‹ De la ploutocratieChapitre 15 sur 72 · CHAPITRE XIV.j · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV.j

Preuves,

Maïs vraiment ne nous trompons-nous pas?

ne faisons-nous pas, en commençant notre évaluation, une chute sur le terrain glissant de la statistique , comparable à celle de M. de Rambuteau, bien qu’en sens inverse? La note sur la mendicité que nous avons lue dansions

les journaux (1) , est-elle bien authentique ? Et, si eJle est authentique, u’y a-t-on pas confondu les mendiants des campagnes avec les indigents des villes?

Non, nous ne nous trompons pas. Lette note est authentique, et elle ne confond pas les mendiants avec les indigents. Dans le langage des philanthropes comme dans celui des administrateurs, mendicité et indigence sont deux choses très distinctes.

Jusqù ici tous ceux qui s’étaient occupés du paupérisme en France avaient reconnu qu’il leur manquait une donnée importante, celle de rinégtnce avérée pour la population des campagnes, ou, en d’autres termes, de là mendicité, puisque l’indigence hors des villes devient mendicité, parcequ’elle n’est ni réprimée ni secourue. Voici ce qu’écrivait à ce sujet, il y a deux ans, un homme de bien que la mort vient de frapper, Eugène Buret, Tailleur d’un livre couronné par l’Institut :

« Nous ne possédons pas malheureusement » sur la misère française des documents aussi » positifs que ceux que nous fournissent pour d l’Angleterre les enquêtes du Parlement et

(1) Gâte noie o paru dans la Presse, dans le Journal des Débats, dans le Constitutionnel , et dans vingt autres journaux de Paris et des départements. Nous l’avons reproduite à celte époque s tïevue Indépendante, numéro d’Avril 18/i2 ) w on faisant remarquer que le devoir de l’administration était de la reci Hier, si ell o n’était pas exacte. Aucune recUUcatioa C'a été faite»

DE LA PLOUTOCRATIE. Jxl

y> surtout les rapports annuels de Ja Commis-

» si on des pauvres. Ce serait en vain que nous » demanderions aux documents officiels une » statistique complète de la misère en Frau .

» Ils en constatent seulement l’existence par » les hôpitaux et les bureaux de bienfaisance ; » ils ne peuvent en donner ni l’étendue ni le » degré. L’insuffisance de la charité légale,

J i! de des secours que dans le cas de » maladie ou de détresse extrême , et en cer- » tains lieux seulement, abandonne la plus }} grande partie de la plaie sociale aux soins 1 de lu charité privée, qui réenregistré ni scs » offrandes, ni le nombre des pauvres sur les— » quels elle les répand. La mendicité n’est pas j> régularisée par une mesure générale dans » toute la France. La rareté des dépôts ou- » verts à la pauvreté empêche les autorités mu- » nicipaïes d’exécuter rigoureusement les » mesures répressives, ou même seulement » les mesures d’ordre public qui devraient » être appliquées. On peut dire que chaque » localité tient une conduite différente envers » les mendiants. Pendant que quelques villes, » possédant des dépota (1) , continuent de

(1) « La répression de la mendicité n’est plus qu'une me-* s sure locale. Les dépôts ne sont aujourd'hui que des élatfiô- » semenls municipaux où certaines cités populeuses et riches. » enferment l’image dégoûtante des infirmités et delà h>n~ » tcuse misère. Il n’existe aujourd’hui que les dépôts de lu » Seine à Saint-Denis et Villers-Côttcrets ; de l’Aisne, à Laon ; » de l’Arriège, à Saint-Lazier ; d,e la Haute-Vienne, à Lit moges ; du Jura , h Dùle ; et celui de U Chai enle-InfOricurc*

gg DE LA PLOUTOC.P» ATIE.

» traiter la mendicité comme un délit, d’au- D tres et c’est ie plus grand nombre, la per- , mettent avec autorisation et même la tolèrent „ ‘sans condition. Quant à toutes nos communes » rurales, l’autorité laisse circuler librement,

» de porte en porte, le pauvre qui mendie.

