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7 4, On n'accepte pas les mendiants ni les condamnés de droit commun.
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Tous ceux-ci, que vont-ils faire? Où vont-ils aller?
Ils se divisent en deux catégories : ceux qui acceptent l'appui du gouvernement et ceux qui préfèrent s’en passer. La plupart, appelés et attendus par des parents ou des amis, vont les rejoindre, s'ils ne les trouvent pas au débarcadère. Ceux qui ne savent où se diriger sont reçus à l'hôtel des Émigrants, situé près du port, nourris et logés pendant les cInq Jours qui suivent leur débarquement. S'ils tombent malades, l’État pourvoit aux soins que leur état réclame. Un Office du travail se charge de trouver de l'ouvrage à tous ceux qui débarquent dans une ville ou un village de l’intérieur, où des bras sont quotidiennement réclamés. Le transport par chemin de fer des travailleurs, de leurs familles et de leurs bagages est assuré gratuitement. Des employés spéciaux, parlant leur langue, les conduisent aux gares, les installent dans les trains et leur facilitent le voyage en les recommandant aux chefs des convois.
Sur cent débarqués, 34 p. 100 seulement demandent
l'appui de l’État. Parmi ceux-ci 90 p. 100 savent où ils veulent aller, les dix autres sont dirigés vers les lieux où du travail est offert. Dans toutes les capitales des provinces se trouve un bureau d’émigration chargé de la protection de limmigrant. En v arrivant, celui-ci a le droit d’être logé et nourri pendant dix jours, par les soins des commissions d’immigration.
Je suis allé causer avec M. Alsina, l'intelligent directeur alors du service de l’'émigration, et Jen at retiré quelques remarques intéressantes sur la mentalité des émigrants.
— Ce qui frappe le plus quand on observe atten-
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tivement ces hommes qui viennent des quatre coins de l’Europe, c’est la rapidité de leur transformation. Des Espagnols de Galicie, abrutis et misérables, des Juifs sordides de Russie, au bout de quelques mois ont relevé la tête. Je les avais vus arriver ccurbés en deux, avec l’œil peureux du chien battu, si courbés et si humbles que j'avais senti le besoin de leur faire donner par des étudiants russes des conférences sur
la dignité humaine en général et sur les conditions
de la liberté en Argentine. J’en revis, quelques mois après, redressés, discuteurs, réclamants et frondeurs. « L'exemple des Arméniens est, à cet égard, tout à fait typique. Il y a dix-huit ans qu'ils vinrent en Argentine pour la première fois comme colporteurs, arpentant la pampa, les uns avec leur baillot sur le dos, les autres poussant devant eux leu vinaigrette. Peu à peu ils s’enrichirent. Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux font de la politique et y dominent. Très habiles en affaires et trés acts, ils sont en train de détrôner les Italiens dans le commerce de détail. Fiers de leur titre de citoyens libres, ils se refusent à vendre leur vote, comme il est d'usage de le faire dans le peuple. Eeur prospérité est si réelle que la colonie arménienne va oflrir à
l'Argentine un monument de 120,000 francs.
« Le caractère de l'immigration « turque », comme on l'appelle, tend même à changer. Il y a quelque temps, un groupe de ces « Turcs », dont pas un ne parlait l'espagnol, était arrêté par le bureau de l’émigration, parce qu’on les prenait, grâce à ieur apparente misère, pour des mendiants. Cependant, une femme de la smala, qui disait quelques mots de francais, leur expliqua qu’on leur reprochait de n'avoir
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pas de moyen d'existence. Quand ils eurent compris, ils se mirent à rire en silence. Et l’un d'eux sortit de sa poche une lettre de change de 100,000 francs sur une banque de Buenos-Aires.
« Une autre immigration en progrès dans l’Argentine est celle des Russes. [ls se dirigent presque tous vers Bahia-Blanca. On les considère ici comme des agriculteurs capables, et les ouvriers spécialistes slaves sont très recherchés ; les ateliers et les manufactures les demandent même de préférence aux auires.
— Combien leur offre-t-on de salaire, quand 1ls débarquent?
— La moyenne est de 80 à 90 francs par mois, plus la nourriture et le logement, pour les travailleurs de la campagne; pendant le temps de la moisson, les tarifs montent beaucoup plus haut; les ouvriers de métier ne gagnent jamais moins de 40 ou 192 francs par Jour.
— Quel est le principal centre d'attraction en ce moment pour l'immigration?
— La province de Mendoza, région de San-Rafaël.
— Et, au total, vous qui êtes bien placé pour étudier de près le problème du peuplement de lArgeniine, qu'en augurez-vous?
