CHAPITRE XIV
A combien monte le revenu brut annuel de tous ics citoyens*
Essayons de caïeu fer directement le revenu Imit de la France, ou plutôt Je revenu brut annuel de tous les citoyens, que nous obtien-
(1) Des commissaires nommes en 1815 par le ministre des finances, en parlant des opérations cadastrales terminées pour ■ 4 0,000 communes, évaluèrent le revenu foncier net à 4,620,000,010 fr. Une note insérée dans les journaux le réduisait néanmoins, en 1825, à 1,582,351,355 fr., mais nous ne savons sur quelle autorité. En 1831, dans un discours pro- Tioncé à la Chambre des Députés, M. Tftiers, qui a été queljjue temps sous-secrétaire d'Etat au département des finances, l’a estimé à deux milliards. Nous avons déjà dit que M. Ch. Tuipin le porte dans ses écrits ô 1 milliard 900 millions à part r de 1830. On sait d’après quelles règles le revenu net imposable est calculé par le fisc. Ce revenu net, c’est, pour les
terres, ce qui reste au propriétaire, déduction fuite, sur le
produit brut, des frais de culture, semence, récolte, et entre*
Xien.
drons en retranchant du revenu brut proprement dit les frais matériels de production. De ce revenu annuel de tous les citoyens , nous défalquerons ensuite les salaires, que nous venons d’estimer , et nous aurons le revenu net.
Or n’est-iî pas vrai que la France, à un moment quelconque, possède, outre son sol et ses maisons, 1° des exploitations rurales ou produits de l’agriculture ; 2° des exploitations industrielles, ou produits manufacturés ; 3° des machines employées à cette industrie, et des véhicules de tout genre pour le commerce intérieur et extérieur, tels, par exemple, que les canaux, les navires de la marine marchande, etc. ; Ii° enfin une grande quantité de numéraire, sans compter les objets mobiliers proprement dits? N’est-il pas vrai que, chaque année, les produits ruraux sont vendus et reproduits, et qu’il en est de même des produits manufacturés ? N’est-il pas vrai aussi qu’à la fin de chaque année les propriétaires des machines industrielles ou des véhicules du commerce ont retiré un certain revenu du capital déposé dans ces machines, sans que ces machines soient anéanties? Enlin n’est-il pas vrai qu’il en est de même des propriétaires de capitaux, et que leurs capitaux subsistent, accrus d’un revenu qu’on appelle l’intérêt de l’argent. Voyons donc ce que rapportent de revenu brut ces différentes branches de la richesse industrielle et commerciale.
ICS
1® À combien faut-il estimer les produits de
l’agriculture?
Chaptal évaluait, il y a vingt-huit ans, le revenu brut de l’agriculture à 678,708, 885 fr. (1). En 1825, M. Dupin évaluait ce même revenu brut à 5,31; = , 163,735 fr. (2). Mais, comme il ne portait alors le revenu net qu’à 4,626*000,000 (3), et que, dans ses écrits postérieurs, il l’a porté avec raison à 1,900,1 00, 000 (4), il faut augmenter en proportion son estimation du produit brut, ce qui relèverait à près de 6 milliards. Un ouvrage anglais, Y Encyclopédie Britannique, surpasse encore, et de beaucoup, cette estimation; mais nous ne nous arrêt ms pas à des calculs peu assurés. En 1S32, M. Haspail , se basant sur les travaux de Chaptal , estimait le produit des principales exploitations rurales, en moyenne, à 5,186,590,523 fr* (5). M. Balbi
(1) De V Industrie Française, tom. I, pag. 238. — Chaptal estimait les Uais de production, c'est-à-dire les semences, le salaire des ouvriers agriculteurs et des journaliers, la nourriture des familles de fermiers, la réparation des bâtiments, et les pertes par la mortalité des bestiaux, à 3,334,005,515. Le produit net imposable était, suivant lui, de 1,344,703,370 fr*
(2J Forces productives et commerciales de la France , loin, II, pag. 2G3.
