CHAPITRE XVII
Suite.
Pour suivre donc l’énumération si bien tracée par l’historien ou le Zoïle des classes ouvrières cité plus haut, trois de ses quatre catégories , indigents ou mendiants , voleurs , e; filles publiques, fournissent, suivant toutes les
(1) Lettre de Napoléon au ministre Creiet, du 24 novembre 1307.
6 h DE LA PLOUTOCRATIE. 1
supputations les plus certaines , huit millions d’individus, savoir : quatre millions se rappor* tant principalement à la population des villes au-dessus de cinq mille âmes, et quatre millions se rapportant principalement à la population des bourgs et villages au-dessous de cinq mille âmes. Combien de gens ferment les yeux sur celte épouvantable vérité !
Nous lisons aujourd’hui dans le Constitua Zionnel un article où. après avoir retracé l’affreuse misère du peuple anglais , le rédacteur fait un retour sur la France, et conclut ainsi :
« Voilà ce qu’on ne trouve dans aucune de
» nos villes manufacturières; voila ce que
» Lyon, Iïouen, Saint-Etienne, n’ont pas l\
» déplorer. Paris , avec son million d’habi-
» tants, ae présente dans la classe ouvrière
i> aucun de ces hideux spectacle qui soulèvent a le cœur, etc. (1). »
Les ploutocrates du Constitutionnel q n par*
lent fort à leur aise ! Ils n’ont donc jamais la
les circulaires que les autorités des quartiers
pauvres de Paris adressent chaque année aux
âmes charitables. Ils les ont imprimées sans
doute dans leur feuille, mais ils 11 e les ont lamais tues (2). J
( 1 } Numéro du 5 septembre 1S42.
iiowio VOic ‘ ““ l ,our l’instruction du Contint*
. «SmSSÏB&JS K“'“
Ils n ont donc jamaisTcncclii que si letiors de la moi Ldi te a Paris a lieu dans les hôpitaux, c’est qu’il y a à Paris un indigent véritable sue trois habitants. Croient-ils qu’on va mourir à l’hôpital pour son plaisir, ou s’imaginent-ils que ceux qui vont ainsi mourir a l’hôpital la font pour ménager leurs économies?
^ Logés qu’ils sont à ;a chaussée d’Antin, il$
iront donc jamais visité seulement la place Ma uber t.
I,s ignorent que dans le douzième arrondissement , par exemple, on meurt plus de deux lois aussi vite que dans le deuxième.
n médicaux de toute espèce. Relégués dans des rues mal aéd rées, dans des réduits sombres et malsains, ces infortunés b sont , pour ta plupart, des vieillards et des enfants, qui,
® aux deux extrémités de la vie, offrent ainsi l’image de tous d les tuciuec qui affligent l f hunicüiitê* Le douzicnie arrondisse^
f | . f misères de toute espèce, et dans lequel
» il faudrait dépenser six mille francs par jour pour donner » seulement un pain bis de quatre livres à chaque pauvre, j) n’a dans son sein que des ressources très exiguës pour faire
* face à tant de besoins, etc. » (Circulaire des autorités du 42 e arrondissement en 1835. )
a La population du douzième arrondissement, qui s’élève s a environ- qua ire-vingt mille habitants, compte dans ce » nombre près de vingt-quatre mille personnes inscrites sur » les contrôles, et qui sont dans la misère la plus affreuse. » Ce sont, pour la plupart, de malheureux ouvriers , chargés » de famille, et des vieillards, que le bas prix des logements i> fait refluer , sur la lin de leur carrière, de tous les quartiers ji de Paris dans le nôtre. Cette population si malheureuse » manque de pain et de vêtements; beaucoup sollicitent d comme une faveur quelques bottes de paille pour se couo cher, et les ressources ordinaires du bureau de bienfaî- » sance ne permettent pas même d’accorder deux livres de s pain par mois à chaque indigent, » (Circulaire de 1831, î
Ils ignorent que l'administration eile r ïnei;:e déclare un indigent sur douze habitants à l aris. Mais il s’agit d’indigents secourus par les bureaux de charité; les hôpitaux et les prisons fournissent encore d’autres secpurs.
Ils ignorent que dans les quartiers pauvres ce n’est plus un indigent secouru sur douze habitants que l’on déclare officiellement, mais un sur six.
Ils ignorent que dans le département du Nord on compte, comme dans ces quartiers pauvres de Paris , un indigent officiel sur six habitants , dans le Rhône un sur neuf, etc.
