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L'activité de Buenos-Aires ne sied guëre aux ouvriers créoles, peu enclins au travail intensif. Ces fils du pays ne sont pas des laborieux. Pourtant, depuis que l'industrie à pénétré dans la province, les salaires ont doublé et s'élèvent aujourd’hui à 5 fr. 50 par jour. Maïs 1ls ne consentent à travailler que deux ou trois Jours par semaine. Il faudra cependant que ces mœurs changent, autrement la main-d'œuvre étrangère les expropriera progressivement. Quant aux femmes, elles ne travaillent pas du tout. Elles ont trop d'enfants et se marient, d’ailleurs, pour ne rien faire. Elles ne connaissent pas l’économie. Ceci est vrai aussi bien des femmes du peuple que des bourgeoises : celle qui se respecte ne raccommode rien, elle jette, à l'exemple des Américaines du Nord, linge et vêtements qui pourraient durer longtemps encore avec de légères réparations.
On travaille dans les bureaux jusqu’à midi, et l’on fait la sieste jusqu’à 4 heures. Autrefois, le repos durait plus encore. Les gens paraissent paisibles et assez indolents. A l’hôtel San-Martin, où je suis descendu, pas de maître d'hôtel au restaurant, pas de patron visible, pas d’employé au bureau, impossible de parler à âme qui vive. La veille de mon départ, pressé de régler ma note pour n'avoir pas à m’en soucier à une heure trop matinale, j'erre en vain
me dire précisément d’où venait ce mot. On appe!le les Italiens « batchichas » sans doute pour l'abondance des « chi » qui se font entendre dans la langue italienne.
dans la maison grande ouverte, où chacun peut entrer comme en un moulin, et j'altends près d’une heure. Après des allées et venues, je finis par découvrir à la cuisine un laveur de vaisselle qui alla chercher le patron sur la plaza. C'était jour de musique. Il se promenait. Les domestiques faisaient comme lui.
Ces domestiques, on le sent, ont le parti pris d’en faire le moins possible. Il faut commander son eau chaude la veille si l’on veut utiliser sa baignoire. Si vous donnez vos bottines à cirer au valet, il vous les rend le lendemain, enveloppées dans un journal. Ii les a portées chez le « lustrador » et vous réclame pour cela neuf sous, séance tenante.
Dans cette société très fermée, un préjugé persiste plus violent que les autres, celui des races. Il date de longtemps.
Au xviI° et au xvin° siècle, interdiction était faite aux Espagnols de se marier avec des femmes du pays el aux filles d’épouser des métis. Les femmes espagnoles l’emportant en nombre sur les hommes et ne pouvant se mésallier, entraient au couvent. Une supplique adressée au roi vers la fin du XvVH* siècle demandait la permission de fonder une communauté de nonnes, nombre de filles de conquérants n'ayant pu trouver à se marier.
Jusqu'en 1860, aucun étudiant n’était admis à l'Université s’il ne prouvait la pureté de son sang. On entendait alors par pureté de sang, le sang euro-
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péen sans mélange de sang noir ou indien. Les mulâtres étaient bannis de tous les emplois publics : l’octavon également, bien qu’il fût presque blanc, et le sambo* aussi. Après l'Indépendance, les portes s ouvrirent largement. Mais aujourd’hui encore, les vieilles dames de la société vous disent qu’il y a quarante ans, telle famille se mésallia, et elles distinguent parfaitement à première vue l’origine d’un individu qui passe. On préfère un « gringo » à un métis. C’est tout dire. Sauf exception, ces métis sont tous des snbalternes. Les descendants d’Européens dirigent.
— À Cordoba, les métis sont les plus arriérés à l'Université, me dit M. R... J'ai mon expérience làdessus. Ils sont mobiles, vifs, intelligents souvent, mais sans persévérance aucune, etincapables d'application.
Tout le populaire est formé de ces produits du mélange, à des degrés divers, d’Indiens Calchaquis, de noirs importés d'Afrique au xvin° siècle®, et plus tard de blancs.