(■•)) Il adoptait pour ce cîiiitre IVstimntioji dés comin 'spires nommés en 1815 par le ministre des finances. ( Voy. la note . de la page 190. )
(4) Dans un Rapport à la Clmm' re les députés, le 14 avril 4831, VI. Ou pin a évalué ce revenu net tcuîtoiiai imposable à 1,9112,0011.000.
(5) Cours d’ Agriculture, pag, 200,
fixe ce produit à 5,250,000,000 (1). M. i itens a obtenu pour résultat de ses laborieuses recherches îe chiffre de 5,553,010,911 pour le revenu territorial de l’année 1815, et celui de 6,728,760,822 pour le même revenu en 1835 (2). Suivant lui, l'augmentation de l’une de ces années à l’autre aurait été de 21 pour cent.
En prenant les plus certaines de ces différentes évaluations, il faudrait estimer le revenu brut de l’agriculture h 6 milliards. Mais il faut défalquer un milliard pour les semences, la dépense des animaux travailleurs, les pertes causées par la mortalité sur ces animaux, et les frais du matériel agricole (3). Le revenu brut pour les hommes serait idpnc de 5 millia rds.
La Statistique de la France , celte œuvre o icielle que publient depuis plusieurs années les divers ministères, et qu’on distribue aux Chambres, confirme, si nous la comprenons bien (4), cette évaluation.
(1) Abrégé de Géographie , pag. 123.
(2) Essai comparatif sur la formation du revenu de la .France en 4815 et 1835.
(3) M. Ch. Dupin estime, d’après les bases données par Chaptal, la totalité de ces frais à 922 millions seulement.
(4 Celte Statistique aurait besoin d’an texte explicatif des tableaux publiés; plusieurs statisticiens en ont déjà fait la remarque. Ce gigantesque travail, exécuté sur des masses de documents administratifs, laisse dans beaucoup d’incertitudes. Les résultats présentés se rapportent-ils à des années certaines, et d’un tableau à l’autre ces années ne diffèrent-elles pas? ou bien, ce qui est plus probable, soul-ce des moyennes que
Suivant cette Stalisiiquc, la valeur totale de la production annuelle de tout le domaine
agricole, cultures diverses, pâturages bois jardins, etc. est de 4,527,097,090 % D ot ï valeur tota,e chaque sorte d’animaux do-
"SSéoS ;: 870 - 672 - 369 *• < 2 >-
''f ®em».cavi'a 8 e (3), la valeur toe de Ja production annuelle des cultures excède la valeur totale de la consommation des produits agricoles de 561,151,112 Prenons
cette différence pour la valeur des semence
p.us une réserve ou excédant disponible. ” Enfin, suivant ce même ouvrage (4), la leur totale de chaque sorte d’animaux dômestiques excede le revenu total donné par ces
animaux de 1,103, 320, SIS. Prenons cette dit-
ferênee pour la valeur de la réserve nécessaire , s an,i naux < (ornes tiques d’une annéeàl’autrc
piits un excédant disponible. >
En ajoutant ces deux différences, on obtient 1,664,4 71,630. uc
*’ nn a calculées? aîais, dans ce cas, sur combien d’années et
')' l ,' 0n . f ;“ ,ce <; alcul ? Espérons queM. Mo- tle Jonm-b, I infatigable stntislicini qui a présidé à cette
dt mil r ^r a, v Mai3le ’ la I cum l )IéUia P a >- un volume propre à en donner définitivement la clef, à eu éclairer l’emploi, et à nié*
sei ^ r par conséquent des erreurs auxquelles ces cliiOies oili-
ci > s donneraient lieu par leur autorité même#
(i) Agriculture, tom. IV. TablcauXVI.
( ~) H>id> , Tableau XX.
t-»J Ibid. t Tableaux V IÏI et XII comparés,
'a) Ibid . , Tableaux XX et XXI ; comparés*
Et en défalquant ce nombre de la valeur totale des cultures et animaux domestiques, ou a pour résultat 4,733,197,829 fr.
