CHAPITRE VIII
fr
Suite. — Classe des salarié*.
La troièiime classe, composée des salariés sans aucun tare de propriété foncière, compte :me les deux précédentes, quatre millions cl aines. Mais nous avons fait, rclaliveinent à
cette classe , une distinction à laquelle il nous faut avoir égard ici.
0e ces quatre millions de salariés, deux millions sont des ouvriers, savoir un million et demi donnés par la population industrielle, et
■ ih ' •* 1 par la population agricole.
Ces deux millions d’ouvriers vivent régulièrement de salaires, sans tomber dans l’indigence ni dans la mendicité. Or quel est le prix moven de la journée de travail en France? Avant 1789, les statisticiens l’estimaient à 1 fr. par jour, ou à 300 fr. par an, pour trois cents jours de travail. Nous lisons, dans le Rapport sur la loi des céréales présenté en 1832 à la Chambre des Députés par M. Charles Dupin, que la journée de travail s’élève aujourd’hui à 1 fr. ^ c. L’optimiste M. Saulnier, dans ses Considérations sur (es finances de la France et des Etats-Unis, insérées en 1832 dans la Revue Britannique y élève ce salaire jusqu’à 1 fr.
50 c.; mais ses allégations, sur ce point comme
sur beaucoup d’autres, ont été amplement convaincues d’erreur. Tous les faits démontrent que M. Dupin est bien plus véridique. S’agit-il des travaux publics ; même dans e voisinage des grandes villes, le tarif de conversion des journées en argent, pour les travaux de prestation relatifs aux chemins vicinaux, est en général fort au-dessous de 1 franc par journée. Cette année, par exemple, le conseil d’arrondissement de Strasbourg vient de voter le maintien du taux de la journée à SO centimes.
S’agît-il du salaire dans les métiers et manu-
factures; si l’on jette les yeux sur les tableaux détaillés que M. Louis Blanc a publiés dans son intéressant ouvrage de F Organisation dit Travail, on verra qu’à Paris le salaire du travail des femmes, déduction faite des mauvaises saisons, n’atteint pas 1 fr. , et que celui des hommes, la meme déduction faite, ne dépasse pas 3 IV. Riais ce salaire est bien moindre dans Jes provinces qu a Paris. Paris est le centre d’une grande partie de l’indpstrie de luxe, et, en outre , le prix élevé des subsistances y élève nécessairement la main-d’œuvre. Le salaire dans les grandes villes manufacturières, telles que Lyon, Saint-Etienne, Rouen, est inférieur; et il c iminue encore dans les places de troisième ordre, Mulhouse, Reims, Amiens, etc.
Le docteur fluépin estime que Nantes peut être considéré comme un terme moyen entre les villes d industrie de luxe ou de grand com-
meicc, telles que Lyon, Paris, Marseille, Bot-*
denux , et les places de troisième ordre. La dépense, à Nantes, d’une famille d’ouvriers composée de cinq personnes, lui semble donc avoir, relativement à la condition moyenne do crI,e classe en France, un caractère de certitude absolue. Or voici comme il l’établit d’après l’expérience :
Loyer pour une fainiîli
Blanchissage ’ ’ *
Combustible
Réparations de meubles. . . * *
Déménagements (au moins une fois
chaque année)
Chaussure. ........
Il a 1 ils. (Ils se vêtent en général de vieux habits qu’on leur donne.)
Médecin (gratuit)
Pharmacien (gratuit)
Pain
Viande. (Ils n’en font pas pas usage. ) Vin ou autres boissons alcooliques. .
Sel, beurre, choux, et pommes de terre.
25 fr
àO
Toh I.
300 fr.
Pour qu’on puisse juger, au surplus, de la vérité de cette assertion du docteur Guépin, citons quelques-uns des résultats consignés dans le dernier ouvrage de M. Blanqui, relatif veinent au salaire des manufactures.
Industrie cotonnière : « Quatre-vingt mille » ouvriers environ sont employés dans cette
» industrie, avec un salaire de 1 fr. 30 c. par 9 jour en moyenne (1). »
Etoffes de laine : « A Reims, cinquante
flj Leçons, etc., tom. I, pcg. 335. —pn sait que celte industrie est répandue ù Rouen cl dans les départements voisins, dans le Haut -Rhin, à Paris, Lille, Saint -Quentin, Roubaix, elc. On peut juger de la condition des ouvriers qui y sont attachés par la triste nomenclature des indigents secourus officiellement dans le seul département du Nord, et que M. de Villeneuve a fait connaître dans son ouvrage d économie poli* lique :
A Lille, sur, . . ♦ 70,000 habitants 22,281 pauvres.
