CHAPITRE XXXI v
Les Prolétaires el les Bourgeois,
Nous ne sommes pas les premiers qui signalons le vice essentiel de la fausse application qu’on a faite à la France de la Constitution d’Angleterre. Un des plus grands esprits de ce temps écrivait, ii y a déjà dix ans, ces pages d’une éloquence admirable :
« Je dis que le peuple se compose de deu*
» classes distinctes de conditions et distinctes » d'intérêts : les Prolétaires et les Bout'-
» geois. , ,
, Je nomme Prolétaires les hommes qui pro-
» doîsent toute la richesse de la nation, qui ne
« possèdent que le salaire journalier de leur
„ travail , et dont le travail dépend de causes
« laissées en dehors d’eux, qui ne retirent cha-
9 nue jour du fruit de leur peine qu une faible
„ portion incessamment réduite par la concur-
u rence, qui ne reposent leur lendemain que
„ sur une espérance chancelante comme le
mouvement incertain çt déréglé de l’indus-
» trie, et qui n’entre voient de salut pour leur
» vieillesse que dans une pïaee à l’hôpital ou
» dans une mort anticipée. Je nomme Prolé-
» taires les ouvriers des villes et les paysans
» des campagnes, à Paris la masse énorme qui
a peut fournir aux hôpitaux près de 100,000
P malades par année , 60,000 hommes qui
,) font de la soie à Lyon, 40.000 du coton à
» Rouen, 20,000 du ruban à Saint-Etienne, et
«tant d’autres, pour le dénombrement des-
,, quels on peut ouvrir les Statistiques ; I im-
/ » mense population des villages, qui laboure
» nos champs et cultive nos vignes, sans pos-
« sëder ni la moisson ni ta vendange ; vingt-
deux mil ions (1) d'hommes enfin, incultes.
(J) Quatre misions de inrmtniits, quatre millions d infligeais deux mi sons d'ouvriers mat t régulir'ement de jsâ^iires ns lomlp' dans » : i n ! es et douze millions pris sur ks tiix-liui* qui juuissuit ui mienne de 18 francs
» délaissés, misérables, réduits à soutenir leur
* v,e avec n six sous par jour. Voilà ceux que ie
* nomme Prolétaires.
» Je nomme Bourgeois les hommes à la des- » tinee desquels la destinée des Prolétaires est j * s ?umtse et enchaînée, les hommes qui 'pos-
* * ed ï Dt ca P‘ taux et vivent du revenu an- » nuel qu ils leur rendent, qui tiennent l’indus-
» trie a leurs gages, et qui l’élèvent et l’abais-
» sent au gré de leur consommation, qui iouis-
" sent pleinement du présent, et n’ont de vœu
* pour leur son du lendemain que la conii- » n nation de leur sort de la veille et l’éternelle ■ continuation d’une conslilution qui leur » donne le premier rang et ia meilleure part
" Je nomme Bourgeois les propriétaires, depuis
» les plus riches, seigneurs dans nos villes, » jusqu aux plus petits, aristocrates dans nos » villages, les 2,000 fabricants de Lyon les » 5o t fabricants de Saint-Etienne, tous ces » tenanciers féodaux de l’industrie ; je nomme ” nouigeois l^s 150,000 électeurs inscrits au » tableau , et tous ceux qui pourront encore » augmenter la liste , si l’opposition libérale » arrive à son but et parvient à réduire le cens » à un niveau plus bas. Voilà ceux me je » nomme Bourgeois.
de retenu, suivant les registres de l’impôt foncier composent ce nombre de vintjt~d€ux millions , mis en avant par notre ami. Mais les deux millions restant de notre troisième classe et les six millions restant de noire quatrième classe bien que plus favorisés, sont encore des Proitiauts, '
424 DE LA PLOUTOCE ATIE.
» Dira-t-oii que ces deux classes n 'existent » pas , parcequ’il n’y a pas entre elles une » barrière infranchissable ou une muraille » d’airain, paroequ’ûn voit (les Bourgeois trad vjiiJIeurs et des Prolétaires propriétaires? j> Mais je répondrai qu’en ire les nuances les » plus tranchées . il y a toujours une nuance » intermédiaire, et que personne dans nos » colonies ne s’avise de nier l'existence des » blancs et l’existence des noirs, parceque » l'on voit entre eux des mulâtres et des » métis.
» Caractérisons actuellement l'intérêt des » Prolétaires et l’intérêt des Bourgeois sur » ses questions qui s’agitent autour de » nous.
» Sur la question qui renferme la destinée » de la génération à venir , celle de l’iiistruc— » tion publique , désaccord. Les Prolétaires, » soutenus par le sentiment de l’égalité, si » actif chez les petits, demandent que l’in- » struction soit la même là op le génie est » Je même, et que la constitution , qui déclare d l’égale admissibilité aux emplois, déclare » aussi l’égale admissibilité aux écoles. Us » comprennent bien d’ailleurs que, la concur- » ronce formant la seule loi de l’association » intérieure, ils seront nécessairement vain- » eus, si les armes leur manquent, et s’ils se ï présentent sans ressource en face de leurs w riches do toutes les ressources que
» leur fournissent à la fois le privilège et l’édu-
TU, LA PLOtlTOCP, ATI E. 125
» cation. Sur ce point, l’intérêt de la majorité *» lle ,a naüon csX Précis et évident. Mais quel » ^ otlf Pp urrait engager les Bourgeois à ccm- I » sentir a ce que l’enfance des Prolétaire*
» soustraite au travail mécanique, fut consaa crée au développement intellectuel ? Quelle . compensation trouveraient-ils plus tard à t cette dépense faite sur les fonds communs en » faveur des Prolétaires , à ce temps s*erdu à I , l'étude et voué au dangereux exercice de 1 s 5 s f h ■ i ! ■ : ' ’ nt b h n (j (Ig ect égal pnr^
» wge de* lumières leur serait funeste ; car il, * lendiait leur domination moins assurée et , leurprééminence moins facile sur cette classe » nombreuse, qu’ils ne primeraient plus par » la puissance intellectuelle. Il leur est aisé , d’ailleurs d’entrevoir, à la suite de cette égajï lité essentielle de l<i cspncitc^ un inouvcincnt . social nécessaire vers un état moins chargé . de privilège et moins tolérant d’aristocratie. » C (.'.‘■t dont la ce les Bourgeois doivent » ayant tout redouter; car ils savent bien que . c’est le génie, et non la force, qui peut aui jourd'liui affranchir les Prolétaires, et ils ont
> signalé depuis longtemps le Prolétaire élo-
comme aussi redoutable pour eux que
» e Spartacus antique pour les maîtres d’es- ! » claves (1).