Mais évidemment il reste dans ce résultat un excédant de richesse disponible, qui n’est pas séparé des frais de semences ni des autres frais nécessaires. La Statistique officielle confirme donc pleinement l’évaluation que le revenu brut de l'agriculture, défalcation faite des trais de semences , des réserves nécessaires , et des frais divers du matériel agricole, ne s’élève pas à moins de cinq milliards.
Il serait même plus vrai de dire que cette Statistique officielle élève ce revenu de ragriculture à 5 milliards et demi. En effet les valeurs qu’elle indique sont les prix de première main , et non les prix de marché et de commerce ; ce qui fait évidemment une grande différence. On peut en juger par cette Note ou Avertissement placé dans la Table des matières du troisième volume de V Agriculture : « Il » n’est pas inutile de rappeler que , parmi les j> données statistiques, celles qui expriment les j> quantités méritent la prééminence sur celles » qui indiquent ees valeurs. Les premières sont
• des énumérations de faits matériels, des chitb fres de compte , dans lesquels l’erreur est b palpable. Les autres sont des appréciations*
* des applications d’un prix dont la détermina- » tion est souvent difficile et hasardée, surtout » s’il représente une moyenne. Voici comment b on a procédé ici, pour éviter autant que pos-
DE LA PLOL r OC R A ï I F*
>> sible ces inrom Vents l'oe rnvèstfgation a » constaté quels sont, dans les 37,000 commut> nés du royaume , les quantités et les prix » moyens de toute la production rurale. La » valeur de chaque production a été fixée par » le prix qu’on y met dans ta localité. Ce prix » est donc celui de première main , et non un » prix de marché ou de commerce , qui s’aug- » mente par les transports, les frais de vente, les » gains mercantile. s, et la concurrence. Une « autre circonstance, qui rend moindre encore » les prix adoptés, c’est qu’ils appartiennent à » l’année 1839, qui est une époque d’abon — » dance beaucoup plus favorable que les an - » nées suivantes. Pour rapprocher, si Ton veut,
» les termes acquis par les prix de production de ceux soumis à l’iniiuence des éventualités i> ou à la plus-value des grands centres de con- » sommation, on peut ajouter, selon les occur- » rences, un ou deux dixièmes aux valeurs *> primitives , et les modifier ainsi très facile- ® ment , pour les ramener à des termes d’ac- * timli m (1). » En modifiant ainsi le terme de Æ,733, 197,829 , qui nous paraît être le terme minimum du revenu territorial à conclure des tableaux de la Statistique officielle, défalcation faite des semences , des réserves nécessaires, <les frais divers du matériel agricole, et même d un excédant de richesse disponible , on ob-
(I) Agi icutiuve, tom, III, table des pag, îx.
DE LA PI O UT O CR ATI Ef 203
tiendrait un revenu bien supérieur à cinq mil- Pards, puisqu’il serait de 5 milliards 680 millions si on l’augmentait de deux dixièmes , et de cinq milliards 206 millions et demi si on se bornait à l’augmenter d’un dixième.
Mais il ne s’agit là que des produits ruraux, €t encore mauque-t-il plusieurs branches importantes, telles que le produit des abeilles, cire et miel, estimé à 6 millions ; la soie, dot le revenu est estimé 20 à 25 millions, et bien d’autres productions. Quant au revenu du sol, par l’exploitation de la houille, ‘du minerai de fer, du sel, de la pierre à chaux et à plâtre, de la pierre de taille, de l’argile, et en général de toutes les matières minérales, il n’est pas compris dans ces cinq ou six mil iards; or, c’est une valeur de plus de 420 millions. Il en est de même de la pêche fluviale et m ritime, qu’on estime à 140 millions. Enfin, le revenu des maisons des villes, et en général de toutes les propriétés bâiies, forme un autre chap d’au moins 220 millions, puisque ce chiffre est le minimum donné par la contribution foncière, d’après Févahiati on toujours restreinte des propriétaires (1).
