‹ De la Plata à la Cordillère des AndesChapitre 170 sur 273 · RENE · texte numérisé non relu

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teurs et, dans le marché des laines que la Compagnie fit construire à ses frais, avec trente-deux halls de cinquante mètres de long sur trente de large, arrivent toutes les laines de Ïa région.

La puissante Compagnie Sansinéna, qui exploite près de Bahia-Blanca un vaste établissement frigorifique, construisit également son propre port pour l’exportation de ses cuirs et de ses viandes.

Enfin, lorsque je suis passé, il était question, pour la nouvelle Compagnie française de chemins de fer. d'établir un port à son usage,

Voilà donc, pour une ville à peine âgée de vingtcinq ans, trois grands ports particuliers, bientôt quatre, sans compter le port de cabotage et le port militaire, situé à 39 kilomètres d’ici où s’abrite toute la flotte argentine,

Qu'on juge du développement de ces divers organismes et qu’on excuse ces chiffres nécessaires :

En 1891, quatre steamers seulement touchaient Bahia-Blanca. En 1909 : 91 : en 1908 : 390.

On exportait, en 1891, 782 balles de peaux de moutons ; en 1906, près de 9,000; 12,000 en 1907; 0,000 en 1908, mauvaise année. Dans le même temps, l'exportation des balles de laine passait de 17,000 à 11,000. Mais l’augmentation la plus prodigieuse fut celle des céréales qui, de 2,000 tonnes en 1891. s’éleva à 1,208,000 en 1908.

— Îl y à quatre ans, me disait un gros acheteur de grains, on exportait 20,000 tonnes d’avoine de Bahia-Blanca. Il y a trois ans, 80,000 tonnes. Cette année, nous en aurons exporté 200,000 tonnes.

Bahia-Blanca, ayant dépassé Buenos-Aires pour

l’exportation du blé!, a eu cette année le record de l'exportation du blé dans le monde entier.

Malgré cette rapide et incontestable prospérité, le Sud a ses détracteurs. Leur pessimisme est-il sincère? Ou bien, rivaux intéressés, ne s’aveuglent-ils pas sur la valeur de leurs propres biens, dénigrant de parti pris ceux du voisin?

Avant de partir, j'avais interrogé quelques estancieros du Nord sur l’état actuel et l'avenir de la région de Bahia-Blanca.

Tous s’accordèrent pour me dire :

— Le Sud s’est valorisétrop vite. Les terres coûtent là-bas 230 à 340 francs l’hectare. On commence à en vendre jusqu’à 400 et 500 francs. C’est trop. Ellessont loin, en effet, de valoir celles du Nord. Nonseulement il n'existe dans aucune zone un sol d’une fertilité comparable à celle des environs de Rosario et des bords du Parana, mais presque partout dans le Sud vous trouvez sous la mince couche d’humus un banc épais de « tosca », sorte de marne dureie, résistante comme de la pierre, qui empêche l’eau de filtrer.

« Voici donc éliminée, de ce fait, l’une des cultures les plus prospères du Nord, celle de la luzerne, dont les racines veulent fouiller le sol pour y trouver, à quatre, six ou dix mètres, une nappe d'eau nourricière. Les gens du Sud vous diront bien que l’avoine en herbe remplace pour eux la luzerne. Pas absolument, car, dans les années de sécheresse,

1. Bahia-Blanca en 1908 exporta 1,046,000 tonnes. Buenos-Aires —— 811,000 tonnes.

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l'avoine, piétinée par le bétail, ne repousse plus, et voilà une récolte perdue. »

« D’après les Nordistes, la supériorité des terres du nord de la province de Buenos-Aires tient aussi à ce qu’on y peut cultiver sans engrais et sans assolements toutes les variétés de céréales : blé, maïs, lin, avoine et luzerne. On me répéta souvent que depuis vingt-cinq ans on sème sans discontinuer dans certaines zones et sans que la terre montre la moindre fatigue. Au contraire, on penseici que la luzerne, alternant avec le blé, enrichit le sol au tieu de Pappauvrir.

— Vous ne trouverez dans le sud de la province aucun de ces avantages, me disait-on à Buenos-Aires. Au bout de quatre ou cinq ans, les champs demandent du repos. Il faut les convertir pour quelques années en prairies d'élevage.

