CHAPITRE 11. PSYCHOLOGIE COMPARÉE. il
manifestation qui paraît si essentielle à l'homme, la gradation qu'on a depuis longtemps signalée dans les organismes, celle qu'on commence à apercevoir dans les intelligences.
Avec Steinthal, avec M. Renan (l),nous pensons que le langage n'a pas été créé pièce à pièce par l'intelligence entravait, et cherchant en elle-même des moyens de communication. Il n'a pas plus été révélé (cette opinion ne mérite pas examen) (2); maison peut admettre que le langage est, sinon une nécessité, du moins une conséquence immédiate de l'intelligence telle qu'elle existait chez l'homme, à l'instant (long ou court, nous l'ignorons) qui a précédé l'apparition du langage. « Le moment, dit M. Renan, exposant les idées de Steinthal (3), où
(1) Renaxi, De l'origine du langage, 2* édition. Paris, 1858, in-8o.
(2) Pendant que tout le siècle dernier s'évertuait à la défense de ces deux opinions, il est curieux de voir la philosophie bouddhique, avoir depuis des siècles proclamé la simultanéité du langage et de l'intelligence active. Remontant toujours des causes aux effets, elle arrive forcément au principe de la solidarité qui unit la raison au langage, les faisant mutuellement découler l'un de l'autre. « Le nom et la foi^meont « pour cause l'intelligence, et l'intelligence a pour cause le « nom et la forme. » Cf. Burnouf, Le lotus de la bonne foi, p. 550. — Mercure Trismégiste, dans le Pimandre (Pimander, De sapientia et potestate Dei), avait déjà dit : « La parole est sœur de l'intelligence, l'intelligence est sœur du langage. » Cf. Rechtembach, De sermone brutorum, Erfurt, 1706, p. 2.
(3) Renan, De l'origine du langage, 1858, p. 31.
« le langage sort de l'âme humaine et apparaît au « jour, constitue une époque dans le développement « de la vie de l'esprit : c'est le moment où les in- « tuitions se changent en idées. Les choses appa- « raissent d'abord à l'esprit dans la complexité « même du réel, l'abstraction est inconnue de « l'homme primitif. »
Voilà donc deux modes bien caractérisés, deux manières d'être bien distinctes de l'intelligence de l'homme. L'une, où cette intelligence ne possède que des intuitions, l'autre où l'analyse se fait jour, où l'esprit abstrait, et où, par un mécanisme plus ou moins compliqué, il arrive à appeler chaque abstraction d'un nom : alors il parle.
Le P. Pardies, un jésuite, dans un ouvrage assez triste d'ailleurs (1), a fait cette réflexion extrêmement juste à notre avis, que « la pensée n'est pas nécessaire pour parler, mais seulement pour vouloir parler. » Comprendre l'utilité de la parole est un acte de la raison assez compliqué par lui-même pour que nous puissions reconnaître qu'il est humain par excellence, et que les animaux en sont presque absolument incapables. La parole n'est que l'expression de rapports saisis par l'intelligence. Quelques-uns, beaucoup de ces rapports peuvent être saisis par les animaux , sans
(1) Pardies, Discours de la C07maîssance des bêtes, p. 39, in-i6. Paris, 1672.
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qu'ils comprennent la nécessité de les exprimer, rapport d'mi ordre plus élevé.
Nous avons établi que certaines pensées pouvaient échapper aux races inférieures et leur être complètement inaccessibles, celles d'ordre métaphysique, par exemple. Quand certanib rapports, encore beaucoup plus simples, échapperaient aux animaux, il n'y aurait là qu'un fait de gradation en relation avec ce que nous avons dit plus haut des phénomènes intellectuels chez les races humaines.
Pour démontrer que les animaux n'ont pas, à l'état de nature, un rudiment de langage artificiel, il faudrait prouver que jamais ils ne se font aucun signe d'aucune sorte, pour se communiquer quoique ce soit, s'appeler, donner l'alarme, exprimer une sensation quelconque. Or l'expérience paraît démentir formellement une semblable assertion.
Si on a pu contester que certains animaux avaient entre eux un langage ou quelque moyen de communication, on ne peut nier du moins que beaucoup ne soient susceptibles d'en recevoir un du dehors, de comprendre la signification de certains sons, aussi bien que le langage de la physionomie, et d'en émettre à leur tour qui doivent les faire comprendre de nous, nous communiquer une de leurs idées, un de leurs sentiments.
Il ne s'agit pas ici d'animaux qui peuvent reproduire certains sons des organes vocaux de l'homme: c'est là un fait d'un ordre tout matériel et qui n'a aucun rapport avec la question du langage. Il est évident que l'animal qui articule un mot ne le comprend pas plus qu'un homme, répétant les cris d'un animal , n'en comprend généralement le sens ou la signification.
Maupertuis allègue (1) que si les animaux étaient susceptibles de comprendre, on pourrait leur enseigner à se faire entendre par d'autres signes, au défaut de la voix. Il est étrange de le voir ériger en impossibilité un fait qui se passe tous les jours. Ce qui serait absurde, ce serait d'espérer de faire comprendre aux animaux des pensées d'un ordre élevé, particulier, quand nous avons vu que le genre humain n'en était pas toujours capable. L'homme a dressé l'animal, et dresser implique même l'idée de communication de sentiments de l'homme à la bête, que la bête renvoie à son tour à l'homme. Les exemples sont sans nombre et ne méritent pas qu'on les rapporte.
Ce qui est plus curieux, c'est de reconnaître si certains sons, sans signification pour nous, ne produisent pas chez les animaux certaines impressions déterminées, ne provoquent pas certains actes particuliers, influence bien remarquable et qui aurait
(I) Essai 'philosophique sur l'âme des bêtes, p. 217, in-12. Amsterdam, i728.