On ne trouvera donc pas mauvais que, nous
M) D’apièsla Stçiihuqutcfftnelle, la partie de la contribution fonttfXL i Rercntt ùl* p* upneic» bttlies esi de 32,196, 7i3 fr.i ce ou? e i p<èt le rapporj CS., donne fcnvuou 220 millions W&i. i es* nototrv qnt ’t-* dec»a , 'àttons des [>'( putd- ns. tco dan. iej suî l- CjtoU't de !tur it'cnu
ccDi te u tel îriùCcueuttS*
DJE LA PLOUTOCRATIE.
contentant de modifier d’un dixième îe chiffre ■ minimum des produits ruraux proprement dits donné par les tableaux de 'a Stcitistîoue officielle, et n’élevant qu’à 1 milliard tout le leste de 1 exploitation du sol non compris dans ces produits ruraux proprement dits, nous supputions à 6 milliards 206 millions le revenu territorial pris dans son ensemble, déduction faite des semences et des frais d’entretien.
2» A combien faut-il estimer les produits manufacturés?
'après Gbaptal , le revenu industriel de la France, à l'époque où il écrivait, s’élevait à 1,820,102,409 fr. Mais Chaplal , dans ce recensement, a négligé une foule d’industries, et ne s’est vraiment attaché qu’aux manufactures^ M. Duteiis a dressé, dans son ouvrage déjà mentionné, un état des produits à ajouter au revenu industriel de Gbaptal, qui n’est guère moindre que ce revenu môme. En somme, cet auteur élève le revenu industriel en 1815 à 2,8(51,58<*,733. Il est vrai qu’il faut défalquer de cette somme les matières premières montant à 713,306,214. Le revenu industriel en 1815 aurait doue été, suivant M. Dutens, et d’après les bases mêmes de
Gbaptal complétées, de 2,148,274,524. Or, depuis cette époque, l’industrie a pris un énorme développement ; l’invention ou l’emploi d une multitude de machines, et en particulier de la machine à vapeur, ont ouvert una
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ère nouvelle. On ne doit donc pas s’étonner du résultat auquel est arrivé M. Dutens, en comparant l’année 1S35 à l’année 1815. Suivant ses ca ! eu!s, le revenu industriel se serait accru, en vingt ans, de près de 37 pour cent.
Il résulte du tableau détaillé qu’il a dressé pour 1835, que la valeur totale du revenu industriel aurait été de 3,938,135,965, ou, en retranchant la valeur des matières premières et des combustibles f montant à 1,405,076,309) , de 2,533,059,566 fr. Cette somme représente fia valeur totale du revenu net des chefs d’industrie, plus l’intérêt des capitaux, et la maind’œuvre. En admettant les calculs de M. Dutens, elle serait à porter tout entière au revenu annuel général des citoyens que nous supputons en ce moment. Nous la réduirons a 2,50(1,000,000, comptant le surplus de 33 millions pour la réparation annuelle de l’outillage industriel.
3° A combien faut-il estimer le produit des capitaux ou du numéraire?
Ce n’est pas, certes, que nous voulions faire entrer le produit de tout le numéraire dans le revenu brut. Ce serait faire un double emploi; car ce numéraire étant en grande partie employé dans la production agricole et industrielle se trouve représenté, quant à son produit, par les produits ruraux et industriels. Riais n’y a-t-il pas une portion de ce numéraire qui n’est pas employée directement dans ce que l’on nomme la circulation, et qui donn^
lieu à un bénéfice tout-à-ftït en dehors des bénéfices de l 'agriculture, de l’industrie, et du commerce? C’est de celui-là uniquement qu< nous voulons supputer le revenu.