■ Sur la «juestion qui embrasse ^organisa—
> tion actuelle du pays, celle de l’impôt, dés-
(1) Journal des Vêtais , 1831,
» acorcî. La classe prolétaire produit la ri- » chesse, en distrait pour son profit le strict » nécessaire, et abandonne tout le reste au » domaine de la classe bourgeoise. C’est sur ce » domaine des Bourgeois fécondé par le travail » des Prolétaires que, directement ou îndirec- » tement, l’impôt est toujours perçu. De celte o différence de position par rapport à l’impôt, » résulte une différence de position analogue » par rapport au budget. Le budget doit être b considéré comme composé de deux parts :
» l’une destinée à la solde des fonctions pu-
• biiques, l’autre destinée à l’entretien des » établissements d’utilité générale. La classe » bourgeoise est peu stimulée à réduire la pre- » mière, qui lui revient presque en totalité; » elle est, au contraire, fortement excitée à » réduire la seconde, qui se verse, non sur
• elle seulement , mais sur la masse entière du » peuple. La classe prolétaire est portée à » penser tout autrement sur ce dernier ctia-
• pitre, qui, destiné à ordonner ou à encou- » rager de grands travaux , doit être pour elle » une source nouvelle d’activité et de bien-être,
» en lui fournissant de l’ouvrage, eten l’appelant
» en outre à prendre sa part dans le produit » de cet ouvrage. U suit de ià que les théories
• écp n om i q u e s adoptées par les bourgeois » doivent les engager à éliminer peu à peu le » gouvernemen* de toute intervention sociale,
» tandis que celles qui conviennent aux Pro-
• Jeta ires doivent les engager à demander peu
" “ r o—^'tcuicm ues mesures de >, prévoyance et d’association , et à exiger de
„ lui par conséquent une garantie plus assu- » ree et une moralité plus solide. 1
» Donc, sur tous ces points, désaccord
® désaccord de sentiments et d'intérêts sur s » présent et sur l’avenir.
» Sous la Restauration , la dissidence exis- » tait au ond, mais elle n’était point à sa raa-
• tui ite j et demeurait enveloppée* La Jriu- à
• so u ten i r contre la Noblesse, que les Bonr- » bons s essayaient à rétablir, unissait tout le » peuple en un même intérêt politique ; et les » Bouigeois, en représentant leurs propres
• intérêts, représentaient en même temps les
i intérêts des Prolétaires. Le mouvement de
b hausse que le commerce dut nécessairement
» éprouver à la suite des guerres de là Î5-
» Jution et de l’Empire faisait circuler la vie
» du Prolétaire au Bourgeois et du Bourgeois
» au Prolétaire, et les unissait en un même
9 intérêt industriel ; car à chaque accroisse-
» ment dans la production répondait toujours
» un accroissement semblable dans la consom- » mation.
» Aujourd’hui que l’anéantissement de ïa » Noblesse, préparé par les Bourgeois et ter- » miné par les Prolétaires, est définitivement » consommé, des intérêts négligés devant le » danger commun, et devenus plus pressants ! par les circonstances nouvelles, se font jour.
» Le pouvoir de la Bourgeoisie , qui, en pré*
i'2S DE LA PLOUTOCRATIE.
» sence du pouvoir de la Noblesse, repré-* » sentait le progrès, ne représente plus > maintenant que la stabilité ; les besoins j) d’amélioration pour le peuple se fr >ut sentir, .» et demandent un organe. La populat on » ouvrière s’est augmentée de huit mi ■ on^ , » et la consommation ne saurait continuer sa » marche ascendante, si l’on ne consent a » préparer au commerce des voies nouvelles, * en changeant la condition polit! fue des » Prolétaires, et en les appelant à parlementer » autrement que dans les rues de Lyon.
s Mais si nous pouvons affirmer que les » vues et les intérêts des deux classes du » peuple sont sépatés, nous pouvons affirmer « aussi qu’ils ne sont pas contradictoires, et » que le progrès, devenu nécessaire pour le » maintien des sociétés, peut être acheté au- » trement que par la guerre civile. Les Bourgeois et les Prolétaires sent liés par une » nécessité puissante, celle d’éviter que la » consommation ne soit soumise à aucun » trouble : les uns y perdraient leurs jouisn sances, les autres leurs salaires. 11 faut donc » les admettre à concourir légalement au * pouvoir et à produire la loi par un com- » mun accord (1). *
(1) De la nécessité d’une Représentation spéciale pour les
Pnthiairrs, pai M, con Re^naud { Revue Encyclopédique* avril i§3%) j t t >
JL>E LA PLOUTOCRATIE*