LES FEMMES
Vie de sacrifice. — Fidélité. — Persistance du sentiment arabe de la jalousie. — Loin des hommes. — Pas de visite masculine. — Proverbe espagnol : Femme mariée, pied cassé. — Effacement. — Résignation. — Soumission. — Pas de divorce. — « Nous sommes des esclaves! Tel est notre goût ». — Libération à long terme. — Traditionalisme puissant. — Influence religieuse. — Le cri d’une voyageuse argentine en Europe : « Enfin, je respire! » — Sur le bateau. — Avant Rio-de-Janeiro. — Après. — L’atmosphère de l'Europe. — La charité féminine. — Tendresse active et rayonnante au delà du foyer conjugal. — Les œuvres philanthropiques. — L’élégance.
Sitôt mariée et devenue mère, les plaisirs du & monde ne comptent pour ainsi dire plus pour la femme argentine. Sa vie devient un éternel sacrifice au mari et aux enfants. Tout son bonheur vient de À là; elle ne saurait prendre de plaisir ailleurs. En l'absence de son mari, elle ne sort pas, ou à peine, s’abstenant d’aller au théâtre, à la promenade, demeurant chez elle ou dans sa famille.
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Les conventions le veulent ainsi et son instinct, s’y pliant sans effort, lui fait de ce sacrifice un devoir. Get état d'esprit qu’expliquent la survivance de l’influence arabe, la jalousie de l’homme et la soumission naturelle de sa compagne, est favorisé aussi par des préjugés acquis et la surveillance réciproque et sévère que les femmes exercent les unes sur les autres.
Un Argentin m'assure que, rencontrant dans la rue une amie, une amie d'enfance qu’il tutoie même, il se garde bien de s’arrêter et d'échanger avec elle quelques amicales paroles, de peur de la compromettre. Dans ce cas, me dit-il, il vaut mieux avoir l'air de ne pas voir et regarder d’un autre côté.
Si, dans une réunion, une femme cause plusieurs fois et trop longuement avec un homme ou danse irop souvent avec lui, tout le monde en parle le lendemain à Buenos-Aires. Aussi, lorsqu'on lui présente un homme, se contente-t-elle presque toujours de le saluer sans engager de conversation avec lui, de peur d’être remarquée. Car, compromise justement ou injustement, elle est aussitôt mise au ban de la société. Et la vie devient pour elle impossible. On ne linvite plus, on ne lui rend pas ses visites. Si elle entre dans un salon, la froideur de la maîtresse de maison et le vide qui s’y fait bientôt lui montrent l'importunité de sa présence. Invite-t-elle quelqu'un à diner, à prendre le thé, ou à partager sa loge un soir au théâtre? Elle ne reçoit que des refus. Ses filles voient leurs amies les abandonner, et certaines, quoique riches, furent obligées de s’allier à des jeunes gens d’un rang social inférieur au leur.
Même situation pour l’épouse séparée. Peu im-
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porte qu’elle soit irréprochable. Elle a beau surveiller strictement ses moindres actes, elle est au ban, on ne la reçoit plus. Si quelqu une s’avisait de vouloir braver le courant de désapprobation, à son tour elle serait déclassée. Aussi, personne ne sen avise. Dans sa famille même, eüût-elle tout le bon droit de son côté, la femme en instance de séparation ne trouve souvent près des siens que le blâme. On ne se sépare donc que très rarement. Une femme supporte tout, surtout quand elle a des filles à marier, car chacun dit qu'une mère séparée est d'un bien mauvais exemple pour les enfants !
Et c’est ainsi que des femmes de joueurs ou de débauchés refusent la séparation en pensant à leurs enfants. Pour se consoler, elles répêtent le vieux proverbe espagnol : « Femme mariée, pied cassé. » Quand on fit circuler les pétitions contre le projet de loi de divorce, de pauvres malheureuses, trahies depuis de longues années, signèrent cependant la protestation contre la loi libératrice. Et, sur les mêmes pétitions, ceux qui dans leur ménage eurent tous les torts, signèrent aussi.
Bien mieux. On me cite une femme que son mari a trompée et ruinée, ne lui laissant en mourant que sept enfants et des dettes, et qui dépense ses dernières ressources à faire dire des messes pour le repos de son âme.
Il y a bien quelques exemples d’Argentines séparées de leur mari et qui surent s'imposer cependant, grâce à leur intelligence, à leur énergie, à leurs relations, à la situation de leur famille ou à leur fortune considérable. Mais ce sont là de très rares exceptions et il est juste d'ajouter que pour échapper
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a l'atmosphère de critiques qui les entoure dans leur pays, elles vivent à l'étranger et ne reviennent à Buenos-Aires que de temps en temps.
La vertu des Argentines, ainsi mise sous la garde de la société, est indiscutable. On peut dire que l’adultère n'existe pas. Les hommes, nous l'avons vu, n'ont guère l’occasion de faire leur cour aux femmes. Gelles-ci sortent rarement seules, et leur principale sortie est la promenade quotidienne en équipage à Palermo ou dans Florida, sous les yeux de tous. Une mondaine très en vue est connue de toute la ville, même des gens du peuple qui la voient passer en voilure au corso ou l’admirent le soir du « paradis » du Colon. Impossible pour elle d'aller deux fois de suite dans le même quartier sans se faire remarquer. Les cochers de fiacre savent le nom de tous leurs clients-hommes. Le quartier des résidences est relativement peu étendu, les maisons se touchent, les allées et venues sont très visibles. Comme les demeures sont individuelles, si un homme entrait plusieurs fois dans une maison qui n’est pas la sienne, ses visites feraient bientôt le sujet de toutes les conversations.
Donc, impossible de se rencontrer, impossible de se cacher. De plus, les maris prennent cette affaire très au tragique. Au total, trop d’ennuis pour l’homme, le vrai voluptueux n’aimant pas les obstacles ni les dangers, trop de risques pour là femme. On reste donc fidèle — du côté féminin du moins — car le
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