Us supposent que nos villes manufacturières présentent, comme leur Paris à eux, un ravissant spectacle. Ah 1 ils n’ont iamais vu nos villes manufacturières (lj
(i) * Si vous voulez savoir, dit le docteur Guépin en par*
0 lant de la ville de Nantes, comment une famille d’ouvriers d sc loge et se sustente, entrez dans une de ces rues où nos » travailleurs se trouvent parques par la misère, comme les b Juifs Fêtaient au moyen-âge par les préjugés populaires » dans les quartiers qui leur étaient assignés. Entrez en.baisb. sant la tète, dans un de ces cloaques ouverts sur la rue b et situes au-dessous de son niveau. L’air y est froid et hu- » mu e, comme dans une cave. Les pieds glissent sur le sol » malpropre, et l’on craint de tomber clans la fause. De » chaque côté de l’allée, qui est en pente, et par suite au-
$ ÿ 55 , 0 } 1 * rfu so1 » *( y a u »e chambre sombre, grande, glacée, » dont les murs suintent une eau sale, et qui ne reçoit l’aie
1 tr °p petite pour douncr
1 E"** ? la l “ nilere - « »™p mauvaise pour bien clore.
b fait «a. 6 J^ ntrcz P 1 ^ avant, si Pair fétide ne vous
. ni ni' ’ ™ ler * Mais prenez garde, carie soi inégal n’esL pavé m carrele, ou au moins les carreaux sont recouverts
lit. ignorent que les probabilités de vie , qui i sont, pour les enfants de négociants et de gens aises, de 29 ans environ, ue sont que de deux ans poux les enfants de l’industrie cotonnière.
Ils parlent de Lyon, de Saint-Etienne : ils ne se rappellent donc pas que deux fois Lyon
e baint-E tienne se sont soulevés pour les salaires depuis dix ans (î) .
« d une si grande épaisseur de crasse qu’il est impossible de b les voir. Ici deux ou trois lits raccommodés avec de la Ji- » celle qui n a pas bien résisté; ils sont vermoulus et peuv cités sur leurs supports. Une paillasse, une couverture for- ! i * '" r ' f ‘ 1 ' 1 nbeaux frangés , rarement lavée, parcequ’clle est » la seule; quelquefois des draps et un oreiller: voilà le de- » dans du lit. Quant aux armoires, on n’en a pas besoin » dansées maisons. Souvent un rouet ou un métier de tisse* » ranci complètent l’ameublement. Aux autres étapes, les " chambres Pjus sèches, un peu plus éclairées, sont également * sales et misérables. C’est là , souvent sans feu l’hiver, et le » soir a clarté d'une chandelle de résine, que des hommes D travaillent, lis travaillent quatorze heures par jour p oui* b un salaire de quinze à vingt sous. Les enfants de cette B. classe, jusqu au moment où ils peuvent, moyennant mi 8 I 13 ', 3 ' 1 pénible et abrutissant, augmenter de quelques liards » la richesse de leurs familles, passent leur vie dans la bonc » des ruisseaux. Pâles, bouffis, étiolés, les yeux rouges et » chassieux, ronges par des ophlhalmics scrofuleuses, ils font
0 peine à voir. On les dirait d’une autre nature oue les enfants » îles riches. »
Tous ceux qui ont visité les quartiers pauvres des grandes villes reconuaîlron qu’il n'y a rien d'exagéré dans celle description. Quand le choléra, en 4832, ouvrit aux médecins, en plus grand nombre qu’à l’ordinaire, les tristes repaires de la classe ouvrière, ils furent épouvantés.
(lj Nous aimons à citer quelques belles paroles de M*] Jules Fabre sur le sort de i’ouTrier lyonnais:
« Qtu’est-ce pour le compagnon qu’une journée de un b franc , ou un franc cinquante centimes , ou même doux
1 Lüucs, quiud ii *aui ùuokuu' a tauitt les
Ils parlent de la prostitution dans les villes
manufacturières d’Angleterre ; et ils imprimaient la veille dans leur journal une lettre du
„ vîe, lorsque de lourdes impositions frappent les objets les a plus indispensables 1... Je sais que la labrication des étoffes b riches est plus productive; mais elle n’occupe qu un fort » petit nombre d'ouvriers. La misère des ouvriers est donc d prouvée par chiffres ; je viens de la compter en francs et » centimes: on ne m’accusera pas de déclamations. Mais „ peut-on sans douleur traduire ccs chiffres par leurs conn çômiences. et voir à quelle dure existence sont condamnés „ des hommes qui sont nos égaux et nos frères! Si je disais » que chaque année la fabrication des tissus qui font notre U richesse llétrit par milliers de jeunes et florissantes vies* » que de robustes organisations viennent s’étioler et sécher de o fatigue pour produire à bas prix, consumant en quelques » jours de privations et de travail les forces que Dieu leur « avait données pour un plus long et meilleur emploi , qui n n'unirait sa voix h la mienne pour réclamer énergiquement b une modification à la constitution qui tolère et nécessiten de si odieux sacrifices ? Et cependant ce n'est là qu’une j> faible partie du mal. Quand la faim et la peine ont creusé » le tombeau du pauvre travailleur, la société n’y prend b garde; elle a toujours un coin de terre, un fossoyeur, et » un prêtre. Mais il est quelque chose de pis que la mort, que » la mort hideuse de l'hôpital ; c’est la corruption s’étendant b sur ce qu’on laisse sur la terre. Je ne parle plus de l’ouvrier, » je parle de scs filles. On les accuse d inconduite I D’incon- » duitc, grand Dieu! lorsqu’on profite des privations auxu quelles les condamne la modicité du salaire pour rendre b plus enivrantes les séductions dont on les entoure, lorsqu’on » spécule sur leur misère pour souiller leur innocence et pro- » faner leur beauté ! Et c’est là pourtant la vie de tous les » jours I Si je n avais éié t émoi n de ces honteuses stipulations* b de ces viols arrachés à la pudeur par la faim , je n’y croi- » rais pas, Mais j’ai enLendu. Et l’on veut que je ne demande » pas hautement qu’on mette un ternie à tant de turpitudes, » à ces exploitations lubriques du plus Tort, en donnant à » 1 ouvrier un salaire qui assure sou indépendance. Oh ! non, s je ne le puis. » [De la coalition des chefs d’atelier de Lyon»
par Jules Fabre, avocat. 4833 ./ - . .