Dunkerque. * . . 24,517 4.8S0
Douai. 10,880 4,304
Valenciennes, . . 19,841 5,047
Cambrai; . * ... 17, 03 L 4,150
Turcoing, .... 16,623 1,704
Roubaix 13,122. 2,451
Cnilleul 9,461 2,393
Hazebrouck. . . • 7,G44 4,467
elc.
N’est- ce pas affreux ? Encore fanl-il remarquer deux choses : que ces documents remontent à une époque déjà éloignée, et que l'indigence officielle a augmenté depuis ; ensuite que ceci est Tétât régulier, normal, lorsque la manufacture est le plus •florissante. Mais s’il survient une crise industrielle! Oh ! alors c’est comme à Reims, où, suivant un Mémoire lu ù l’Académie des Sciences, dans une minée de crise, en 1830, «11,500 » indigents, privés de tout, furent l’objet d’une cotisation exi> Ira ordinaire de 23,000 francs! # 23,000 francs pour 14,500 imliwdus : c’est juste 2 francs par homme, « On cLait au mois
v de septembre, dit l’auteur de ce Mémoire; il fallait passer » l’hiver... »
Combien Malthus a raison !
Voici sur Rouen ce que rapporte Eugène Burct !
« A Rouen, un des adjoints municipaux, M. Lelong, nous d a donné, sur la condition des classes ouvrières de cette » grande cité industrielle, des détails presque aussi désolants
s que ceux de M. de Villeneuve sur le département du Nord
9 mille ouvriers, dont un quart extra-mur os , n sont employés aux différents travaux de la » fabrique. Leurs salaires sont très modiques, » et suffisent à peine à leurs besoins les plus » urgents. i,500 seulement gagnent de 2 fr.
t> 50 c. à 3 ir, par jour. La masse ne reçoit que » 30 à k0 sous pour les hommes, 30 sous pour d les adultes, 15 à 20 sous pour les femmes, et 9 10 à 15 sous pour les en fants de dix ans jus- 9 qu’à quinze. À Amiens, le travail est divisé 9 et subdivisé plus encore qu'à Reims. Il en » résulte naturellement une augmentation du » prix de revient et une réduction des profits 9 des habitants, aussi bien que du salaire des 9 ouvriers. Ceux-ci, pour certains articles, ne 9 gagnent que h francs à Zi francs 50 centimes
b ( Considérations sur ta condition des ouvriers dans ledepar d temenl de ta Seine-Inférieure). Comparant la dépense né- * cessaire des ouvriers rouennais avec leurs salaires, l’hono- » rable magistrat reconnaît que, peur le plus grand nombre .ï de celte population, tus salaires sont de beaucoup au- 9 dessous des besoins. 11 est tellement préoccupé de la mais- 9 vaise situation éconormtpie des travailleurs, qu’il ! a regarde » comme un immense danger social. Le problème de la nn- » sure, son action incessante, sont pour lui des questions qu’il » faut absolument résoudre, si Ton veut conjurer dans l'ave- » nir d’épouvantables périls. Répondez, s’écrie- L-il, à l’énigme » du Sphinx, ou il vous dévorerai Un rapport des délégués » de l'industrie cotonnière, déposé à la mairie de Rouen en » 1829, contient aussi l’aveu formel que les salaires d’une » grande partie de la population ouvrière de cette ville sont » inférieurs au budget le plus strict des dépenses d’une famille 9 pauvre. » {De ta Misère des Classes laborieuses , tom. I, J). 280 . ) ' ' , ,
» par semaine, ou 70 à 72 centimes par » jour (IJ. »
Quant à Y industrie des soies, dans le procès fait aux chefs d’ateliers de la manufacture Lyonnaise en 1833, il fut constaté que le salaire du compagnon sur les étoiles unies , qui font la plus grande partie de la fabrication, était au maximum de 2 francs, et se réduisait souvent à la moitié. Or le salaire du compagnon, est, en moyenne. Je salaire d’une famille de quatre ou cinq personnes; car le travail que peuvent faire la femme et les enfants, venant en aide par moments au compagnon , y est en grande partie compris. Mais si le salaire du compagnon peut atteindre ou même excéder 2 francs, il y a d’autres travaux de la
(J) Leçons, etc. t.I, pag, 410 et 412. — AÏ. Blanqui ajoute : a 11 est urgent, ainsi que l’a dit un des manufacturiers enten- » dus dans l'enquête (M. Hfenribt), si on veut maintenir j;\ i) tranquillité publique, de ne plus diminuer le prix de la o main-d’œuvre, qui jusqu’ici a varié trop souvent, et rare- » ment au profit de l’ouvrier. La conséquence déplorable de » celte réduction excessive et on pourrait dire abusive des sa- » la ires , a été, comme dans les autres villes qui ont suivi le » même exemple, à Lonviers, Elbeuf, Lyon, etc., de pousser J» les ouvriers au vol. Ne pouvant vivre avec ce qu’ils reçoivent î de leurs maîtres, ils augmentent leurs journées en dérobant » des matières qu’ils revendent bien au-dessous de leur valeur.