Le nu méraire de France se compose d’abord du numéraire proprement dit , ou de l’argent monnayé. Tout le inonde sait que la France est le pays du inonde le plus riche sous ce rapport. 1/ Angleterre a à peine chez elle, en monnaie d’or et d’argent, 50» millions (1) ; if est vrai qu’elle supplée à ce moyen d’cchangc par près de deux milliards de papier de banque. En France, au temps de Law, la circulation de l’argent monnayé était estimée à 1 milliard 200 millions. En 1782, Necker I’élevaità2 milliards 200 millions. Aujourd’hui, les statisticiens la portent à trois milliards ; eî c’est uniquement par timidité (jùTls n’osenl pas l’élever plus haut. Car il est démontré, par les registres des hôtels de monnaie, que la quantité d espèces d’or et d’argent fabriquées selon Je système décimal depuis le commence»
ment du siècle, jointe à la monnaie de billon
fl) Il ne s’agit là que des monnaies d’or el d’argent* la somme totale du numéraire monétaire qui ciicule en Angle* terre esi environ du doub T e. Adam Smith Vév atuail *de son temps a 30 millions sterling, ou 750 millions de francs. M. Mi* chef Chevalier, dans ses Lettres sur V Amérique du lAoret (lom. I) , suppose que ce numéraire s'est accru jusqu’à 1
milliard. Ceux qui le por lent *c plus haut ne l’évaluent pas ïà
plus de 4,200 millions. 1
et de cuivre, s’élève à 14,761,264,590 (1).
Supposons donc avec eux trois milliards seulement. Mais est-ce le seul numéraire que nous ayons en France?
Nous venons de dire que l’Angleterre supplée à l’argent monnayé par du papier de banque. Nous n’avons rien, il est vrai, en France 1 de comparable au papier-monnaie d’Angleterre et d’Amérique 2). Ce n’est donc point de ce genre de numéraire fondé sur le crédit que
(1) On peut en voir le détail dans un ouvrage intéressant qui vient de paraître sous ce titre: Tableau de la dette publiques et des misères du Trésor . (Chez Paulin, libraireéditeur, rue de Seine.)
(2) Pour notre pari , nous ne croyons pas que ce soit un mal pour la France que de ne pas connaître ce système. Le numéraire est assez abondant en Fronce. Nous savons bien que les économistes à la suite de l’Angleterre ne cessent de pleurer, depuis trente ans, sur l’absence des banques. Mais vraiment le mal est-il là ? On produit déjà trop pour le malheur des serfs de l’industrie, parce qu’on produit mal. Le mal est dans le nombre restreint des véritables consommateurs, c’est-à-dire de ceux qui participent au revenu net. Les banques rendraient plus affreuse encore la condition de l’immense majorité de la nation. Il en résulterait des crises commerciales de tout genre. Quoi qu’il en soit, il est bien certain' que nous ne connaissons pas en France le papier de crédit ou de banque. La Banque de France, qui serait mieux nommée la Banque de Paris, est Bée par des statuts si méticuleux, qu’elle n’est réellement pas ce que les Anglais appellent un agent de circulation. Elle prête à ceux qui ont, et joue,, comme on Va dit, le rôle d’une compagnie d’assurance ayant pour objet d’assurer ce qui ne risque rien. Quant aux maisons de banques particulières, elles dépendent plus ou moins de la Banque de France, et gravitent dans son système. La nouvelle maison de banque de M. Laffitte a essayé une innovation, mais qui s’est fort restreinte dans la pratique.
nous voulons parler. Mais notre dette publique ne constitue-t-elle pas une sorte de numéraire? Tous les ans ie Trésor paye 215 millions pour rintérêt de ce qu’on nomme la dette perpétuelle. Ces 215 millions représentent un capital de plus de cinq milliards. Ce capital a ses propriétaires, qui en touchent la rente; ce capital, fondé sur l’idée qu’on se fait de la fortune de la France, est aussi réel que la propriété immobilière elle-même. N’es t— il pas vrai, en eî 'et, qu’une inscription de rente sert de garantie comme un immeuble? En ajoutant donc ces cinq milliards aux trois milliards de circulation, il est incontestable qu’il y a en France un capital , en numéraire ou en crédit, montant à huit milliards. Nous supposerons que les trois milliards en circulation , étant représentés par les produits ruraux et industriels, ainsi que par les opérations de commerce qui donnent une valeur à ces produits, ne doivent pas figurer pour leur chef dans le calcul que nous faisons du revenu brut. Mais assurément la rente doit y figurer; car le crédit public
équivaut à la création d’un numéraire véritable.