À l'époque coloniale, beaucoup de ces métis vivaient dans un esclavage très doux, d’une vie pai-
1, Le sambo est le métis de nègre et dIndien. Très clair, plus proche de l’Indien que du nègre. Uni au blanc, ses descendants sont presque blancs.
2. Les noirs furent importés, mais en petit nombre, dans le bassin de la Plata à partir de 1702 par les bateaux anglais. Au traité d’Utrecht, en 1715, l'Angleterre obtenait de l'Espagne le monopole de la traite des noirs dans ses colonies. En 1828, cette convention fut abolie, mais la traite n’en exista pas moins.
L'abolition de l’esclavage en Argentine date de 1853. En fait, depuis l’Indépendance, il n'existait plus. Les traces du sang noir Sont à peine visibles, même dans ses populations métissées, le type indien et blanc ayant dominé. Quant aux nègres purs, ils ont totalement disparu.
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sible et patriarcale, attachés à Ia famille qui les adoptait. Il y en a encore aujourd’hui qui consentent à servir sans être payés. Le petit domestique métis de chez M. B. B... est nourri et habillé: on lui donne une piastre de temps en temps. Il ne demande rien de plus. Les enfants du maître le tutoient. On le bouscule parfois. On lui dit de gros mots sans qu'il se fâche : cela n’a pas d'importance.
Je constate jusque dans la physionomie de la ville, cette séparation des classes. La barrière est nette. Au centre, la cité bâtie de briques enduites de ciment. La pierre ne manque cependant pas. Des rues droites, quelques-unes pavées de bois. De jolies maisons basses à patio verdoyant, dont les portes souvrent sur des perspectives joyeuses de glycines et de bougainvilliers.
Vie de province étroite, sans horizon, qui rappelle la vie de province française. On va à Buenos-Aires l'hiver, pendant quinze jours, et l’on commence à voyager un peu en Europe depuis que l’on est riche. Gar la ville fut très pauvre jusqu’à ces cinq dernières années. Îl n’y avait, à côté de quelques anciennes familles, que des employés et des professeurs. On n'allait au café que jusque vers le 15 de chaque mois, faute d'argent.
Aujourd'hui encore, point de réceptions ou à peine. Point d’invitations à diner. La famille vit pour elle. Quatre ou cinq bals par hiver où se décident les mariages d'été; deux bals classiques, le 25 mai et le
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9 juillet, les deux fêtes nationales, une soirée donnée par le gouverneur, une autre par le « Club social ». Parfois, cependant, après diner, quand elles s’ennuient trop, les pères et les frères étant au cercle, les mères et les filles vont, par groupes de dix ou quinze, chez une amie, à l’improviste : ce sont les « tertulias » ou visites du soir entre femmes, où l’on cause, chante, rit et danse.
Les mœurs arabes se retrouvent ici comme dans le reste de l'Argentine. Jamais un homme ne rend visite à une femme. Si, pour une raison quelconque, celle-ci est obligée de le recevoir en l’absence de son mari, elle se fait accompagner au salon par un enfant ou quelqu'un d’autre.
— Îl ne me serait pas permis, me dit M. B. B..., Européen, marié à une Cordobaise, d'accompagner ma belle-sœur dans la rue. Je la compromettrais.
La peur du jugement public, le respect humain s’exaspèrent dans ces petites villes. Tout se répète, tout se commente et tout se critique. Il y a seulement quinze ans, il n’était pas décent pour une femme de relever sa robe en marchant. Elle balavyait le trottoir de sa traîne. Deux jeunes filles de la société revinrent de Paris et firent scandale en montrant leur cheville. Elles persistèrent et finirent par l'emporter. Aujourd'hui, les Cordobaises relèvent leurs robes et les portent même courtes.
En somme, le corso quotidien, dans l’avenue du Général-Paz, où se trouve le Club social, remplace tous les autres plaisirs sociaux. Des groupes de jeunes sens immobilisés au coin des rues ou assis devant le cercle autour de petites tables regardent passer les lemmes et les jeunes filles, très élégantes. Après un
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