— Je crois que les émigrants appellent les émigrants, et que l'immigration chez nous ira en croissan!. Un phénomène, que j'ai observé depuis quelques années, men convainc davantage. C’est que immigration, au lieu de demeurer comme autrefois individuelle et isolée, tend de plus en pius chaque année à se transformer en immigration de familles, de groupes etmême de villages. En 1908, par exemple,
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nous avons reçu 40,000 familles, dont les femmes étaient en âge de procréer.
— Mais beaucoup de ces gens repartent pour leur pays?
—— Qui, les émigrants temporaires — ceux venus seulement pour faire la récolte — s'en retournent comme ils étaient arrivés, vêtus de leurs mêmes habits usés, avec une simple besace pour tout bagage. Mais ceux qui s’en vont après un séjouruu peu long, pour, faire un tour au pays, se montrer dans leur village, ont des vêtements confortables, de bons chapeaux, une montre et une chaîne, et une grande malle. On les sent fiers de leur transformation et décidés à éblouir les parents restés là bas! »
C’est comme une espèce de libération, l’éclosion d'une chrysalide qui sommeillait sous l'enveloppe abrutie du persécuté ou de l'eselave. L’allure de limmigré change, il abandonne le costume de son ancienne servitude, sourit à la lumière et au travail libre, à l'ambition et à l’espoir. Ceux qui arrivent de Dalmatie, de la Calabre ou de la Pouille, ne reconnaissent plus l’ami ou le parent qui les fit venir et qui les accueillait au débarcadère. Hs cherchent sous le veston propre, le chapeau et le gilet où rutife une chaîne de montre, l’ancien berger sordide ou le mineur affamé. Et inversement ceux qui, arrivés depuis deux ou trois ans, attendent sur le quai les émigrants d'Italie, de Russie ou de Bohême, ont des regards étonnés et un peu gênés vers ces gens en casquette,
‘en bottes à soufflets et en chemise rouge. Tel le pro-
vincial parisianisé qui voit débarquer d’Yssingeaux ou de Montmorillon son ami d’enfance trop en retard avec la mode.
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La force d'absorption de ce pays est telle que, dès la première génération, les fils de ces émigrés sont d’ardents patriotes argentins. J'ai déjà noté ailleurs leur résistance à parler une autre langue que l’espa-
gnole, et l'espèce de mauvaise honte qu'ils ressen-
aient à avouer l’origine non argentine de leurs parenis.
J'avais remarqué, à l'hôtel Plaza, deux Jeunes filles d'ailleurs excentriques, toujours coiffées des chapeaux les plus extravagants, et affectant une désinvolture assez rare chez la jeune fille argentine. J'appris un jour que c’étaient les filles d’un Allemand de Rosario que leur père avait fait élever dans un pensionnat d'Allemagne. Or, un jour, on vint me raconter que les deux jeunes filles venaient de pleurer d’humiliation parce que leurs amies argentines les avaient traitées d'Allemandes.
Je pourrais citer de nombreux cas pareils, de fils et de filles d'Européens répudiant absolument leur hérédité et revendiquant avec passion leur origine argentine. J'ai reçu là-dessus les confidences des diplomates qui ont vécu dans l'Amérique du Sud. J'ai recueilli aussi l’étonnement scandalisé et mélancolique de pères de famille pour lesquels c'était une douleur de constater cette sorte de défiliation invincible. Le fils d'un des Français les plus en vue de Buenos-Aires se refuse absolument à dire un mot de français. [l comprend très bien la langue de son père, mais ne veut pas la parler.
D'où vient cette force d’assimilation du pays argentin?
Elle vient du détachement progressif des liens qui unissaient les parents européens à leur première patrie. Quand il retourne dans son pays après dix ans de séjour en Argentine, l'Européen ne retrouve plus ses amis dispersés ou disparus, il n’est plus au courant de Ce qui intéresse et passionne ses anciens compatrioles, une sensation de tristesse, d'isolement s'empare de lui, et se sentant étranger à son foyer originel, il ne songe plus qu’à repartir. Là-bas, il est quelqu'un, sa fortune et son intelligence lui ont créé une situation dans les affaires ou la politique, une place dans la société. Ici, il n’est rien, il le sent et en souffre. Ses enfants n'auront plus ces hésitations et ces regrets. De plein cœur 1ls se diront Argentins. Une sorte de reconnaissance naturelle pour la vie large et facile que leur permet ce sol prospère les y attache pour toujours.
Ge reniement de Ja patrie de leur père vient aussi de l'éducation de la famille et de l'influence de la mère argentine, qui d’instinct, dans les mariages mixtes, favorise la scission. Il vient encore de l'influence des camarades de classe qui développe très tôt chez l’enfant le sentiment de sa patrie personnelle, mais surtout de l'éducation de l’école, où la culture du patriotisme et de l’orgueil national est poussée très loin, chez les garçons comme chez les filles.