» Le vol connu sous le nom de piquage d'once dans la fabri- » cation des soieries, et le vol de laine, sont généralement
* établis et reconnus dans les villes de fabrique. Les industriels
* les font entrer dans l’appréciation de leurs frais généraux.
* Les vo s se chiffrent chaque année par plusieurs millions a pour chacune de ces villes f et ne rendent aux ouvriers qui
" a ent C0u P abies <I üe quelques centaines de milia
fabrique , tels que celui de la tordeuse, qui D atteignent pas la moitié ni même le quart de ce pi ix. Puis , il faut compter les chômages et
les maladies On ne peut donc élever le taux
deTfr d 7rt Sa a "’ e à Ly °"’ Par famille > au ' deJà
travail pleines ( 1 ). Jouinees de
dans nlus je crois, d’entrer
dans plus de details, pour conclure que M.
(J) Aujourd’hui même lu Censeur de Lyon nous annnn.
lTf C ,l:‘ narq i' able co . nfirmation <le l’insuffisance du salaire dan» la fabnque Lyomiaise. Voici ce que dit ce journal, à nronô» de la session du Conseil général : J 3 P °J ïoa
« ..... Nous ne voulons pas effrayer le pays sur l’avenir d<* » notre fabrique, mais nous croyons fermement que si tnntpc » les bases de la fabrique lyonnaise ne changent pasjes riches i et belles étoffes nous resteront, mais que nous ne pourrons » soutenir la concurrence sur les marchés élrangei/pour les étoffes à bas prix. Dans ce moment, il se fabrique^ Lyon * des étoffés qui sont payées 50 centimes le mètre: un oup vrier n en peut pas faire plus de trois mètres en quatorze ou » quinze heures. Le produit du métier étant de i f. 50 c. nar p jour, le gai n de l’ouvrier est de 75 centimes. I] faut déduire » de ce chiffre 10 centimes d’huile; il reste à l’ouvrier G5 cen- ’ limes par jour. Comprend-on qu’à Lyon on puisse vivre avec » 1-5 centimes par jour? M. le préfet a donc parlé avec benu- » coup de légèreté , en disant dans son rapport que, tout eu b déplorant le préjudice passager qu’éprouve une classe nom- » breuse et si digne d’intérêt, on ne serait pas fondé pourtant n à s en inquiéter pour l'avenir. Le présent sc traîne avec ses f> alternatives de prospérité et de malheur. Mais ce qu’on ou- » blie, c’est que, dans les temps les plus prospères, il y a une 9 grande quantité d’individus qui ont peine à vivre du fruit p de tour travail : ce sont les ouvriers qui fabriquent les unis » elles étoffes légères. Celte fabrication deviendra peu à peu, p impossible à Lyon. Les étoffes s’y font admirablement, c’est » vrai, mais l’ouvrier ne peut pas gagner de quoi se nourrir» » A quoi boa dissimuler le ma] aw Conseils fénéraux?»
DE IA PIOÜTOCn ATIE,
Cli. Dupin a amplement raison de ne pas élever en moyenne la journée cle travail à plus
<Ic 1 0*. 1 5 c. «
On le voit donc, in on é ta î renient fa moyenne du salaire, si elle a augmenté depuis 1789, a fort peu augmenté. Mais en valeur réelle elle a diminué. On aurait tort de s’en étonner. C’est un effet inévitable de la concurrence et des machines. D’un côté, l’abolition des jurandes, des corporations, et de toutes les entraves qui existaient avant la Révolution a amené la multiplication indéfinie des ouvriers dans toutes les professions. Puis les machines, en permettant d’employer hommes, femmes, enfants, sans aucune préparation , sans habileté , sans apprentissage , ont encore augmenté cette multiplication. Les ouvriers se sont donc fait entre eux une effroyable concurrence. À leur tour, les machines ont fait une effroyable guerre aux travailleurs humains. Comment le salaire se serait-il accru? IJ n’a pu que décroître. Monétairement , je le répète, il est .resté à peu près stationnaire; mais l’augmentation des impôts ayant élevé le prix des objets de première nécessité , et les progrès de l’agriculture n’ayant pas été en proportion des tentatives de l’industrie, il en est résulté une diminution réelle du salaire. Voici donc mi ■fait qui devrait empêcher nos gouvernants de dormir, s ils avaient du coeur. Herbin et tous fes écrivains de Statistiques portent la journée liii travail avant la Révolution à 1 franc. Au-
OE Là PLOUTOCRATIE.
