‹ De la Plata à la Cordillère des AndesChapitre 27 sur 273 · PRES A ROSES ER · texte numérisé non relu

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Des Argentinsriches auraient honte si l’une de leurs parentes, ayant perdu sa fortune, était obligée de travailler. On s'arrange toujours pour soustraire de son budget de quoi la faire vivre décemment. Une cousine, une sœur, devenue veuve ou ruinée par les spéculations malheureuses de son mari, reçoit des siens, en dehors d’une aide sérieuse, mille petites choses délicatement offertes et qu'elle accepte, d’ailleurs, aussi naturellement qu’on les lui ofire.

La femme de l'associé de X... qui vient de mourir, la laissant sans ressources, mais avec quatre enfants, va vivre avec sa sœur peu fortunée et qui, elle, en a cinq. Et le beau-frère trouve cela naturel.

De tels cas se produisent tous les Jours, et je dois noter, en passant, l'aptitude remarquable de la race, si amoureuse pourtant de luxe brillant et d’apparat, à passer de la fortune à la médiocrité ou même à Îa pauvreté, sans affaissement, sans découragement n1 lamentations. Je crois que cetappui que l’on estsür de trouver toujourschezlessiens l'explique en grande partie. On ne connaît pas ici les dénüments, les abandons inattendus, les humiliations à subir des parents aisés en qui on mit son dernier espoir. On n'entend point cette phrase si souvent répétée chez nous et dont nous devrions avoir honte : « Etre à la charge de ses enfants ». Après avoir trouvé près des siens aide et réconfort on se sent de nouveau prêt à la lutte; les énergies, au lieu de s’amollir, se réveillent, et l'abondance des occasions de travail est si grande que des gens ruinés sont redevenus riches cinq ans après leur déconfiture.

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J'avais eu, au cours de la traversée, la sensation profonde de la force de ce sentiment familial, et dela somme de sensibilité et d’émotivité que recélent ces âmes ardentes. C'était à Montevideo, dernière escale sur la route de Buenos-Aires. Parents et amis venaient au-devant des voyageurs rentrant d'Europe. Ils avaient passé une soirée et une nuit dans un mauvais bateau, ballottés par les eaux de l'estuaire, pour revoir un jour plus tôt des gens qu'ils aimaient.

Lorsque notre navire stoppa, on put distinguer dans les remorqueurs et les vedettes, ceux qui les peuplaient. Des cris éclatèrent, des bras agitèrent des chapeaux, des mouchoirs, des lorgnettes. Et dès que les passagers eurent reconnu ceux que leur œil avide cherchait, quelle joie dans les visages, quelle fièvre anima tous les corps! Mon regard s’attachait particulièrement sur une vieille dame qui, durant tout le voyage, n'avait pu faire un pas autrement que soutenue par quatre bras. Soudain, quand elle eut distingué dans la lorgnette que tenait sa main tremblante les êtres chéris qui l’attendaient, elle se mit à courir le long du bordage, pour les montrer à ses compagnons. Puis, elle recommença à les fixer, vesticulant et criant vers eux, se parlant à elle seule; disant tout haut avec des caresses infinies dans la voix: « Querido ! Querido! (chéri! chéri!) Carlos! Alfonso! quanto liempo! (qu'il y a longtemps!) Maria!

Susana! » Enfin, des embarcations accrochées au navire grimpèrent les visiteurs. Et je pus assister à une explosion de tendresse comme je n’en aurais

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jamais imaginée. Des jeunes femmes brillantes de vie et de santé, les traits épanouis, les yeux mouillés de joie, des jeunes gens, sans se soucier de ceux qui les regardaient, se précipitaient vers la vieille grand'mère, l’enlaçaient à tour de rôle, la câlinaient avecune douceur et un respect charmants, et une troupe de petits enfants passant de bras en bras dans l’émotion générale, revenaient à la grand’mère, qui les inondait de ses larmes. Et toujours comme un sanglot, mais si doux, j'entendais le mot : querido! querido! qui semblait sortir de son cœur.

