‹ De la ploutocratieChapitre 18 sur 72 · chapitre xviij · texte numérisé non relu

chapitre xviij

guitci

Il y a une réflexion bien simple que ces sa] vants publicistes devraient faire, et qu’ils ne font pas.

ils disent que l’Angleterre est sur des charbons ardents, mais que la France est sur des roses: comment cela se peut-il, puisque nous suivons la même voie économique et industrielle que l’Angleterre ?

A priori , il est évident que le paupérisme français doit être égal au paupérisme anglais, sinon pour l’intensité de la misère, du moins pour le nombre des indigents.

Comment, en effet, n’en serait-il pas ainsi?

La population manufacturière de la France, ou ce qu’on appelle de ce nom (car on comprend dans cette évaluation non seulement les ouvriers qui peuvent vivre par l’industrie, mais encore ceux qui n’en peuvent pas vivre) , est presque égale en nombre à celle de l’Angleterre (1). Or l’industrie anglaise a des dé-

. f 4 ) La différence n’est que de 240,000, suivant les statisticiens. Ils évaluent la population manufacturière de la France à 9,435,60 ), et celle de l'Angleterre à 9,675,000. Voyez l'ouvrage de M. Dutens que nous citons plus loin.

» 4 ue id nuire, un

calcu e qu elle pourrait à elle seule approvi-

sionner le monde entier de ses produits; et en lait elle approvisionne, pour la fabrication du fer et des tissus de coton , une grande partie du globe. N est-il pas évident qu’en France une population manufacturière égale, n’ayant pour débouché que la France et un commerce extérieur qui n’est pas la moitié de celui de l’Angleterre, doit avoir des pauvres en grand nombre, puisque l’Angleterre en a tant dans sa population industrielle?

II est bien entendu qne nous laissons de coté

1 Ecosse et l’Irlande, nous ne parlons que de I Angleterre.

. compte, il est vrai, en Angleterre environ 4. » 200,000 pauvres secourus officiellement (1); en France, 700,000 seulement. On en tiie cette conséquence : La France a près de trente- cinq millions d’habitants, l’Angleerre n’en a que seize; donc le paupérisme anglais est hors de toute proportion avec celui de la France. Mais c’est fort mal raisonner, o tr population agricole de l’Angleterre n’étant que de quatre millions, le paupérisme anglais porte principalement sur dix millions de population manufacturière. Or la France a égali üM ü t près de dix millions de population manu*

(1) En Angleterre, en 183Î, on complaît 1,276,620 individus secourus- Un tableau dressé par M. de Gérando, d’après des documents publiés en 1821, donne 881,000 pauvre» sur uue populaUon de 12 millions,

factarîèrc, et c’est uniquement dans cette population que se trouvent les 700,000 individus secourus. Supposons que, sur les 1,200,000 individus secourus en Angleterre, 200,000 se rapportent aux quatre millions composant a population agricole. Il restera un million d'individus secourus sur 10 millions de population manufacturière. La hase sur laquelle porte le paupérisme officiel dans les deux nations étant la même, le rapport du paupérisme officié!

anglais au paupérisme officiel français serait donc seulement comme un million est à sept cent mille, ou comme 10 : 7. Mais l'utilité et la nécessité de se faire enregistrer sur les contrôles de l’indigence sont dix fois plus grandes en Angleterre qu’en France.

En Angleterre, T indigent ne peut pas végéter et mourir de langueur : il faut qu’il meure vite, ou qu’il soit secouru. L’impôt en Angleterre est calculé à i 00 francs par tête, presque au triple de ce qu’il est en France. Comment voulezvous que sous la loi de cet impôt l’indigent vive, s’il n’est secouru? Est-ce que les classes pauvres en Angleterre peuvent végéter avec quatre ou cinq sous par tête en moyenne, comme ces mêmes classes en France? Allez donc voir en Angleterre ce qu’on peut se procurer avec deux pences . Aussi le secours officiel que l’on accorde aux indigents en Angleterre est-il plus que vingtupïe de celui qu’on Jeui décerne en France. Avant Je nouveau système de charité établi en 1834^ la taxe parois*

sîaîe payée en argent était de 250 millions. 250

millions pour 1,200,000 indigents, c’est 20S

francs par tête. En France le secours officiel .est de 10 francs.