« Enfin, le Sud souffre bien plus que nous de la plaie terrible qu'est la sécheresse. Le vent violent assoïile et durcit le sol. La pluie y est rare et tombe très irrégulière ment. C’est la région qui, cette année, souffrit le plus de la sécheresse générale. On fut obligé de faire venir à grands frais des fourrages, et de transporter ce qui restait de bétail vers le Nord pour éviter de perdre complètement le troupeau.

« On a donc été trop vite. Déjà des estancieros quittent le Sud pour remonter vers l'Ouest ou le Nord, et les banques hypothécaires font des difficultés pour prêter sur les propriétés. Tout le Sud est actuellement endetté. »

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J'enregistrai de bonne foi ces affirmations, me réservant de les vérifier près des intéressés, ce que

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je ne manquai pas de faire en arrivant à Bahia-Blanca. J'eus la chance d’y rencontrer M. F. B..., un homme des plus éclairés sur l’état actuel et l'avenir de son pays. Contrairement à beaucoup de ses compatriotes qui ne connaissent de l’Argentine que Buenos-Aires et leur estancia, il a parcouru à cheval les régions lointaines du Ghubut et de Santa-Cruz, de la Pampa et du Neuquen. Il vit à Bahia-Blanca, mais possède une estancia familiale près de Buenos-Aires dans la fertile région de Lujan, la plus anciennement

exploitée de la République. Il en a d’autres dans la

province de Salta. Dernièrement, 1l échangeait un vaste domaine situé dans le Chubut pour une estancia proche de Bahia. Sans parti pris, par conséquent, il est très renseigné sur la valeur de ces différentes régions et leur possibilité d'avenir.

— Ilest vrai, me dit-il, que le Sud n’a pas de terre d’une richesse comparable à celle du nord de Buenos- Aires, que l’on peut cultiver impunément sans interruption pendant vingt et trente ans. Mais fout le Nord ne jouit pas de celte fertilité exceptionnelle, La zone particulièrement favorisée de Rosario et du Parana, dont on parle toujours, a des limites au delà desquelles le régime des assolements est souhaitable comme ici.

« D'ailleurs, les terres du Sud ont une qualité qui manque aux terres argileuses du Nord, presque complètement privées de chaux. Le sud de la province et toute la région de Bahia sont riches en calcaire, ce qui donne aux pâturages plus de vigueur, et au bétail une chair plus succulente, avantage que les frigorifiques n’ignorent pas. La présence de la chaux explique aussi la qualité du blé dans les zones voisines de la Sierra que vous avez traversées. Gette

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terre est une de celles — parmi les terres non 1rr1œuées — qui arrivent à produire annuellement leur valeur absolue en blé.

« En certains points bien cultivés, elle donne, en effet, de 1,500 à 3,000 kilos par hectare, à 18 francs les 100 kilos (c’est le prix de 1909). Voici donc la récolte d’un hectare vendue de 270 francs à 540 francs. Et comme nos terres ne coûtent pas encore plus de 950 francs à 300 francsl’hectare, vousvoyezlerésultat…

— Voulez-vous me faire le calcul du bénéfice net d'un colon qui ne serait pas propriétaire et se contenterait de louer une terre dans le Sud, demandai-Je

à M. F. Bb...

— Volontiers, me dit-il. Il est bien simple.

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« Et nous avons vu que le colon pouvait récolter, en moyenne, par hectare, 2,300 kilos de blé à IS francs les 100 kilos, soit 414 francs.

« Ge produit, je dois le dire, est exceptionnel. On

ne l’atteint qu’entre la Sierra et Bahia-Blanca. . ailleurs on ne compte pas moins de 1,200 £

1,500 kilos de rendement à l’hectare, ce qui assure

encore un bénéfice appréciable.

« N’estimez-vous pas que les Nordistes exagèrent

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lorsqu'ils déprécient à ce point les terres du Sud? conclut en souriant M. F.B...

— Mais vous avez la « tosca ».

