, lui dis-je, leur enseigner la langue espagnole que tout le monde parle en Argentine et au Chili, et dont ils auront besoin plus que de l'allemand?
— C'est ce que disent les parents ignorants pour s’excuser de ne pas m'envoyer leurs enfants et de ne pas me payer la redevance scolaire, répondit-1l. C'est aussi ce que prétend le gouvernement argentin pour ne pas subventionner notre école.
Je me sentis piqué par celte réponse, et je m'installai dans mon fauteuil comme un homme résolu à discuter, D'ailleurs, n’allais-je pas m'instruire?
— Je ne nie pas, fis-je, que la connaissance de plusieurs langues, y compris l'allemand, ne soit utile à des citadins d'un pays cosmopolite, mais Îles petits paysans argentins, fils d’Allemands, élevés dans ces montagnes lointaines, ne sont-ils pas plus pressés de connaître la langue de leur pays que la vôtre?
— Aussi, répondit le pasteur sur un ton où Je sentis naître la passion, ne s'agit-il pas pour eux d'utilité matérielle et immédiate. Il s’agit d'un intérêt bien plus élevé et bien plus important : celui de la race. En enseignant l’allemand aux fils de nos colons, j'entends qu’ils conservent leurs caractéristiques nationales. Et ceci, ajouta-t-1l aussitôt, dans lintérêt du gouvernement argentin lui-même, puisqu'il re-
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AU LAG NABUEL-HUAPI 279
connaît avoir besoin des éléments de race allemande pour coloniser le pays.
— Mais une fois ces colons allemands installés sur la terre et travaillant, qu'importe à la prospérité de l'Argentine et qu'importe aux colons eux-mêmes que leurs enfants parlent l'allemand ou l'espagnol? Ce qui me paraît plus évident, c'est l'intérêt que peut avoir l'Allemagne, pour son commerce et son industrie, à trouver en Argentine un grand nombre d’Ailemands ou de fils d'Allemands, parlant leur langue originelle. Dites cela, plutôt, et nous serons d'accord. Mais vous ne consentirez pas, je le sens, à représenter des intérêts politiques et matériels.
Je ne me trompais pas. Le visage du jeune pasteur s’enflamma.
— (C'est que vous ignorez, monsieur, la transformation qui se produit chez les fils d’Allemands qui ne parlent pas la langue de leurs parents. Ils s’assimilent aussitôt les vices du pays qu'ils habitent; 1ls ne se marient plus, 1ls vont jusqu à changer constamment de famille; ils deviennent paresseux, Joueurs, ivrognes, que sais-je encore ! Tenez, en Australie, où jai passé plusieurs années, mes compatriotes venus là pour faire de l'agriculture, dès qu'ils oublient l'allemand prennent le caractère aventureux et inquiet des Australiens et entrent bientôt dans le Gold Field à la recherche de l'or. Ges faits sont coneluants, afürma-t-1l avec force.
— Et vous croyez vraiment que si vos compatriotes avaient continué à parler l'allemand, 1ls ne seraient devenus ni chercheurs d’or, ni débauchés, n1 paresseux, ni Joueurs?
— Cela ne fait pas de doute.
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— De sorte que vous attribuez à votre langue une vertu moralisatrice… C’est une prétention assez nouvelle. Il faudrait donc prouver qu'il n'existe pas, en Allemagne, de joueurs, de paresseux, de débauchés, d’esprits aventureux.. Et même alors, vous ne pourriez soutenir que c’est à la langue que serait due cette extraordinaire vertu... Non... Dites que l’Allemand, en général, a des qualités d’assiduité, d'application, de sérieux, de persévérance, qui manquent à la race espagnole, comme, en général, aux races latines, et qu’il serait, en effet, très heureux pour ce pays que ces qualités puissent un jour y dominer. Nous serons d'accord. Mais il continuera à les avoir, ces qualités, quand il parlera l'espagnol... S'il en était autrement, il serait plus simple de faire apprendre l’allemand à tous les Argentins. Nous les verrions aussitôt devenir placides, patients, exacts et entêtés comme des Teutons.
J'ai oublié les vagues paroles que me répondit le psychologue idéaliste. Nous parlâmes d'autre chose. Il se plaignit du manque de ferveur de ses paroissiens.
— Dans ces endroits perdus, disait-1l, on trouve, en général, des gens sans foi ni loi, qui se soucient peu de leur âme. Le prêtre catholique — nous sommes pourtant dans un pays catholique — a dû fermer l’église, car « ses fidèles » le laissaient mourir de faim. Je crois que moi-même bientôt je m'en ira.
Les Porteños n’ont pas encore dirigé la spéculation vers ces lointaines régions. Les quelques gens qu’on
y trouve sont étrangers, Basques, Suisses, Allemands, Belges, mais Allemands surtout, comme de l'autre