, On ne lui demande ordinairement ni u ou il » vient, ni où il va ; la besace et le bâton lui » tiennent lieu de passeport. Les documents » administratifs ne peuvent donc nous donner „ qu’une idée lout-à-fait incomplète de ce a qu’est la misère en France. Ils peuvent tout » au plus servir de point de départ, et comme » de terme connu, pour essayer de détermi- D ner conjecturalement l’étendue et la puis- » sance du fléau dans notre société : c’est un » problème complique dont la solution piécise

» est impossible (1). »

Il revenait encore sur le même sujet en ces

termes:

& Nous ferons observer que le chiffre d’in- $ digents que Ton peut obtenir par les résul- * tats actuels de la statistique ne correspond » nullement à toute la population française.

d La plus grande partie des habitants du v pays , la nation agricole* ne contribue « presque pour l'ien au recrutement des hù~

» Des établissements mrnîcîpaux pour la mendicité ont été » créés depuis 4 >28 à Lyon, Bordeaux, Tout, Angoulême, s Angers, Nantes , etc, »

(1) De la misère des Classes laborieuses* tom, 1 , p. 2&1*

DE LA PLOUTOCRATIE. ftO

5 p i taux et des bureaux de charité . La mi - » sère des campagnes échappe à toutes nos •> . appréciations , elle reste à ta condition la a tente. Les villes seules et bourgs au-dessus » de cinq mille âmes possèdent des hôpitaux » et hospices , et ces établissements sont peu- » p lés en grande majorité par les habitants des » localités où ils sont situés , en y comprena * 1 r » une banlieue à peu près égale à ieurpopula- » tion. Or les villes et bourgs au-dessus de » cinq mille habitants ne comptent que pour » cinq millions environ dans la population tod taie de la France (1). En doublant ce nom- » bre, afin de tenir compte des indigents de » la banlieue ou des campagnes voisines qui a participent à la charité des hôpitaux, nous d arrivons à peu près au tiers de la populab tion de la France. C’est donc sur ce tiers » seul que nous avons des données. Les deux » autres tiers souffrent et meurent à dc- » iiiiciie sans participer aux secours offi- » ciels (2). »

Eh bien î c’est cette lacune concernant l’indigence dans les deux tiers de la population de la France , que i 'administration s’est mise enfin en devoir de remplir ; et lorsqu’elle annonce par ses journaux que cette nouvelle branche de la statistique a révélé quatre mil-

(1) Exactement 5,041,302, suivant la Statistique officielle Üe la France.

(2) Du la misère des classes laborieuses^ tom, I, pag, 242*

gO DE LA PLOUTOCRATIE.

lions de mendiants , nous ne croyons pas cu’elle ait donné ce chiffre au hasard.

H Mais ce chiffre a-t-il donc tant droit de nous étonner, et ne devions-nous pas le pressentir?

Nous devions le pressentir, je le répète, >ar celui des indigents des villes.

Il y a en France 1,329 hôpitaux et hospices pour AO, 000 communes. Le rapport de M. de Gasparin sur les hôpitaux et établissements de bienfaisance, rédigé en 1837 d’après les faits relatifs à 1S33, constate que ces hôpitaux ont admis, dans cette année 1S33, A25,029 individus appartenant à la classe indigente. Ce même rapport constate que les bureaux de bienfaisance, qui distribuent des secours à domicile aux indigents reconnus tels, ont assisté, pendant cette même année 1833, <>95,932 individus. Le nombre des -ndividus compris dans l’indigence officielle a donc été, en 1833,. de 1,120,961.

Eugène Buret croit pouvoir en conclure une indigence officielle triple de ce nombre. Voici comment il raisonne : « Il n’est pas difficile, d dit-il , de voir que ce nombre n’est qu’un des » éléments de la misère réelle. En effet, ces » individus, admis au lit de l’hôpital , ou aux » secours des bureaux de bienfaisance , repré* » sentent un nombre au moins triple de véri— » tables indigents. À l’exception des enfants » trouvés, qui n’ont qu’une mère, tous les » pauvres secourus ont une famille, et parta- » gent par conséquent avec trois ou quatre

D autres individus, femmes , vieux patents et* » enfants, les privations habituelles de la pau- * vreté > et les chances plus affreuses de l’ex- » trême misère. Le nombre de 1,120,961 as- » sistés, nous donnerait ainsi, en supposant! » qu’un indigent officiel en représentât au » moins trois, une masse dépopulation souf- » fran te (3,362,883) qui serait à la population i> totale comme 1 est à 9,673 (1). n

