‹ De la Plata à la Cordillère des AndesChapitre 174 sur 273 · IAA LD AE SI · texte numérisé non relu

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désert dont la terre devient extrêmement fertile dès qu'on peut l’arroser. Il faut donc conquérir à nouveau ce pays, au point de vue économique celte fois. Le gouvernement l’a fort bien compris. Les travaux de régularisation des rivières maîtresses du Rio Negro, et l'irrigation de sa vallée, mis à l’étude par lui, sont déjà en cours d'exécution. Et ceux qui, l'an dernier encore, contestaient la fertilité de ces terres, se les disputent aujourd’hui, aux enchères, à des prix déjà fort élevés.

Partis de Bahia-Blanca un soir, nous nous irouvâmes, après une nuit de chemin de fer, avoir traversé le Rio Colorado, et longeant le fleuve. Un fort ‘courant entrainait ses eaux ocreuses et troubles dans un lit de largeur moyenne, entre des rives basses où s’inclinaient des saules. Nous fimes halte à Pichi- Mahuida. En face la gare, quelques ranchos près desquels achevaient de mourir de chétifs tamarins, constituaient tout le village. Tout était rouge sous le soleil de feu : le sol, le fleuve, la poussière des routes, les murs des ranchos. Sous une ramada de feuillage au bord du fleuve, des chevaux rouges s’abritaient mal contre l’ardeur dés rayons perpendiculaires. Un grand pont relie le territoire du Rio Negro, où nous sommes, à celui de la Pampa que nous venons de longer.

A cette extrémité du territoire de la Pampa, il pleut encore assez pour cultiver le blé, et la terre y vaut jusqu’à 290 francs l'hectare.

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Dans cette vallée du Rio Colorado !, on trouve un sol d’une grande fertilité. Un peu au sud de Îa voie ferrée, vers Villarino, prospèrent des luzernières, des vignes, des arbres fruitiers. Malheureusement, Île fleuve est d’un débit inégal : l'hiver, c’est une rivière paisible; lété, un large torrent qui se creuse lui-même des canaux de dégorgement el des Hits provisoires semés de cailloux. Ces surfaces-là sont, quant à présent, stériles; il faudrait, pour les rendre arables, laisser longtemps l’eau du fleuve déposer son limon sur les cailloux apportés. Mais, en général, je le répète, les rives sont extrêmement fertiles. M. Carlos Luro nous racontait avoir semé ici, le 6 octobre, de la luzerne qu’il coupait au début de janvier avec une hauteur d’un mètre.

Son frère, M. José Luro, a créé des plantations d'arbres fruitiers et des vignes qui donnent des récoltes merveilleuses. Îl nous envoya même des conserves d’abricots, de pêches et de coings d’une qualité que Je me plais à reconnaitre exquise. Îl m’assurait avoir retiré un produit de 10,000 francs à l’hectare de ses cognassiers. Quant à ses prunes de Damas, il n’osait totaliser leur produit de peur de paraître fou aux yeux de ses compatriotes. Toujours est-il qu'un seul arbre avait donné 5,500 grosses prunes qu'il avait vendues 220 francs. D'ailleurs, M. José

Luro reconnait lui-même que c’est là un chiffre.

exceptionnel et que le revenu d’un hectare d’arbres fruitiers ne dépasse guère, bon an mal an, une vingtaine de mille francs”.

1. La vallée du Rio Colorado a 250,000 hectares de bonnes terres. 2. C’est le rendement qui me fut indiqué à Mendoza dans l’exploitation du D’ Séru.

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— Voilà donc, me disait-il, une nouvelle Californie argentine. Ainsi l’on s'explique que les terres californiennes 1rriguées se vendent 30,000 francs l’hectare.

— Et combien vendez-vous les vôtres?

— Pas moins de 1,000 francs l’hectare nu, l’eau étant assurée.

Nous quittons la vallée de ce fleuve solitaire, sans barques, sans voiles, sans villages qui en égateraient les rives, pour entrer dans une plaine aride quela voie ferrée franchit, en passant de la vallée du Rio Golorado à celle du Rio Negro. Ces deux fleuves, qui descendent des Andes vers l'Atlantique, presque parailèlement, à une distance moyenne de 80 kilomètres, se rapprochent ici, et la Compagnie prolita de cet étranglement entre les cours d’eau pour y tracer sa ligne et les relier.

L'obsession de l’eau vous poursuit dans ces régions du Sud privées de pluies. La vie n’y est possible que le long des fleuves ou dans les zones où court l'eau souterraine. Aussi, dès que le chemin de fer quitte une rivière, c’est pour courir après une autre. Mais quelle solitude que cetle « traversière »! Sur une plaine légèrement ondulée des arbustes clairsemés, saupoudrés de poussière, alternent avec les chevelures jaunes de graminées sous lesquelles s’abritent des touffes d’herbe fine; le sol apparaît, dur et stérile. On ne peut y mettre que 3,000 moutons à la lieue

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carrée, soit un peu plus d’un mouton à l'hectare1, Ils mangent les pointes tendres des arbrisseauxet tondent les brins d'herbe. Des guanacos et des autruches hlent à l'approche du train. Parfois on aperçoit, se glissant sous les buissons, quelque tatou à carapace grise faite d’écailles imbriquées, qui se met en boule, comme nos hérissons, à la crainte d’un danger. Ces animaux ont de vingt-cinq à trente centimètres et abondent dans ces régions. Les sens du pays en mangent la chair. On fait avec leur carapace des petits paniers vendus à Buenos-Aires comme souvenirs de voyage et, avec leur queue ossifiée, des porte-amadou pour les briquets.

Bientôt, nous atteignons les rives d’un autre fleuve. Près de Choel-Choel, le Rio Negro étale ses méandres et ses deux bras parés de verdure entre lesquels se dresse une-île prospère. C’est là que se tenait le quartier général de Roca lors de la conquête de 1878. Nous nous arrêtons et, du haut d’une falaise, ancienne rive de ce fleuve capricieux qui plusieurs fois changea son cours au gré des crues, nous découvrons une vallée resplendissante de fraicheur, avec ses nappes vertes de luzerne, ses bouquets de saules, ses hautes murailles de peupliers. Des saignées faites au fleuve par les riverains fertilisent les champs, qui donnent en abondance le blé, la luzerne, les légumes et les fruits.

Mais dès qu’on s'éloigne, ces visions d’oasis disparaissent. Pendant des centaines de kilomètres, pas un arbre digne de ce nom; on ne revoit que des

1. À Algarrobo, la cinquième station après Bahia-Blañca, on en met 10,009 à la lieue.

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