On connaît la querelle des économistes sur le crédit public. Certes, ce n’est pas ici le lieu de l’exposer; mais pourtant il nous est imposable de la passer absolument sous silence :
car on nous en ferait peut-être une grave objection, Avons- nous réellement le droit de supputer* comme un revenu véritable, le résul-
tat du crédit public , et ne tombons-nous pas dans une grossière erreur, en calculant comme un actif cette rente, qui est bien un passif chaque année au budget? C’est la production qui paye annuellement celte rente : comment donc pouvons-nous sérieusement l’ajouter à la production, comme si elle était elle-même un produit? Telle est l’objection que ceux qui ont lu les ouvrages de M. de Sismondi et de quelques autres économistes ne manqueraient pas de nous faire, et par laquelle ils prétendraient renverser nos calculs. Il ne faut pas qu’il reste le moindre doute sur la nécessité de supputer comme un revenu véritable, et tout^aussi véritable que les produits ruraux et industriels, le résultat du crédit public, c’est-à-dire au minimum la rente perpétuelle ou consolidée. Car c’est par grâce, pour ainsi dire, que nous laissons de côté la dette flottante, et d’autres parties encore de la dette publique. En cela, nous négligeons une somme considérable, immense, qu’assurémeut nous pourrions faire entrer en ligne de compte, parce que cette portion de la dette publique est aujourd’hui, dans ’opinion de tous, assimilée à la dette fondée ('!). Montrons donc, mais en quelques mots seulement, et en demandant pardon au lecteur pour cette
(I) La dette publique totale est aujourd’hui de 362 millions* tandis que la dette dite perpétuelle n’est que (le 215 millions* Différence, 147 millions.
digression nécessaire, l'erreur et le manque
de jugement de certains économistes sur cette
question , afin de mettre notre calcul hors de controverse.
M. de Sismondi a écrit sérieusement : <r Une » nation qui a 20 millions de francs de revenu, » et qui ne doit rien, est plus riche qu’une na- » tion qui, sur trente millions de revenu, do't » dix millions, pareeque les frais de gestion » s’augmentent avec le revenu brut , et soit * une perte pour tout le monde. Donc Alexan- » die Hamilton est tombé dans une erreur grossière et dans une pure illusion (1). C r c’est lui, i\I. de Sismondi, qui tombe daus une erreur, et qui est dupe d’une illusion. Alexandre Hamilton a montré, sur ce point, une intelligence bien plus solide que celle du critique qui le tance si vertement. Cet Alexandre liamilton était un secrétaire de la trésorerie des Etats-Unis, qui , dans des Rapports adressés à la Chambre des Représentants, avait émis ce principe ; « Il y a une espèce de capital, actuel- » leràent existant dans notre république , qui » exclut toute inquiétude sur le manque de û- » pilai : c’est la dette fondée.» Aux yeux de M. de Sismondi et des économistes de son opinion, cette dette fondée n’est qu’une quantité négative . « Quoi ! s’écrient-ils, peut-on con- • fondre une quantité négative avec une quan- » tué positive , le passif avec l’actif d’une
(i) Nouveaux principe} d’ Economie politique, p. 231-235*.
DE LA PLOUTOCRATIE. *2 tf
d nation f l) ! » Eh ! sans doute , Iorsque.ee prétendu passif est un actif éternellement reproduit:. Le Juif errant a toujours cinq sous dans sa poche ; aussitôt qu’il a dépensé ses cinq sous , il les retrouve dans sa bourse par miracle. Peut-on dire au Juif errant que ces cinq sous qui lui sont éternellement prêtés, mais qu’il dépense aussitôt qu’il les a, ne sont qu’une quantité négative . Il les dépense, il est vrai, et en ce sens il ne les a, pour ainsi dire, jamais. Mais s’il les dépense, c’est parce qu’il les a, et, en ce sens, ces cinq sous* sont une quantité très positive. Une nation qui aurait trente millions de revenu, avec une dette de dix millions, serait, quoi qu’en dise M. de Sismondi , plus riche qu’une nation qui aurait vings millions de revenu sans aucune dette ; car elle aurait, de plus que l’autre, dix millions continuellement à sa disposition, comme le Juif errant a toujours cinq sous. Qu’importent les frais de gestion, qu’oppose M. de Sismondi, si, par un bon emploi de cette avance perpétuelle, cetie nation fait un bénéfice bien au-delà de ces frais? On ne dit pas assurément qu’une nation qui a une dette n’ait pas une dette. Mais on dit que cette dette étant fondée , c’est-à-dire assurée aussi bien dans l’opinion que légalement , manifeste une richesse qui autrement resterait latente et sans effet utile dans la production. II est bien sûr, par exemple, que la —
(1) Nouveaux principes d* Economie politique, p, 230*.