Donc si , pour les 10 mi ions de population nâanufactuiièie qui se trouvent egalement dans les deux pays, l’Angleterre a un million de pauvres légalement secourus, tandis que la France n’en a que sept cent mille, il est absurde d en conclure que la France compte moins d’indigents que l’Angleterre. Il faudrait, au contraire, en conclure qu’elle en a beaucoup plus, puisque ce.qui n’est pas possible en Angleterre, l’indigence non déclarée, est possible en France, et que néanmoins le nombre des indigents déclarés en France approche déjà fort du nombre de ces mêmes indigents déclarés en Angleterre.

Voici en réalité ce qui arrive. La France, sur treize millions de population industrielle, compte neuf à dix millions de population dite manufacturière. Mais, par la raison toute simple qu’elle fabrique moins que I* Angleterre (1) , elle a plus d’indigents que l’Angleterre. Et en effet il est impossible, comme nous le verrons tout-à-l’heure, d’élever à plus de deux ou trois

(t) Je sais que quelques statisticiens élèvent la production industrielle en France au niveau et même au-dessus de celle de T Angleterre. Mais quand on 'réfléchit que l’industrie anglaise travaille sur un milliard et demi d'importations, outre Ses matières premières tirées de son sol, la supposition paraît peu probable.

millions la partie de cette population manufacturière régulièrement entretenue de salaires,, sans tomber ni dans le vol, ni dans l’indigence, ni dans la mendicité. L’Angleterre, qui , avec la même population ouvrière , fabrique davantage, a moins d’indigents réels, parceqiieJIe a plus d’ouvriers occupés. Mais ceux qui ne le sont pas tombent dans une misère si extrême, que les secours officiels deviennent d’une nécessité absolue. De là le nombre supérieur de l’indigence officielle en Angleterre.

Si tout-à-coup en France le pain, la viande, ie vin ou les boissons qui le remplacent, le chauflage, et toutes es choses de première nécessité, venaient à être aussi rares et à coûter aussi cher qu’en Angleterre , on verrait à l’instant même ce que le plus simple bon sens indique, à savoir qu’une population industrielle moins occupée qu’une autre population

industrielle égale doit compter plus de pauvres.

Supposons néanmoins que, vu les limites apportées en Angleterre au paupérisme officiel par tant de difficultés qu’on lui oppose incessamment, le nombre des indigents de ce pays qui ne parviennent pas a se faire inscrire soit comparativement égal à celui des indigents véritables non recensés en France. Il faudra toujours tenir compte, dans le parallèle, de la mise *e occulte des deux tiers de la France, c’està-dire de la mendicité.

Lu compaiaison exacte entre les deux

ne peut donc se faire, dans tous les cas, qu’en ajoutant aux 700,000 individus secourus dans les villes les k millions de mendiants de la population générale. A ce compte, voici le parallèle :

En France û, 700, 000 indigents ou mendiants sur 3 h millions et demi.

En Angleterre 1,600,000 indigents ou mendiants (1) sur 16 millions.

Le rapport pour la France est 7,àQ; pour l’Angleterre, 10.

C’est-à-dire qu’en France, sur sept à huit habitants, il y a un indigent officiel ou mendiant tandis qu’en Angleterre il n’y en a qu’un sur dix.

Voilà la misère officielle. Quant à la misère réelle, nous ne savons ce qu’il en est pour l’Angleterre ; mais la vérité est qu’en France il y a un indigent réel sur quatre ou cinq habilitants. C’est le rapport que donne la mortaité dans les hôpitaux des grandes villes comparée à la mortalité à domicile. C’est le rapport vrai de l’indigence, vrai pour la population des villes et bourgs au-dessus de cinq mille âmes, vrai encore pour la population des villages.

C’est donc abuser cruellement de ce que notre ciel est plus clément que celui de l’An-

(t) L’Angleterre compte fort peu de mendiants, 400,000 jiour toute l’Angleterre. Voy. Dlauqui, Leçons, etc. , tout. II* t>ag. 125.

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glelerre, et de ce que notre territoire, par ïa nature de ses productions, permet à ! 'indigent de se traîner plus lentement vers la mort , que de raisonner sur ce sujet comme raisonne le Constitutionnel.

Si le Constitutionnel s'imprimait à Naples, il serait de force à nier l'existence des lazzaroni. Les lazzaroni ne figurent sur aucun budget officiel du paupérisme.

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