Mais il nous semble qu’en raisonnant ainsi, ce statisticien commet une erreur, relativement aux indigents secourus par les bureaux de bienfaisance. Le nombre officiel des indigents secourus à domicile n’est pas un nombre de ménages ou de familles, et comprend nommément tous les membres des familles secourues. Il est bien certain que tel indigent secouru , pour lui et pour son ménage , a une parenté qui peut et doit, dans presque tous les cas, être aussi pauvre que lui. Mais, si l’on ne veut pas sortir de l’indigence officielle bien constatée, il ne faut pas, sur ce point, sortir du chiffre de l’administration. L’induction d’Emile Buret n’est exacte que relativement aux enfants trouvés et aux malades des hôpitaux.

Un enfant est déposé aux hospices : il est bien certain qu’au moins une autre personne que l’enfant, savoir la mère qui le dépose, participe à la charité officielle. Si elle le dépose , c’est un indice d’extrême misère ,

(1) De U misère des classes laborieuses , tom» ï, p. 247*

£2 ^lî c A flOUTOCE ATIE.

nii c’est un indice de prostitution. Or nous SÆn.» les indigents. Une fille

! ! oîétairc qui ne veut ou ne peut ni travail-

Z, ni mendier, ni dérober, et |ui se prostitue pour vivre. Nous ne ferons donc nucu erreur, du moins quant au classement que

nous avons en vue, en prenant le chiffre de enfants trouvés comme représentant un nombre é ff al d’autres prolétaires indigents, répondant en général à la prostitution. Enfin, quant

aux mabdesdes hôpitaux, il est bien certain.

que chaque malade représente plutôt une lamille qu’un individu. 0n ouvrier entre a I hôpital : que devient sa famille? Elle vivait de son salaire; ce salaire manque: que devienteife? Elle tombe dans l’indigence. Est-elle secourue par Padinini'stration ? non. Qui la soutient donc? La charité publique, c oBt* à-dire les parents, les amis, les camarades , les voisins. Les gueux , comme dit Bérang: , sont les gens heureux : ils s’aiment entre eux .

Si l’Etat avait des entrailles, il est évident que le salaire de tout ouvrier malade à l’hôpital continuerait à être perçu par sa famille, et que, dans le cas de mort de ce^ ouvrier, sa famille ne serait pas abandonnée. Mais, puisqu’il n’en est pas ainsi, il faut bien admettre que chaque père de famille qui entre à l’hôpital remet sa famille à la charité privée. C’est du moins là ce qui arrive daus le plus grand

nombre de cas. Toutefois , comme le nombre des ouvriers chargés de famille n’est qu’une partie du chiffre total des malades dans les hôpitaux, comme les mêmes individus ont pu cire admis dans ces hôpitaux plusieurs fois pendant l’année, et comme plusieurs individus de la même famille ont pu dans la même année être secourus soit dans ies hôpitaux , soit par les bureaux de bienfaisance , ne portons qu’à trois individus, au lieu de cinq, la famille représentée par chaque malade. Le paupérisme Officiel déclaré représente, suivant ces suppo-

sitions :

4° Indigents secourus par les bureaux de bienfaisance , suivant

le nombre officiel. 695,932

2° Indigents secourus dans les hôpitaux et hospices, suivant

le nombre officiel 425,029

3° Les mères des enfants trouvés (nombre pris pour supputation de la prostitution) ...... 140,000

l\° Les familles des malades entrés pendant l’année dans les hôpitaux et hospices (à 2 personnes seulement pour chaque malade) et déduction faite des enfants trouvés 570,058

Total 1,831,019

Les détenus renfermés soit dans les prisons.

soit dans les maisons de correction, soit dans les bagnes, ne sont pas compris dans ce nom— Jjie. Les forçats libérés, les repris de justice sous la surveillance de la police, n’y figurent pas non plus. La prostitution dans toute la France n’y est comprise qu’indirectement et fort incomplètement. Et pourtant voilà déjà près de deux millions d’indigents prenant une part directe ou indirecte dans le budget officiel du paupérisme.

Mais combien de familles assiégées par la misère ne se font pas inscrire sur les contrôles de charité! Combien ne sont secourues que par la charité particulière ou la charité religieuse!