France serait plus riche, si , sans que son revenu annuel diminuât, elle n’avait pas sa rente à payer. Mais la supposition est absurde : car si elle n’avait pas sa rente , elle n’aurait pas reflet utile du capital que représente cette rente , et par conséquent elle n’aurait pas la quotité actuelle de son revenu. Dire que la France est bien malheureuse d’avoir à payer deux cent quinze millions de dette fondée, c’est dire que la France est bien malheureuse d’avoir, outre son numéraire et ses produits annuels, cinq milliards de capital à sa disposition perpétuelle. Qu’importe que chaque année, ou plutôt à chaque instant, elle soit obligée de paver, sur sa production annuelle, l’intérêt de ce capital , puisqu’à chaque instant aussi elle touche, et toujours en avance, le revenu de ce capital fondé, absolument comme un propriétaire touche le revenu de sa propriété ! Toute la question est dans ce mot fondé. Si les inscriptions de rente aujourd’hui existantes en France cessaient d’inspirer confiance , il est bien certain que, le capital n’existant plus réellement, ses effets disparaîtraient, et que la France, obligée de payer l’intérêt de sa dette, sans en recueillir le fruit, n’aurait qu’un passif, au lieu d’un actif. Mais tant que le crédit est véritable et fondé en fait comme en théorie, le capital le la rente est un vrai capital, ajouté à toutes ses richesses manifestées d’une nation. Qn peut donc l'aire abus du principe d I lamilton ; mais ce principe est d'une in-
contestable solidité, réduit à de justes limites.
Nous n’eu dirons pas davantage à ce sujet.
Les abus théoriques qu’on a pu tirer du principe, la mauvaise application qu’on en a faite, tous les maux qui sont sortis de là pour la France , comme pour l’Angleterre , et pour toutes les- nations dotées aujourd’hui de fonds publics, ne nous occupent pas ici. L’explication du fait économique dans lequel le crédit fondé prend sa source ne nous importe pas davantage. Il est bien certain que ce crédit a sa source dans une richesse réelle, qui se manifeste par lui. L’accumulation séculaire d’un excédant de la production sur la consommation , s’ étant incarnée dans des richesses mobilières de tous genres, est la base profonde et cachée du crédit des nations. Chacun sent que la France , par exemple , est bien plus riche que ne l’indique sa production annuelle , et que, si elle voulait manifester celles de ses richesses de tout genre qui n’entrent pas habituellement dans la circulation, elle montrerait une valeur de produits accumulés qui excéderait infiniment cette production annuelle. De là son crédit. Ce crédit est fondé en même temps sur sa vitalité comme nation, sur la foi dans son avenir, sur la loi certaine de l’accroissement de la production de siècle en siècle, d’année en année. La France a foi en ellemême , et elle se crédite à chaque instant du montant de sa dette publique. 11 en résulte une avance perpétuelle qui est véritablement
«n revenu d'une richesse réelle bien que cachée, et un revenu aussi véritable que celui tle la production agricole ou industrielle. Ce dernier n’est-il pas, lui aussi, consommé aussitôt que produit? L’objection tirée du payement annuel de la rente contre la valeur positive du crédit public conduirait donc également à conclure que la production rurale , industrielle, commerciale, n’est qu’une chimère et une quantité négative ; car ce qui fait que le crédit public fondé est véritablement producteur et positif est précisément la même chose qui fait que le numéraire proprement dit est producteur, on que la production agricole et industrielle est positive et non négative. '{Pourquoi, en effet, le capital est-il producteur ? «parce qu'il préexiste à son emploi. Pourquoi la production agricole ou industrielle est-elle une production, et non pas une chimère ? parce- ■qu’elle préexiste à la consommation qui la détruit ou la transforme ? De même, le crédit est îe crédit, et n’est pas une chimère , un passif, une quantité négative, parce qu’il préexiste au payement de l’intérêt de la dette, et lui survit, à cause de sa perpétuel lêcenaissance et de son immortalité. Voilà ce que n’ont pas compris M. de Sistnondi et quelques autres économistes, mais ce qui est incontestable.