Le drapeau blanc et bleu se trouve dans toutes les classes des écoles, derrière la chaire du maître. On chante l'hymne national à chaque occasion, le salut au drapeau est fait par tous les élèves, et je me suis laissé dire que même les tout petits prêtent le serment
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civique une fois par an, le 25 de mai. Mieux! Ce jour-là, les élèves des écoles, garçons et filles se lèvent à quatre heures du matin et vont en corps, habillés de leurs vêtements de fête, les filles en robes blanches à rubans bleus, saluer par un hymne le lever du soleil, emblème qui s'ajoute, comme on sait, sur le drapeau, aux couleurs argentines.
Le catéchisme patriotique qui se trouve à la base des programmes, renferme des dialogues comme celui-ci, entre les maîtres et les élèves :
— Comment vous considérez-vous par rapport à vos cOmpatriotes ?
— Je me considère lié à eux par un sentiment qui nous unit tous.
— Lequel?
— Le sentiment que la République Argentine estle meilleur pays de la terre.
— Quels sont les devoirs d’un bon citoyen?
— D'abord d’aimer sa patrie.
— Plus même que nos parents?
— Plus que tout.
Plus loin, l'élève répond à une question du maitre :
— Dans les veines d’aucun être humain ne courut jamais sang plus généreux que le nôtre; jamais les origines d'une nationalité ne resplendirent dans les annales du monde avec une auréole plus brillante que celle qui ceint le front de Ia République Argentine! J’ai l’orgueil de mon origine, de ma race et de ma patrie.
Et quand le nom du général San-Martin est prononcé par le maître dans une classe, maitre et élèves doivent se lever, faire le salut militaire, et dire « d’une voix naturelle » : Veve la patrie!
[1 n’y a, dans cette éducation, rien de plus exagéré
que ce qui s’enseigne dans les écoles de l'Amérique du Nord, où les moindres batailles sont présentées comme des événements sans pareils, où les généraux les plus inconnus prennent dans les manuels d’histoire des figures de César et de Napoléon. C'est là, sans doute, une politique obligée pour les pays neufs peuplés en moins d’un siècle des éléments les plus disparates, et quine peuvent vivre qu'en se constituant cette unité factice dont des nations européennes, vieilles de vingt siècles, n’osent encore se prévaloir.
Les fils d'étrangers nés ici peuvent donc être considérés comme absolument perdus pour leur patrie d’origine. [ls le sont, d’ailleurs, au point de vue civil, la loi argentine déclarant citoyens argentins, sans recours, tous Les enfants nés sur Le territoire de la République. C’est qu'il s’agit, pour ces contrées à peine peuplées, d’une question de vie ou de mort. Car il est évident que si la faculté en était laissée aux parents étrangers, aucun enfant d'Européens ne serait déclaré d’une autre nationalité que celle de son père. Les intéressés des deux côtés l’ont si bien compris, que, malgré de persistantes réclamations des États européens, jamais les gouvernements argentins n'ont consenti le moindre adoucissement à cette loi si dure pour certains parents patriotes. Bartolomé Mitre répondait aux objurgations que lui adressait à ce sujet le ministre d’une grande puissance :
— Plutôt que de céder, j'aimerais mieux mettre le feu aux quatre coins de mon pays!
Aussi arrive-t-il parfois ce fait, que bien des gens admireront, d’une mère française quittant l'Argentine six semaines ou deux mois ayant ses couches pour aller en France — vingt jours de bateau — y
laissant son rejeton aux mains grand maternelles, et revenant rejoindre son mari au fond de la Pampa. J'en connais une qui, en deux ans, a déjà fait trois fois ce sacrifice pour laisser à ses enfants la nationalité française.
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Il faut mettre, en effet, en regard de cette force de prosélytisme du pays et de éducation, la résistance des parents à se laisser absorber eux-mêmes. La loi argentine offre cependant à l’étranger toutes les facilités possibles pour s’agglomérer au peuple argentin. Ils jouissent de tous les droits politiques au bout de deux ans de séjour, s'ils se font naturaliser, et ont même accès à toutes les fonctions de l’État, sauf
à celle de président de la République. Mais, en généa ils ne profitent pas de ces facilités. Du moins, les Français que j'ai vus considéreraient la naturalisation comme une sorte de reniement de la patrie francaise. Is ont le sentiment que s'ils allaient de leur plein oré dans un bureau demander à cesser d’être Français, s'ils signaient [eur renonciation sur un papier officiel, devant témoins, ils mériteraient le mépris de leurs amis et des Argentins eux-mêmes. Ils se rendent compte pourtant qu'en se tenant à l'écart de la politique et des devoirs civiques qu’elle comporte, ils ne payent pas toutes leurs dettes vis-à-vis de leur pays d'adoption. Et ils souhaitent que la loi argentine change, et qu’elle octroie purement et simplement le droit de nalionalisation aux étrangers après deux ans ou plus de séjour, comme cela se passe aux États-Unis. Ainsi, ils acquerraient le droit de vote,
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