Les bureaux de bienfaisance ne distribuent que de très faibles secours , dix francs en moyenne par année à chaque personne inscrite. PFesl-il pas évident qu’un nombre immense d’indigents doivent rejeter ce faible soulagement, qui ne peut s’acquérir que par des formalités qu’ils regardent comme honteuses?

Tout le monde sait la répugnance qu’une grande partie du peuple en France a pour les secours de la charité publique. Les deux à trois mille suicides annuels, dont plus de la moitié ont la misère extrême pour cause, indiquent cette répugnance.

Mais combien de malheureux aussi, n’étant secourus ni par la charité publique ni par la charité privée ou religieuse, s’abandonnent à la fatalité, et, méprisant la prison et le bagne.

ont recours au vol! Un voleur, dit M. Grenier de Cassagnac, est un prolétaire qui ue veut ou. ne peut travailler ni mendier, et qui dérobe, pour vivre. Or 360,502 individus sont soumis annuellement à Faction de la justice, c’est-àdire, en ne comptant que les jours où les tribunaux exercent leur juridiction, plus de -20,000 par journée de justice. Quelle est la somme que rapporte le vol dans les principales villes de France jl)? On l’ignore absolument; mais le nombre inconnu de ceux qui prennent part à ce butin devrait entrer dans la supputation des indigents des villes.

A part le vol, combien d’indigents dans les villes vivent de dettes qu’ils ne payent jamais !l INe voit-on pas continuellement, dans les quartiers pauvres, les propriétaires de maisons mettre à la porte leurs locataires insolvables? Tous les marchands, tous les fournisseurs, n’ont-ils pas une somme perdue à l’article de leurs crédits? Mais comment suivre toutes les fermes que prend l’indigence pour éviter la mort ! D’autres, enfin, méprisant les délais qu’ils pourraient devoir à la charité publique ou privée, se précipitent dans cette mort. Tout ce qu’ils peuvent se procurer passe en boissons alcooliques, et un écrivain récent évalue à 17,000 le nombre d’individus qui, à Paris,

(1) Suivant les Statistiques, les voleurs à Londres prél£* feraient annuellement 25 millions de francs»

CO

DE LA Pl-Ot' r OCE

poussent l'habitude de l’ivrognerie jusqu’à

l'abrutissement (1). , ^

Remarquons en outre e r il,l,LV 1 "bu <;n paupérisme de la population urbaine, te!

que nous l’avons établi plus haut d après le raoport de M. de Gàsparin , se concentre plutôt sur une portion de cette pop ;

cm’il ne s’étend sur cette population tout entière. Il y a de fait une extrême inégalité dans sa répartition. La majeure partie en est absorbée par les grandes villes. En 1833, 72 villes roulement, comptant ensemble nïoins de 3 mil lions d'habitants et 18 à hôpitaux, ont consommé plus des deux tiers de la subvention des 1.329 hospices et hôpitaux de la France(2).

Il n’y a donc nulle exagération à porter, comme l’a fait Emile Suret, quoique par d’autres raisons que les siennes, le nombre total des indigents de la population urbaine à quatre millions, c'est-à-dire au double du nombre des indigents qui prennent une part directe ou indirecte au budget officiel du paupérisme.

Mais ce chiffre n’a aucun rapport ni avec les dépôts de mendicité établis dans certaines villes, ni avec la mendicité générale du royaume. Dans ce budget officiel du paupérisme, il ne s’agit, comme le remarque fort bien Eugène Burct, que des hospices, des hôpitaux, et des

> fl) Des classes dangereuses dans la population des grandes t «7 i'es, par Frégier, pag. 34.

(2) Vojez l’ouvrage d’Emile Buret,

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secours à domicile distribués dans les villes par les bureaux de bienfaisance. ïl ne s’agit que cle l’indigence clans un tiers de la population de la France. Il ne s'agit que du paupérisme des villes au-dessus cle cinq mille amies et de eurs banlieues, montant en totalité (villes et banlieues) à environ 10 millions d’habitants.

Or si la population urbaine, montant à 10 ou 12 millions, donne quatre millions d’indigents, pouvons-nous nous étonner que le reste de la population, montant à 23 ou 25 millions, donne h millions de mendiants ?

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