jourd’liui, suivant M. Dupin, cette journée cle travail dépasse, il est vrai, ce taux de 15 centimes ; mais tous les objets de première nécessité ont augmenté dans cet intervalle dit quev t ait tiers. Que l’on se donne la peine de calculer la différence qui en résulte, et l’on verra qu’elle est sensiblement d’une journée de travail pour sept jours. C’est-à-dire que l’ouvrier, avant la Révolution , gagnait en six jours autant que l’ouvrier d’aujourd’hui gagne en sept jours. Têt est exactement le fruit que es classes ouvrières ont retiré, sous le rapport matériel, de cette Révolution, j’entends la portion infiniment petite de ces' classes qui
parvient à vivre régulièrement de salaires. Il
est lui que I on ne tient plus à la célébration du dimanche et des fêtes î II se trouvera donc des économistes pour calculer que l’ouvrier, ayant permission de travailler toute Tannée’ regagne ainsi sur ses dimanches ce que la diminution réelle du salaire lui fait perdre l Quant à moi, je propose d’écrire sur le Panthéon, au-dessous ce cette inscription : Aux grands hommes la pairie reconnaissante , cette autre inscription : Les ouvriers travaillaient . six jours et vivaient le septième sans travailler ; la Révolution est venue, et l'ouvrier a été oblige de travailler les sept jours cle la semaine pour vivre .
Pour revenir à notre dénombrement, certes e docteur Guépin a raison lorsqu’il suppute que Nantes, où les familles de tisserands ne
recueillent cFun travail de quatorze heures par jour que 300 fr. de salaire annuel, peut être pris comme donnant la moyenne de la condition générale des ouvriers dans toute la France. Mais, pour ce qui nous occupe ici, nous admettrons que celte base est beaucoup trop faible, parceque les ouvriers dont il s’agit ici sont les meilleurs ouvriers, ou les plus heureux, ceux qui ne tombent jamais dans l'indigence ou la mendicité, et à qui le salaire suffit. Nous prendrons donc l’estimation de M. Dupin. Nous compterons par famille de cinq personnes tin travailleur et demi, et nous supposerons trois cents jours pleins de travail dans l’année, sans mortes saisons et sans maladies. À ce compte, le salaire serait de 1 fr. 70 c. par journée de travail pour chaque famille, ou de 510 fr par année; et les 400,000 familles composant es deux millions de salariés dont il s’agit recevraient 204 millions, à raison de 102 fr.
par an pour chaque individu.
Il nous reste à calculer, pour cette classe, la subsistance <<es divers groupes dont nous avons montré que se composent les deux autres millions qui la constituent (1).
Le premier groupe, montant à 436,000, est formé des soldats , des matelots de la marine militaire, des douaniers et autres agents de la perception des impôts, et des fonctionnaires du
de cet écriu ^ C ^ a0 ' XIX de la Premiore Partie
DE IA PLOUTOCPi ATI E. ISS
cir age. Le second groupe comprend les domestiques au nombre de 600,000. Le troisième renferme les familles de salariés appartenant a la mai i ne, a la grande et petite pêches, et les familles de voituriers, de caboteurs, de forts des poits, etc., au nombre de 500,000 individus.
Ensemble environ 1,500,000 hommes , feml mes, enfants, suivant le calcul de M. Dirons. Si Ion veut examiner ces différentes professions , on verra qu’il est difficile de supposer que leur salaire s’élève, en moyenne, plus haut que celui de rouvrier. li n’y a guère d’exception que pour les fonctionnaires du clergé, qui, étant célibataires, et n’ayant en général qu’un domestique à leur charge, reçoivent en moyenne .i ,000 franc-s par an. Tous les autres membres de cet e catégorie sont ou réunis en corps, comme les soldats et les marins, ou mariés ; et, dans ces deux cas , leur subsistance n’est pas plus coûteuse pue celle de l’ouvrier vivant régulièrement de saiaire. Nous suivrons donc, pour cette catégorie, la même estimation , et nous porterons en conséquence à 150 millions la dépense de- ces trois groupes.
Quant aux 500,000 individus, vivant de salaires et non inscrits sur les registres de l’impôt foncier, que donnent le commerce, les professions dites libérales, et les fonctions publiques, nous adopterons à peu de choses près la supposition de M. Dutens, et nous porterons à 2,000 francs la rétribution de chaque famille de cinq personnes dans ces professions. Cette dernière
catégorie clos salariés sans propriété foncière, composée. de 100,000 familles, emploiera donc 200 millions*
En somme, la subsistance de cette troisième classe s’élève à 554 millions, répartis comme nous venons de dire.