commise re e police de Roubaix, dans laquelle ce fonctionnaire, pour justifier sa conduite dans les troubles de cette ville, dit : « H » faut qu’on sache qu’il existe à Roubaix, ainsi » que dans toutes nos villes de fabriques , une ® foule de maisons où la prostitution s’exerce j> clandestinement, et qui sont fréquentées le t) soit par un très grand nombre de jeunes » ouvrières après le travail de la journée. »
Le Constitutionnel ignore même peut-être qu’il existe des mendiants en France. Il est vrai que quand un mendiant se présente sur le boulevard Montmartre, les agents de police le. conduisent en prison. Puis le tribunal le condamne, contrairement à toute justice ; car fa. : mesure générale des ateliers de travail ordonnés par Napoléon étant sans exécution, la
toi sur la mendicité est abolie de droit, et devrait l’être de fait. On avait conclu un traité avec les pauvres, on avait dit aux mendiants Lia société vous donnera du travail : à cette condition, vous ne mendierez plus; et si vous mendiez, vous serez punis. On ne donne pas 1 de travail , et on punit!
Mais qu’importe au Constitutionnel qu’un jour Napoléon, épouvanté du nombre de mendiants , ait écrit à son ministre : « Jl ne faut » point passer sur cette terre sans laisser des » traces qui recommandent notre mémoire k » la postérité. » Napoléon n’était pas un déclamaleur prodiguant l’éloquence hors de propos; il n’aurait pas fait cette belle phrase, si
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l’œuvre eût ét<5 une<euvre de pygmée; il n’aurait pas levé la massue d’IIerèule, si l’hydre qu'il voulait combattre n’en eût pas valu la peine. Mais qu’importe, dis-je, au Constitulionnel ? La logique de ce journal ne va pas jusqu’à conclure que la pensée de Napoléon étant restée sans exécution, la mendicité existe
encore , cl a dû prodigieusement s’accroître depuis 1807. Car, èartes, ce n’est pas là un mal qui pouvait s’éteindre de lui-même; et chacun sait que si les conseils-généraux de la Restauration ont voté pour l’abolition du plan impérial , c’est qu’ils en jugeaient la réalisation chimérique, tant ce mal était déjà grand. Aujourd’hui les villes se défendent contre l’armée envahissante des mendiants. Allez à Bordeaux, à Limoges, etc.; vousjirez sur un poteau cette sage inscription : La mendicité est interdite dans la commune de Bordeaux .
Mais la commune de Bordeaux, ainsi protégée par son inscription et ses gendarmes, fait-elle que la mendicité n’existe pas? La mendicité devient vol dans la commune de Bordeaux, dans sa banlieue, dans ses vignobles; et, outre la commune de Bordeaux et les autres communes qui ont planté, comme elle, ce para tonnerre . il y a presque tout le territoire de la France où la mendicité circulé librement.
Le Constitutionnel distrait peut-être quelquefois de ses travaux politiques en assistant aux courses princières de Chantilly. Qu’il se détourne d un quart de lieue, et il pourra
voir de véritables trogtodùes en France. Oui, des li ogtodites , comme les sauvages habitants du g obe avant I invention des maisons! tu’i visite un des villages encadrés avec art dans le point de vue du parc, il se convaincra >ar luimême qu’auprès des palais se trouvent d’horiiu.es misères. Il rencontrera sous le sol enfouie dans des carrières, une affreuse population qin n a pas d’autre profession que la mendicité. Mais quoi ! ce spectac e est-il donc si rare? raiiout où la pierre, se taillant aisément, peut donner lieu à des habitations, des mendiants £ y logent, et, de ces cavernes que leur four- 11 1 * 1 lia,1,n ' meilleure pour eux que la société politique, ils se répandent, à jours fixes
dans les marchés des bourgs et dans les villages.
Que le Constitutionnel se donne la peine de jeter les yeux sur la Statistique officielle de ta î' rance ; il y verra qu’outre les six ou sept millions de maisons et bâtiments imposables, le fisc, ce fisc impitoyable , en reconnaît luimême environ cent mille non imposables.
Cent mille maisons ou cabanes qui ne sont pas imposables, qui ne rapportent pas même au fisc les centimes des cabanes des paysans corses! Qui habite donc dans ces cent mille
maisons privilégiées? apparemment des mendiants.