‹ De la Plata à la Cordillère des AndesChapitre 256 sur 273 · PA · texte numérisé non relu

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serutateurs prenait le bulletin, le dépliait froidement et le mettait dans l’urne. La plupart de ces

gens étaient des péones, « fils du pays », métis aux

faces bronzées, quelques- -uns, des Indiens à peine métissés, ivres et silencieux, à la moustache rare et lombante, chaussés d’espadrilles et couverts de ponchos misérables; on les avait raccolés dans tout le district et amenés par lrain spécial. Avant remis leur bulletin, 1 attendaient qu’un agent leur passât les bouteilles de genièvre rangées sur les tables et ils buvaient à même le flacon de grès puis repartaient en rang, la plupart titubants, vers un enclos proche de la Plaza où s'était laissé parquer le troupeau de ces électeurs dociles. Je les vis 1à rassemblés, vêtus de larges pantalons et hottés, un foulard rose autour du cou, où habillés de complets-vestons neufs. Les uns étaient alHlongés dans l'herbe ou sur des couvertures, et sentaient l'alcool; d’autres, passionnés à une partie de {aba, attendaient leur tour d’aller voter. Comme le candidat avait acheté beaucoup de carnets dont les titulaires étaient absents ou morts, et qu’il faltait cependant utiliser leurs voix, les mêmes indi-

- vidus retournaient plusieurs fois de suite au parvis

et n'oublaient jamais de réclamer l’anisette ou le geniévre.

Nous nous intéressions beaucoup à les voir revenir, chaque fois un peu plus ivres; mais nous étions seuls à nous arrêter à ce spectacle. Les gens du pays, soldats, scrutateurs, le curé lui-même qui était présent, trouvaient cela si naturel qu'ils ne le remarquaient même pas.

Pendant ce temps, le parti adverse se morfondait dans une grange proche de la gare. Il était formé en

orande partie des électeurs d’une colonie voisine, Piguë, Aveyronnais pour la plupart, dont j'ai parlé dans un chapitre précédent". Leur foule ressemblait parfaitement à une foule française. Menacés par la police qui leur interdisait l'accès des urnes, ils se contentaient, dans leur impuissance, de hurler des injures à leurs adversaires et de brandir le poing dans leur direction. À la gare, leurs manifestants agitèrent des bannières portant inscrites ces aménités : € À bas les voleurs de chevaux de Saavedra! Aux

latrines, les voleurs! Mort à Lopez Bucliardo, député |

provincial ! »

Ainsi viciées dès leur origine, les élections n’expriment en aucune façon le vœu de la nation.

Les conséquences de ces mœurs politiques n’échappent pas aux Argentins clairvoyants. La plus grave, c'est le désintéressement complet de la masse devant les choses du pays, la mortdu sentiment civique, ou du moins son impuissance à naître. C’est, ensuite, la plaie du fonctionnarisme. Tant de gens s’oceupent de politique et d'élection que, la campagne finie, il faut bien leur trouver une sinécure en récompense de leurs services. Ces paresseux affamés et inutiles grèvent considérablement le budget des provinces, des villes et de PEtat. En province, quand on ne sait pas la fonction exacte d’un employéde l'administration, on dit : c’est

1. Les deux bourgs sont en confit. Le siège du district est à Saavedra, et pourtant Piguë, avec ses 3,509 habitants, en a 500 de plus que Saavedra. Piguë, situé à 20 kilomètres, demande donc son autonomie avec quelque raison. Mais Saavedra, qui retire 200,000 franes d'impôts de Piguë, s’oppose à la coupure.

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un « Inspecteur ». Leur incapacité n’a d’égale que leur prétention et leur paresse. Je reverrai longtemps ce chef politique de L..., petit bourg proche de Mendoza, type de sous-officier bellâtre et nonchalant, au verbe sec, content de lui, qui nous accueillit les mains dans les poches, les jambes croisées, chaussé de sales bottines jaunes aux lacets brisés et mâächonnant un cure-dent. Le sire était le maitre du district et chacun tremblait devant lui.

Ces inutiles sont pourtant l’objet, de la part du gouvernement, d’une bienveillance inconnue chez nous. Non seulement leur besogne est réduite au minimum, mais dans tous les ministères et les grandes administrations où ils s’abritent, le budget leur paye après-midi du thé, du café, et parfois des petits | fours. [I y a des huissiers à la Maison Rose, uniquement occupés à préparer le café et le thé de ces messieurs. Au Congrès, des nègres apportent des tasses de bouillon, des citronnades, des liqueurs, des sirops et du Porto aux orateurs et à ceux qui en demandent. 1 Ces mœurs larges paraissent scandaleuses à nos vieux pays étriqués, repus de morale et ombrageux. Ici, les traditions de la munificence espagnole au temps

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à | de la gabegie coloniale les imposent, pour ainsi dire. È On raconte pourtant l’étonnement du D' Roque Saenz Peña, père du Président actuel, et président ' lui-même, homme austère, méticuleux et économe, k quand on lui apporta pour la première fois dans son | bureau un five-o’clock-tea qu'il n’avait pas com- * mandé. !l s’étonna, oui, mais en souriant, et sans à s'indigner ni essayer de rien changer à ces mœurs

ancestrales, J'ai dit que chaque Etat a son Parlement, Chambre

des députés et Sénat. Les députés et sénateurs de la # province de Buenos-Aires gagnent 2,200 francs par «* mois pour aller une vingtaine de fois par an à La + Plata (située à une demi-heure de Buenos-Aires) % remplir leur mandat. Les députés au Congrès National touchent 5,500 francs par mois, soit 40,000 franes par an. Ils peuvent être directeurs de banques et de orosses administrations privées, le cumul des fonctions étant permis. Un préfet de police est en même temps professeur de géodésie à la Faculté des sciences et colonel du génie.

On ne se soucie pas loujours de la compétence des fonctionnaires. On nomme, par exemple, à Corrientes, comme professeur de français un agent électoral qui ne sait que le guarani et un peu d'espagnol. Il faut dire qu'en pareil cas, les nominations sont envoyées en blanc pour être données aux rendeurs de services politiques. foi, il s'agissait, en somme, desservir à ce linguiste une rente de 413 francs par mois.

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# Les grands journaux de Buenos-Aires sont chaque jour remplis des récits de gabegies administratives, de concussions, d’injustices, d'indiscipline, ete. Les titres seuls sont suggestifs : Charges graves contre les Tripotages d'Azul, Dilapidations au Rosariv, Révolle de la population de Daireaux, Insubordination de la police de Rosario, Un gouverneur accusé d’assassinal, etc., etc.

Je sais tout cela, je sais tout ce qu’on dit de l’amoralité de beaucoup d'hommes politiques argentins, < j'ai recueilli là-dessus tout ce qu’on peut entendre À

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