CHAPITRE I. — LE RÈGNE HUMAIN
style le dispute à la grandeur des pensées. « Je n'ai « point employé mon amour-propre, dit E. Geof- « froy, à opposer aux visiteurs de l'orang-outang
« des décisions autres que les leurs Je n'ai
« point refoulé ce torrent d'enseignement que je « tenais à bonheur de recevoir de l'esprit de tous... « J'ai foi en la solidité des jugements populaires ; « les masses jouissant d'un sens instinctif qui les « rend perspicaces et les crée très-habiles à saisir « le point synthétique des questions. »
Il est curieux de comparer à E. Geoffroy un autre écrivain qui du fond de son cabinet invoque aussi, lui, le consentement universel, mais avec moins de bonheur. C'est Maupertuis. Parlant des caractères qui différencient l'homme des animaux, il dit : « Le « simple bon sens saisit ces ditTérences; de tout « temps on les a senties, et c'est là une de ces perce suasions dont l'iiniversaUlé et Vuniformilé dans « tous les hommes caractérisent la vérité » (1).
Ce fameux consentement universel a été une preuve valable en philosophie , quand on ne connaissait pas la moitié des continents habités , et on est vraiment émerveillé qu'une utopie pareille ait eu un aussi long cours. Nous savons à quoi nous en tenir aujourd'hui sur ce genre de preuve. Quand il s'agit de faits, elle est inutile , l'homme ayant mille et raille moyens de faire que chaque phénomène se
(1) Essai philosophique sur l'âme des hêtes, 1728, p. 132. P. 3
contrôle par lui-même. Quand il s'agit de pensées, de sentiments, de sensations, le consentement universel n'est plus que vanité et néant. Si l'organisation physique de ceux qui nous entourent immédiatement varie assez peu pour qu'un certain nombre d'idées se retrouvent les mêmes chez nous et chez eux, pour qu'il y ait, en un mot, des idées générales, nous verrons plus loin que cette communauté de manifestations psychiques est assez restreinte , et qu'elle ne dépasse guère la limite d'une race à une autre. — On le voit, par tous ces points, l'anthropologie pourra à son tour aider la philosophie; l'étude de l'homme, par des faits, pourra renverser des systèmes entiers qui paraissent bien échafaudés ; et,, pour n'en citer qu'un exemple, on sent dès à présent que ces mots beau, bien, juste, ne pourront rien désigner d'absolu, puisque ce qui est bien et beau sur un hémisphère , pour une organisation psychique donnée, ne l'est plus sur l'autre, ne peut pas Vêtre dans l'esprit d'autres hommes. Nous ne citons ici qu'un exemple, mais il suffit à prouver que, de par l'anthropologie et les faits, la philosophie doit restituera ces mots beau, bien, juste une valeur toute relative, non plus générale (1).
(1) M. CheVreul a déjà défini le Beau, « l'expression des causes dont Finflucnce a le plus de force pour émouvoir les hommes en parlant à leurs sens. » Lettres à M. Villemain sur la méthode, 1856, p. 169.