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clôturé et peuplé nos champs, cultivé le quart de notre lot, parfois davantage. Et cela depuis dix, douze, quinze ans et plus! Et, malgré nos réclamations, nous n'avons jamais pu entrer en possession de nos titres. C’est là une des raisons, la principale peut-être, du peu de développement de la région. Les colons se bornent, en effet, à cultiver le minimum de terre imposé par la loi, n'étant jamais sûrs d’avoir leurs titres définitifs.
— Que vous répond-on quand vous écrivez au ministère ?
— On ne nous répond pas. Depuis cinq ans, il est venu trois inspecteurs différents à qui nous nous sommes plaints. Jamais nous n'avons eu de leurs nouvelles.
À l’un des plaignants, Carlos Becker, on demande, quoiqu'il ait rempli toutes les conditions imposées par les lois sur la colonisation, de prouver qu’il est citoyen argentin. Or, les Indiens ont, autrefois, brûlé sa maison et tout ce qu’elle contenait, y compris ses papiers. Îl répond aux inspecteurs:
— Voyez sur les registres de la capitale. J'ai été fait citoyen de Bunenos-Aires il y a dix ans, il doit rester des traces de ma naturalisation.
À un autre, Otto Gœdecker, le plus vieux colon de Bariloche, on avait promis, pour l'amener ici, 200 hectares, puis 100 hectares; on ne veut plus, à présent, lui en donner que cinquante. Or, 1la défriché la terre, dépensé son argent, sa santé, ses forces.
— Pourquoi ces marchandages, quand on donne des lots de 625 hectares à ceux qui savent s'y prendre?
Ces braves gens, issus d’une race disciplinée, habitués à obéir à la loi et à respecter les agents de l’au-
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torité, s’'indignent des faveurs qui se font sous leurs
yeux, des injustices dont ils souffrent et qu'ils me racontent abondamment. Ils disent les disgrâces de vieux colons bernés, spoliés, et les concessions Injustifiées de milliers d'hectares, d’iles entières cédées à vie sans raison à des millionnaires bien en cour. Et ces plaintes, entendues dans ces solitudes lointaines, sont émouvantes.
J'ai causé de cela toute une soirée avec le directeur des Bois du département de San-Carlos de Bariloche. Cet honnête fonctionnaire me racontait le marasme où vivent les plus vieux colons, et s’en plaignait avec amertume.
— Que ne transmettez-vous, vous-même, les réclamations qui vous arrivent?
— Mais je l’ai fait souvent! me répondit-il. J'ai écrit des rapports personnels au ministre. Jamais je n’ai pu obtenir de réponse.
— Que faudrait-1l donc faire, à votre avis?
— Je vais vous le dire, moi, monsieur, interrompit la patronne de l’hôtel Perito-Moreno, qui entendait notre conversation dans la salle commune de lauberge. Ces gens-là ne veulent pas dépenser d'argent. Ils disent que la loi ne les y force pas, qu’ils sont dans leur droit, et ceci et ça. Moi, quand j'ai vu que la loi ne suffisait pas, je ne me suis pas entêtée comme eux, ajouta-t-elle d’un air fin. J’y ai mis le prix, et Jai versé à qui 1l fallait... J'ai payé un avocat qui était, à ce qu'il m'a dit, ami d’un employé du ministère, et, pour mes 1,200 piastres, J'ai eu mes titres. Il paraît qu’il y avait 500 piastres pour l’État et 700 piastres pour l'employé.
— Alors, vous êtes contente de l'Argentine, la
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mère? fis-je à la bonne grosse hôtesse qui montrait tant de savoir-faire et de bonne humeur.
— Je serais bien difficile, si je ne l’étais pas! fitelle avec philosophie. Nous y avons fait fortune en sept ans, nous deux, mon homme et moi.
— Et comment cela?
— D'abord, avec l'augmentation du prix de nos
025 hectares défrichés, cultivés et clôturés, qui,
aujourd'hui, valent une quarantaine de mille francs. Et puis, en donnant à boire, à manger et à coucher dans lhôtel où vous êtes, qui vaut davantage encore avec le terrain qui l'entoure. Aussi, dans deux ans, nous allons nous retirer au pays basque pour vivre tranquillement de nos rentes. Nous avons eu de la chance, ilest vrai; mais, vous voyez, j'ai su m'y prendre.
— Pourquoi les autres ne font-ils pas comme elle? demandai-je.
— Nous n'avons pas tant d'argent à jeter ainsi par ies fenêtres, répondent-1ls. Nous sommes de pauvres paysans qui travaillons beaucoup pour gagner peu, dans l'espoir que nos gains augmenteront avec le temps et le chemin de fer. Et puis la loi doit être la loi pour tout le monde. Nous sommes en règle, ox nous doit nos titres.
On sentait dans ce leitmotiv la rude et inflexible logique calvinisté. La souple Basquaise souriait. Le fonctionnaire des forêts hocha la tête :
— La loi est bonne, mais elle n’est pas appliquée, ou bien elle l’est mal. Car, même siles employés inférieurs faisaient leur devoir, ce serait la bureaucratie supérieure qui ne le ferait pas... Et puis Buenos- Aires est si loin. Pensez donc! Quinze jours de
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L'agent de la Compagnie chileno- argentine dit :
— En réalité, le gouvernement ne s'occupe pas des colons. J’ai débarqué un jour sur le lac deux colons danois possesseurs d’une concession de terre; les | bureaux leur avaient assigné au hasard un pont de | forêt complètement désert, éloigné de toute habita- | tion. Éls n'avaient rien emporté avec eux, ni nourri- ÿ
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