Impossible de résister aux larmes devant un tel spectacle, si pur, si tendre, si désintéressé. Tout ce qu’il y a de meilleur dans l'âme humaine émanait de ce pont de bateau. On oubliait de rire, dese moquer, d’envier, de détester, pour se sentir un instant meilleur.

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Dans cette atmosphère de tendresse permanente et active, et de générosité spontanée, les liens affectueux se font plus étroits et les échanges pluschaleureux.La mère met dans ses rapports avec ses enfants l’ardeur passionnée et l'instinct de sacrifice qui fait d'elle leur esclave. Autrefois, dès sa première maternité, elle se retranchait volontiers du monde, cessait de paraître au théâtre, à la promenade, perdait tout souci de coquetterie, abandonnait le corset sous prétexte qu’elle nourrissait et se coiffait, pourles sorties, d’une petite capote à brides. Jamais elle ne laissait ses enfants aux soins des domestiques, et si on l'eût

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vue sans sa progéniture, vite on l’eût considérée comme une mauvaise mère, méritant le blâme de tous.

Nous sommes déjà loin de ces mœurs. Mais aujourd’hui encore, dans la meilleure société où des domestiques nombreux peuvent les suppléer, les mamans ne leur confient que l’indispensable. Désolées quand elles ne peuvent nourrir elles-mêmes leurs bébés, elles n’échappent à aucune des minutieuses besognes qu'ils exigent, voulant ignorer les mille raisons qui pourraient les en dispenser. Vers cinq heures, au milieu d’une visite ou d’une réunion d'amies, vous voyez de jeunes mères empressées à s'enfuir; c’est qu'elles vont baigner les petits, leur donner à souper, leur faire réciter les prières, recevoir leur baiser avant le sommeil. Aussi, il faut voir la tendresse reconnaissante avec laquelle les fillettes prononcent ce mot délicieux de « mamita », tandis que les garçons appellent leur père « viejo » (vieux), en lui tapant familièrement dans le dos.

Ainsi les parents sont les grands amis de leurs enjants. Une jeune fille n’a souvent de meilleure confidente que sa mère, et un fils qui part pour l’Europe lui écrit déjà, de Montevideo, une longue lettre sur les péripéties de son court voyage.

Tant de familiarité et de liberté chez cette race naturellement indisciplinée et précoce ne va pas sans de graves inconvénients. Les tout petits abusentde la tendresse qu’ils inspirent et sont souvent d’odieux enfants gâtés. Un gamin de dix ans crie et tempête

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pour aller le soir au théâtre Colon. Dans une famille où je suis invité à diner, un enfant de huit ans se fait attendre un quart d'heure sous prétexte qu’il achève un dessin dans sa chambre. Une fois à table, il ennuie les hôtes par son refus de manger les mets qu’on lui sert.

Des bambins de douze ans ont leur argent de poche et de leur propre initiative invitent des camarades au cirque et au cinématographe. J'en connais qui, à quatorze ans, ont en poche la clef de la maison, ce qui leur permet de sortir le soir à loisir et de rentrer à l'heure qu'il leur plaît; un autre, qui a quinze ans, a deux cents francs à dépenser,

Un club vient de se créer rue San- Martin pour des garçons de quatorze ans. Moyennant cinq piastres par mois, 1ls y vont tous les jours, à cinq heures, en sortant du collège. Trois cents sociétaires sont déjà inscrits. On avait d’abord fixé l’âge d'admission à douze ans, mais 1l y eut trop de tapage. Les « grands » décidèrent de renvoyer les mioches à leurs familles.

J'aime la liberté et redoute l’excès de discipline dans l'éducation. Mais je déteste plus encore ce laisser-aller, cette indolence si favorable à l’éclosion des mauvais sentiments, ce jeu lamentable d'enfants quis’amusent à faire l’homme et de fillettes qui jouent à la femme. Trop souvent les mères transforment leurs devoirs en plaisirs. Les petites filles sont en leurs mains de gracieuses poupées, dont elles excitent dès l’enfance le goût de la parure et les vanités précoces. Elles sont initiées à tous les raffinements du luxe, savent que leurs robes viennent de Paris et n'ignorent pas, à dix ou douze ans, les noms de leur couturier et de leur modiste parisiens. On rivalise

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