Nous regarderons donc comme certain que la dette perpétuelle, sinon toute ou presque toute la dette publique, doit figurer au revenu brut annuel des citoyens; et, négligeant eoncre
DE tA PLOUTOCRATIE.
ici comme dans toutes nos supputations une •somme importante ( afin qu’on voie bien que c’est un minimum , et non un maximum, que nous déterminons) , nous porterons au montant de cette rente, c’est-à-dire à 215 millions, le produit annuel dos capitaux, indépendamment de la part qu’ils ont dans le revenu brut de l’agriculture, de l’industrie, et du commerce.
Ii° Enfin, à combien faut— il estimer îe produit du capital placé dans les machines industrielles ou commerciales de tout genre, dans les canaux , dans les chemins de fer aujourd’hui exécutés, dans les navires de la marine marchande, etc. ?
Il faut faire ici la même distinction que pour le numéraire. 11 y a une portion de ces machines dont le capital, de même que l’intérêt qu’i!
rend, figurent à l’état latent dans les produits ruraux et industriels. Ainsi, quand Chaptal dit: Les manufactures de coton rapportent en produit brut 200 millions, il comprend qu’une partie de celte somme est employée à payer l’intérêt du capital des machines; c’est un des articles de ce qu’on appelle frais de fabrication. Mais ces produits ainsi vendus circulent ensuite partons les véhicules du commerce, et rapportent, en raison de cette circulation, aux propriétaires de ces véhicules. Nous supposerons que, relativement à tout ce qui se vend et se consomme à T intérieur, le prix du transport est représenté par le prix des marc ha n- ,
DE DA PIOUTOCn ATIE.
dises , et se trouve implicitement compris dans le revenu agricole et industriel. Mais il n’en est pas de mêt ie pour ie commerce extérieur. Lf-s propi'iHaires des navires marchands (1) et les propriétaires des magasins d’entrepôts (< de roulage, etc., perçoivent une
somme qui représente l’intérêt du capital de J leurs navires et de leurs voilures, accru d’un certain bénéfice pour les soins qu’ils donnent a ce transport. M. Dutens estime ce bénéfice
auquel donne lieu le commerce extérieur à 250 millions.
Nous laissons de côté tout le reste de la richesse mobilière. Nous supposerons tout le ouip us de cette richesse complètement improclucr.f, quoique celte supposition ne soit pas exacte, Eh bien, cette base admise, la France se trouve posséder un revenu brut de plus deneuf milliards, déduction faite dps semences cle 1 agriculture, de la nourriture des animaux: travailleurs, de l’entretien du matériel agri-
w»l e ’fi e - l ’f nm ; t,en du matériel industriel et des véhicules ou commerce. En voici le ta-
Produits territoriaux raie , revenu des
(sol, exploitation tninémaisons , produits ru-
* a mar ' ne commerciale de France est an «eaux lU * enVlrOÛ 46,000 navires, jaugeant 720,000 tou*
DE
raux ) (3, 200, 000, OOO
Produits industriels. . . . 2,500,000,000
Rente perpétuelle 215,000,000
Bénéfices des transports, . . 250,000,000
Total. . . 9,171,000,000
Ur, si de ce revenu brut nous retranchons les cinq milliards deux cent vingt-cinq millions employés comme salaire à la subsistance descinq premières classes de la population, il nous restera trois milliards neuf cent quarante-six millions de revenu net. L’bypü thèse que le revenu net est, au minimum, de trois milliards huit cents millions est donc pleinement confirmée par le calcul du revenu brut.