‹ De la Plata à la Cordillère des AndesChapitre 19 sur 273 · DR · texte numérisé non relu

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Douées comme elles le sont, il ne manque aux femmes argentines que d’être libérées de cette critique suspendue au moindre de leurs actes et de leurs propos, de cette peur du bannissement social, toujours présente, qui réprime tout essor de leur nature vivante et spontanée. Et cela est si vrai que ces mêmes femmes, guindées et comme figées dans un milieu de compatriotes, où elles se savent surveillées, sont toutes différentes chez des étrangers. Délivrées des regards qui les épient, de ces oreilles qui retiennent chacun de leurs propos, pour les colporter, elles deviennent des femmes charmantes, causant, discutant, s’'épanouissant enfin.

L'une d’elles, à son arrivée en France, écrivait à une amie étrangère :

— : Enfin ! Je respire.

On m'assure que, sur les bateaux, le contraste est

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le même. Au départ de Buenos-Aires, elles conservent jusqu’à Rio-de-Janeiro la réserve guindée obligatoire dans leur pays. Après quoi, l’air d'Europe les saisit déjà et les transforme. Au retour, même changement en sens inverse, La pensée des amies porteñas Îles remet à partir de Rio dans l'atmosphère de convention.

Je constatai moi-même cette curieuse transformation. Sur le bateau, dans cette atmosphère sympathique propice aux confidences, quelques dames argentines m'avaient fait la critique souvent Juste et pénétrante de leur vie de femme, s’analysant avec une finesse remarquable et une liberté de jugement qui me donnaient l’heureux présage d’intéressantes conversations durant mon séjour là-bas. Hélas, c'était sans doute l’air d'Europe, où elles venaient de passer quelques mois, qui les maintenait encore dans cette sympathique disposition d’esprit. Je les revis quelquefois à Buenos-Aires. Quelle révolution l'ambiance avait-elle opérée en elles? Plus de critiques, plus d'ironies, même inoffensives. Elles se défendaient ardemment à chaque attaque, et semblaient vouloir prendre devant l'étranger une figure conventionnelle.

Cette peur paralysante de la critique, que je n'ai nulle part au monde perçue si fortement qu'en Argentine, même en nos provinces françaises, ce respect humain excessif, cette vertu sévère et intransigeante si préjudiciable à une aimable vie de salon, n’ont point cependant que de mauvais côtés. Ils firent de la vie sociale en Argentine une vie sans scandales, ils créèrent une netteté dans les rapports sociaux, une tenue morale et une décence que nos vieilles civilisations à vertu chancelante peuvent lui envier. Sait-on

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js que la vertu féminine proscrivit jusqu'ici les demimondaines du théâtre ? Impossible pour elles d’obtenir le moindre strapontin et leur apparition dans une loge, en compagnie, provoquerait une telle indignation que le plus audacieux n’osa jamais tenter pareille aventure. Aux courses, les tribunes leur sont également interdites. Libre à elles de se promener au pesage, parmi les hommes, car les dames argentines n’y vont pas. Les grands hôtels leur ferment leurs portes. On se lamente actuellement parce qu'elles envahissent Palermo, mais Mar-del-Plata a su se garder jusqu'ici de ces promiscuités choquantes pour les rigoureuses vertus féminines.

— Alors, me dira-t-on, comment expliquez-vous qu’arrivées à Paris les femmes de la société répugnent si peu à se trouver à côté et en face de ces impures, dans les restaurants de nuit, puisqu'on les y voit assidues, curieuses et, on dirait, sympathiques?

Je répondrai à cette juste objection que toutes les Argentines qui visitent Paris ne vont pas dans ces endroits d’ailleurs si ennuyeux, que les femmes vraliment distinguées — si elles y sont allées, par hasard, et par curiosité, — n’y retournent pas par plaisir. Je sais qu’il y en a, dont les maris ou les parents fêtards se plaisent vicieusement à provoquer ces contacts ” équivoques, mais ils sont aussi rares que chez nous.

J'ai parlé jusqu’à présent des femmes de la classe riche. Mais parmi la classe moyenne, dans la nou- ». velle génération qui se libère peu à peu des antiques

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traditions, on constate déjà un souci de culture, une curiosité d'idées et de tendances positives à s’émanciper des mœurs antiques. Les écoles normales de l'Etat, les Facultés de l’enseignement supérieur commencent à produire des professeurs-femmes, des femmes médecins, des femmes artistes.

Quoi qu’il en soit de ces progrès, les intellectuelles sont ici l'exception. En général, je l'ai déjà dit, le souci de la famille et du mari occupe avant tout les Argentines et, même chez celles que la maternité n'absorbe point, les exigences de la sensibilité l’emportent sur celles de l'esprit. Très femmes, elles éprouvent le besoin d'étendre au delà de la vie conjugale ou familiale leur active tendresse. Plus qu’en tout autre pays, le domaine de la charité et de l’aide sociale est le leur. J’ai raconté aïlleurst avec quelle autorité et quel dévouement l'élite de la société féminine de Buenos-Aires s’occupait au bien des pauvres. Élles trouvent, dans “leur sensibilité si facilement émue, un zèle inépuisable à réaliser le mieux des exemples qui leur sont proposés. J'ai vu de ces femmes du monde, durant leur séjour en Europe, prises autant par les visites d’hôpitaux, de dispensaires, de maisons ouvrières, de crèches et de cantines que par les multiples distractions que leur offrent nos capitales. Elles travaillaient de loin, malgré l'atmosphère de luxe et de plaisir où elles auraient pu se complaire égoïstement, à étudier toutes les innovations, tous les perfectionnements d'œuvres sociales, qu’elles tenteront de réaliser dès leurretour.

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