—— Qui, et de ce fait, la culture de la luzerne nous est interdite, quoiqu’on en trouve de quatre et cinq ans dans notre région. En général, il est vrai que ses racines ne peuvent s’enfoncer à plus d'un métre ou deux, et qu’au bout de quatre ans, mêmeplus tôt, elle meurt. Cependant, on la cultive dans leszones favori- . dans les terres sablonneuses proches de Bahia- Blanca, à Médanos, par exemple, bourg situé à une heure et demie d’ici. [1 y a quinze ans, il n'y avait là rien, nichemin de fer ni télégraphe; c'était le désert. On croyait mème que l’eau manquait. Aujourd’hui, ces dunes (médanos veut dire dunes) valent 550 francs l’hectare, et vous y verrez des champs merveilleux de luzerne et de blé. On commence à y planter de la vigne. M. Firmin Faure, l’ancien député nationaliste d'Algérie, possède non loin d'ici, à quarante-cinq kilomètres de Médanos, une lieue de luzerne. Depuis plusieurs années, il habite là, seul, dans un rancho de boue et de paille, et ses affaires prospèrent. Il engraisse des animaux et réserve une partie de sa récolte pour la production de la semence de luzerne*.

« Mais, privé de luzerne, le Sud a l’avoine, cultivée depuis quatre ans à peine, qui vient admirablement, et dont le chiffre d'exportation augmente chaque année dans d’admirables proportions.

« On la sème en mars et avril dans la région de Bahia-Blanca et du Rio Colorado. Au bout d’un mois

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(4) L'an dernier, il en vendit 20,009 kilos, m'a-t-on dit, à raison de 1 fr, 40 le kilo.

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et demi, quand elle commence à poindre en herbe, on y met le bétail qui y vit jusqu'à la fin de septembre!’. Alors on retire les animaux, et l’avoine repousse superbe, d'excellente qualité, bien supérieure à celle du Nord, à cause de la plus grande sécheresse de l'atmosphère et de la présence du calcaire dans le sol. Voici donc une nouvelle richesse. Les Argentins achetaient jusqu'ici à l’Angleterre lPavoine pour chevaux de courses, à raison de 62 francs les cent kilos. La nôtre vaut, en moyenne, 12 francs; la plus chère, de 20 à 35 francs les cent kilos.

— Mais s’il est vrai que la sécheresse empêche l’avoine de repousser, lorsqu'elle a été tondue par le bétail et piétinée?…

— Cela est exceptionnel, et 1l ne faut pas juger Île Sud sur une année particulièrement mauvaise, comme celle-ci. Ou, notre plus terrible ennemi est Ia sécheresse. Dans certains districts, le tiers et parfois la moitié du bétail mourut celte année de soif et de faim, de sorte qu’il ne restait plus assez d’animaux pour tirer la charrue, et que d'immenses étendues furent laissées en friche. Mais si le machinisme était plus répandu, et si les estancieros avaient adopté les locomobiles à l’huile de naphte ou au pétrole, ils auraient pu se passer de bêtes. Pour les y amener, 1l nous faut une école de mécanique à Bahia-Blanca, qui formerait beaucoup d’artisans capables de réparer les machines et de remplacer les pièces manquantes.

« Le fléau de la sécheresse s’atténuera sûrement

1, J'ai expliqué ailleurs ce système de culture qui donne de {rès bons résultats : peu de paille et beaucoup de grain.

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avec le développement des cultures. Déjà on a constaté dans les annces normales une fréquence plus régulière des pluies depuis que la terre est labourée et cultivée. D'ailleurs, si le manque d’eau est un mal, l'excès de pluie n’est pas un bien. Dans le Nord, il arrive SOuvent que les tiges du blé poussent trop vite, que les épis s’affaissent et que toule la paille se développe aux dépens du grain. De même, quand la luzerne est coupée et qu'il pleut, elle jaunit et perd de son prix.

« Enfin le Nord oublie, quand il dénigre le Sud, qu’il a la sauterelle inconnue chez nous. »

— Vers où voyez-vous se diriger l'avenir de Bahia- Blanca? demandai-je à M. F. B...

— Je le vois dans l'extension de la culture du blé, qui, chaque année, suit une progression continue, el dans le développement de la culture de l’avoine qui permettra l’engraissement des animaux d'hiver avec sa première herbe. En raison du manque de fourrage, les animaux gras valent, en effet, 50 p. 100 de plus l’hiver que l'été. Bahia-Blanca est déjà un centre d'élevage d’animaux-types pour l’exportation. Le jour où l’on permettra la vente à l'étranger des animaux sur pied, ce sera pour elle une grosse fortune, I faudrait aussi faire descendre l'élevage du mouton du Nord où la terre est très chère vers nos régions, puis l’'acheminer vers la Patagonie. Cest là une évolution tout indiquée. Du même coup, le Sud bénélicierait des progrès réalisés depuis cinquante ans dans l'élevage.

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